Procès des "six de Continental" : loin des centrales syndicales, au cœur des luttes sociales

Publié le par la Rédaction


Qu’importe la neige ! Les 1500 personnes venues mercredi à Amiens soutenir les six ouvriers de Continental — accusés d’avoir participé aux dégradations commises dans la sous-préfecture de Compiègne — n’avaient pas si froid, tant la solidarité échauffe le cœur et enflamme l’âme. Lyrique ? À peine… La manif avait de la gueule, même si le procès un peu moins. Compte-rendu.


Dans la gare d’Amiens, mercredi matin, roulements de tambour et cornes de brume. Les Continental débarquent pour le procès en appel des six d’entre eux, poursuivis pour ce qu’il est convenu d’appeler «la mise à sac» de la sous-préfecture de Compiègne. Et ils sont bien décidés à se faire entendre. Derrière sa caisse, la vendeuse de tabac, vieille bique ayant l’air de se soucier comme d’une guigne des 1100 licenciements décidés par la direction de Continental au début de l’année dernière, peste : «On n’entend qu’eux, ça commence à bien faire…»

Dans les rues : malgré le froid, la chaleur…

Sur le parvis, 1500 manifestants, pas si bruyants que ça. S’ils tapent des pieds, c’est d’abord pour se réchauffer : ça caille, la ville est blanche de neige et quelques flocons tombent encore. Tout le monde patiente, et seules les têtes d’affiche de la gauche, venues faire leur pub autant que soutenir les six inculpés, arpentent le parvis, suivies de nuées plus ou moins importantes de photographes et caméramans. Au petit palmarès de la notoriété médiatique, Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon l’emportent de loin sur Nathalie Arthaud ou sur un Robert Hue esseulé. Mais pas un n’arrive, en la matière, à la cheville de Xavier Mathieu : le leader des Conti fera toute la manif avec une véritable grappe d’appareils photo suspendue à ses basques.

Quelque part, au milieu des caméras et des appareils photos,
se cache un Xavier Mathieu. Sauras-tu le retrouver ?

Les médias sont là, certains partis politiques (NPA, LO, PCF, Parti de Gauche…) aussi, les syndicats beaucoup moins. Si la CNT et Solidaires ont fait le déplacement, les drapeaux de la CGT font (pour une fois) pâle figure, à l’exception de ceux de la Fédération chimie. En-dessous de tout — comme à l’ordinaire — la Confédération générale du travail s’est contentée de publier un vague communiqué appelant à la relaxe des inculpés. Bernard Thibault n’est pas là [
Comme les autres dirigeants des centrales syndicales, à la notable exception de Christian Mahieux, de Solidaires]une triste habitude… —, ça lui évite de se faire conspuer. Une grande banderole de la CNT donne le ton du ressentiment : «À bas les directions syndicales qui collaborent avec le capital». Pas mieux.





En fait, c’est la partie la plus respectable de la gauche qui s’est donnée rendez-vous à Amiens. Les anars, quelques totos et tous ceux qui pensent que la lutte des classes et le combat social ne se résument pas aux organigrammes des partis politiques et aux appareils syndicaux. À tel point que je me suis (presque) senti comme en famille…


Chaud au cœur malgré le froid, donc. La solidarité n’est pas un vain mot, non plus que la motivation à dire son refus de la criminalisation du mouvement social et de la justice de classe. J.-M., militant de l’OCL, est venu de Reims, «parce que c’est vraiment important d’être là». Son pote, adhérent de toujours à la CGT, a même réussi à se faire payer le voyage par son syndicat : «Ils ont d’abord refusé, avant d’accepter “parce que c’était moi”.» Toujours ça de pris… On discute, le cortège s’étire tranquillement, bon enfant.


Un petit kilomètre de marche, et déjà l’arrivée devant le palais de justice d’Amiens, soigneusement gardé par des CRS venus en nombre. L’heure de quelques discours, avant le début du procès. Je passerai sur ceux des politiques [
Faut pas déconner non plus…], pour me contenter de te rapporter la prise de parole de Xavier Mathieu. «Si on s’acharne sur nous, c’est bien par vengeance sociale, et pour envoyer un message à toute la classe ouvrière. Le procès contre nous, c’est une façon de menacer tous les travailleurs qui ne voudraient pas se laisser faire face aux attaques patronales et gouvernementales», lit-il, visiblement ému, avant de relever le nez de son papier après avoir bégayé : «Excusez-moi… Mon problème, c’est que ma tête durcit depuis quarante ans parce qu’on lui tape dessus, mais mon cœur est toujours aussi tendre…» Clameurs. Lui reprend : «Votre présence aujourd’hui, la présence de tous les témoins qui vont se succéder à la barre pour défendre notre cause, est bien la preuve de l’importance de ce qui se joue au travers de ce procès et montre bien que nous ne sommes pas seuls.» Pas mieux, derechef.


