Quartier rouge de Calcutta : les prostituées font la loi

Publié le par la Rédaction


À Sonagachi, le quartier rouge de la capitale du Bengale occidental, les travailleuses du sexe en ont eu assez d’être malmenées. Pour améliorer leurs conditions de travail, elles ont créé un mouvement qui structure la vie des prostituées et qui a bouleversé la hiérarchie du quartier.

«J
avais un camarade de classe à Delhi. Il ma amené ici [à Calcutta] en me promettant de mépouser et ma vendu à un proxénète. Il ny avait rien à faire, jétais une enfant alors.» Cest en ces termes que, le regard dur, visage émacié, Kohinoor relate comment elle est arrivée dans le milieu, il y a maintenant 36 ans de cela. Mais dans Sonagachi, le quartier rouge de Calcutta, lhistoire de cette travailleuse du sexe de 53 ans est pourtant bien banale parmi ses 9000 semblables.

Un si sympathique quartier…


La température est douce en cette soirée d
hiver à Calcutta. Une fois le soleil couché, les rues de Sonagachi se mettent soudainement à vivre. Bien malin lœil non averti qui aurait pu dire que ces quelques rues du nord de la ville en constituent son quartier rouge. Ce nest pas Amsterdam ici. Tout au plus aurait-il remarqué une singulière concentration de femmes en saris le long du trottoir et une rue plus animée que la moyenne. Et pourtant, derrière ces banales façades dimmeubles, se cache une véritable organisation interne.

Exemple : les travailleuses du sexe sont regroupées par origines géographiques : ici le building des Népalaises, là des Bengali, là-bas des Bihari… À chacun sa réputation, plus ou moins bonne («N
allez pas par là, ce sont des voleurs !»). À ces foyers communautaires sopposent parfois des travailleuses «indépendantes» qui ont leurs quartiers dans lappartement dune famille des environs avec laquelle elles ont passé un accord.

Savita, une petite femme forte, travaille ici depuis 17 ans et trace un tableau amer de la situation à son arrivée. Non contente de dénoncer l
action de la mafia, elle sen prend à la police quelle accuse de «complaisance» vis-à-vis de cette dernière :
«Nous étions contrôlés par des hooligans et des gangsters qui abusaient de nous. Ils battaient et torturaient souvent les filles pour leur simple plaisir. Il y avait toujours la menace de raids de la police. Dans ces cas-là ils intimidaient et extorquaient également des consommateurs. Cela ruinait le business.»

Reema, jeune femme vêtue d
une robe blanche, est en train de faire le pied de grue sur le trottoir. Réticente à parler, elle tente régulièrement déluder les questions en essayant dappâter de potentiels clients. Elle finit par concéder quelle est arrivée ici lorsquelle a été vendue à un proxénète en 1997 pour 60'000 roupies (900 euros). Avant dajouter, une pointe de regret perçant la voix :
«Si seulement cela sétait passé quelques mois plus tard, cela naurait pas été possible…»


Les proxénètes se plient à l’ordre

Car bien des choses ont changé ici depuis plus d
une décennie. Depuis 1992, les travailleuses du sexe de Sonagachi ont commencé à sorganiser pour faire changer les choses. Du petit groupe de départ, le mouvement a pris de lampleur avant de devenir, à partir de 1999, la structure institutionnalisée qui régule maintenant le quartier rouge. Cest ainsi quest née lorganisation Durbar. Kohinoor, qui faisait partie des douze instigatrices du mouvement, explique le principe de base de lorganisation :
«Un doigt seul peut être aisément brisé mais plusieurs doigts, un poing, cest le pouvoir même.»

Réalisant la force que représentait leur nombre, les prostituées de Sonagachi ont progressivement changé la hiérarchie du quartier :
«Nous ne sommes plus les esclaves des souteneurs ou effrayées de la police. Les proxénètes ont leur propre travail et devoir auxquels ils se plient. Quant à la police, ils nous donnent le respect dû en tant que professionnels dominants du quartier. Quand nous allons la rencontrer nous nous voyons même offrir des biscuits et du thé [rires] !»

Une décennie de changements

À l
heure actuelle, la quasi-totalité des travailleuses du sexe sont affiliées à lorganisation. La principale mission du «projet Sonagachi» est avant tout daméliorer leurs conditions de travail. La prévention du sida, qui est ce par quoi tout a commencé, tient donc une place essentielle dans le rôle de lorganisation.

Certains vétérans du métier se retirent afin de se consacrer uniquement à l
information et la prévention auprès des nouvelles arrivantes. Des séances dinformation pour les clients sont même tenues tous les soirs afin de leur expliquer les dangers du VIH et autres maladies sexuellement transmissibles envers eux et leur famille.

La tarification mise en place a de quoi surprendre : le barème des prix est établi selon un système progressif ! Les prix sont répartis entre trois catégories, A, B et C (la catégorie A correspondant à la plus chère). La catégorie dans laquelle un client tombera dépend de deux facteurs : ses revenus et sa fréquentation des travailleuses du sexe. Ses moyens : un chauffeur de rickshaw ne peut pas payer aussi cher qu
un homme daffaire, il tombera donc dans une catégorie inférieure. Une sorte de justice sociale originale…

Si un client vient régulièrement dans le quartier, les risques de santé qu
il fait courir à ses différentes partenaires sont plus grands, il devra donc payer un prix supérieur. S’il vient plus de dix fois par semaine il entrera dans la catégorie A, entre quatre et neuf dans la catégorie B, entre une et quatre dans la catégorie C.

Pour chasser les anciens démons du quartier, un centre anti-trafic humain a été également mis en place. Impossible, théoriquement, pour une nouvelle arrivante de travailler ici sans être repérée. Il lui faut donc, pour exercer, passer devant une commission qui déterminera si elle est arrivée ici de sa propre volonté, son âge, si elle a bien considéré toutes les alternatives possibles avant de s
engager dans ce métier.

Ainsi, 17 ans après le début du mouvement, le modèle Sonagachi a si bien fait ses preuves qu
il a été reproduit dans d'autres endroits dInde et à travers le monde. Et Kohinoor de conclure, en citant les vers du poète Ghalib :
«Si le jour de mon jugement, je me tiens devant le Seigneur
Et quil me demande : “Laurais-tu fait différemment ?”
Je répondrai : “Mille fois, je le referais de la même façon”.»

Alexandre Marchand (avec Samir Alam)
Rue 89, 24 janvier 2010.

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