À la barre : un procès politique, même si…

Je ne vais pas te raconter le procès. De un, il s’est méchamment étiré en longueur, se révélant plutôt chiant. De deux, il n’a que peu différé de celui s’étant tenu en première instance : la défense des inculpés n’a pas bougé d’un iota, même si le prononcé des peines (mise en délibéré au 5 février) devrait être revu à la baisse [
Les six inculpés avaient en première instance écopé de peines d’emprisonnement avec sursis, de trois à cinq mois ; ils ne devraient cette fois avoir droit «qu’à» des peines de travaux d’intérêt général, le procureur ayant précisé dans son réquisitoire qu’il ne s’y opposerait pas.]. Surtout, il faut que je t’avoue une petite déception à propos de la ligne de défense adoptée par les prévenus : moins combatifs qu’à l’extérieur, ils faisaient un peu figure de gamins pris en faute, se refusant à revendiquer leurs actes. Pinaillant sur la casse qui leur est reprochée — «On ne m’a pas apporté la preuve que l’objet a bien été détruit, argumente ainsi Xavier Mathieu à la barre, contestant le bris d’un écran d’ordinateur. Chez moi, j’ai déjà fait tomber l’écran de l’ordinateur sans le casser» ; «Ce n’était pas volontaire», avance un autre prévenu, accusé d’avoir brisé une fenêtre ; «Je n’ai jeté que des feuilles blanches par la fenêtre, pas des dossiers», se défend une autre —, les inculpés ont surtout tenté de contester les charges.

Il ne s’agit pas de prétendre que les six ouvriers de Continental devraient se montrer bravache à la barre, quitte à endurer des peines plus lourdes (ce serait malvenu). Il ne s’agit pas non plus de donner des leçons à des gens ayant payé très cher leur engagement et leur combat (ce serait indécent). Mais voilà : les dégradations commises dans la sous-préfecture ont été filmées, et le juge ne s’est pas privé de multiplier les arrêts sur image, exploitant avec gourmandise le reportage que TF1 a diffusé sans flouter les protagonistes [
Ce que n’ont pas fait les autres chaînes, à l’exemple de France3]. «La mise à sac de la sous-préfecture s’est faite en présence des moyens de communication», a t-il remarqué, avant de le souligner à nouveau un peu plus tard : «Cet incident s’est fait sous le contrôle de la télévision.» Et l’avocat général d’enchaîner, quand l’un des prévenus conteste avoir cassé quoi que ce soit : «Ça se voit pourtant à l’écran. Pour une fois qu’on a des images aussi nettes… merci TF1 !» Grimaces gênées sur les bancs de la presse, rires ironiques parmi les soutiens des prévenus.


Adoncques, je reprends : il y avait un évident hiatus entre les arrêts sur image opérés sur les visages des prévenus s’énervant dans la sous-préfecture et leurs dénégations maladroites à la barre. À l’écran, les bureaux sont renversés, l’ordinateur jeté par terre d’un coup de poing, les dossiers clairement jetés par la fenêtre… quel intérêt de le nier ? Contre-productive [
Je peux évidemment me tromper, mais je suis convaincu que les prévenus n’auraient pas écopé de peines plus lourdes s’ils avaient revendiqué leurs actes], une telle ligne de défense donne le fâcheux sentiment que force restera toujours à la loi, que les Continental sont bien coupables d’avoir résisté au mépris et au désordre social. D’autant plus regrettable que les témoins de moralité s’étant succédés à la barre — un véritable who’s who de la gauche, depuis Marie-Georges Buffet à Olivier Besancenot, en passant par Cécile Duflot, Jean-Luc Mélenchon et Christian Mahieux… — ont eux insisté sur la légitimité de la colère des salariés et l’indécence à poursuivre ceux qui sont d’abord des victimes. Bref : une occasion ratée… Et une évidente victoire pour ceux qui ambitionnent de maintenir la «paix sociale».

Un point que soulignait déjà François Ruffin, en un excellent article [
Non, je ne dis pas ça parce que je participe à Fakir…] publié après le procès en première instance :
Le président les questionne avec douceur, en gentil proviseur. Face à lui, des collégiens maintenant, honteux, qui s’excusent, qui y vont de leur «j’ai rien fait», «c’est pas moi», «j’ai pas voulu». C’est l’essentiel.
Que ces hommes qui, un soir au moins, ont incarné la révolte, jacquerie d’ouvriers, leur colère contre l’injustice économique, que eux rentrent la tête dans les épaules. Qu’ils parlent à mi-voix, accablés. Qu’ils ne servent pas de modèle, surtout, à ces Français dont l’avenir est balayé par la crise.
Bref, qu’ils se soumettent pour l’exemple.
De l’AFP à Europe 1, ces «dérapages» et ces «regrets» recevront leur publicité…

Au final, les six de Continental écoperont sans doute de peines plus légères qu’en première instance. Cette simili-clémence, le procureur se payant le luxe de demander à la cour de «ne pas faire d’exemple» et de «ne pas pénaliser à travers eux un mouvement social qui a entraîné une forte solidarité», ne doit pas faire oublier qu’ils n’auraient jamais dû se retrouver accusés si le mot de «justice» avait un sens : ce sont les actionnaires et dirigeants de Continental qu’il fallait juger — et avec la plus grande des sévérités, cette fois. Le pal, je ne vois que ça…

JBB - Article XI, 15 janvier 2010.

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