Procès de l'incendie de Vincennes : Feu c'est parti !

Publié le par la Rédaction


Le délibéré vient de tomber : maintien en détention de Nadir Autmani faute de représentativité jusqu’au procès les 24, 25, 26 janvier 2010…
Classe contre classe, 1er décembre 2009 - 15h46.


Procès de l’incendie de Vincennes : Feu c’est parti !

Le 1er décembre 2009 aura lieu l’audience de fixation des dates du procès des dix inculpés de l’incendie du centre de rétention de Vincennes. Une demande de remise en liberté du dernier inculpé encore incarcéré, Nadir Autmani, y sera examinée. Interpellé lors d’une rafle à Barbès en juin dernier alors que l’instruction était close, ce jeune sans-papiers de 20 ans, a vu toutes ses demandes de remise en liberté rejetées et toutes les demandes concernant ses permis de visite sont jusqu’ici restées sans réponse. D’abord incarcéré à Fleury-Merogis, où il a mené une grève de la faim, il a maintenant été transféré à Fresnes.

Au-delà de la mobilisation pour la libération immédiate de Nadir, le 1er décembre ce sera la première audience d’un procès instruit entièrement à charge. À plusieurs reprises, les avocats des inculpés ont demandé des compléments d’enquête. La communication de pièces aussi fondamentales que l’expertise relative à la propagation rapide du feu, la communication des vidéos de surveillance, les rapports d
intervention des compagnies de pompiers intervenues, les échanges téléphoniques entre les pompiers et les policiers, la procédure denquête concernant la mort de M. Souli, le dossier denquête sur la plainte de plusieurs retenus à propos de violences au centre de rétention de Vincennes en février 2008, a été rejetée en bloc. Ce refus témoigne d’une volonté d’instruire à charge et d’évacuer toute responsabilité de l’État et des gestionnaires du centre.

Le centre de rétention administrative de Vincennes était la plus grande prison pour sans-papiers de France. Le 21 juin 2008, un retenu qui avait réclamé en vain ses médicaments y est mort. Le lendemain, les retenus organisent dans le centre une marche silencieuse qui est fortement réprimée par la police. Au cours de la révolte qui s’en suit, la prison est partie en fumée.

Dans le souci évident de faire des exemples et de dissuader quiconque de se révolter, l’État a multiplié les arrestations de retenus présents ce jour-là. Sans chercher à savoir s’ils sont «coupables» ou «innocents» nous soutenons les inculpés de l’incendie parce que nous nous opposons à la recherche de responsables d’une révolte collective.

La seule culpabilité réside dans une politique qui fait que des êtres humains sont pourchassés, arrêtés, enfermés, expulsés au prétexte qu’ils ne disposent pas de papiers administratifs que l’État nous impose d’avoir. La responsabilité réside dans la politique de contrôle des mouvements migratoires. Chaque année des milliers de personnes meurent en essayant de franchir des frontières.

Aujourd’hui nous sommes solidaires de tous ceux accusés d’être à l’origine de l’incendie de Vincennes parce que nous sommes solidaires de celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se révoltent contre un monde où des millions de vies sont suspendues à des bouts de papiers.

Les sans-papiers enfermés à Vincennes se sont révoltés, les inculpés ont maintenant besoin de notre soutien !

Soyons nombreux mardi 1er décembre 2009 à 13h30 au TGI de Paris, 16e chambre (métro Cité) pour exiger la libération de Nadir Autmani et l’arrêt des poursuites pour tous les inculpés !

Il est possible d’écrire à Nadir Autmani :
Écrou no 946 622, 2e division, Maison d’arrêt des hommes
5 allée des Thuyas, 94261 Fresnes Cedex.

Liberté sans retenue, 27 novembre.


Centre de Vincennes : la vérité asphyxiée

L’instruction sur l’incendie du centre de rétention des étrangers s’est contentée d’images floues pour identifier des suspects. La famille de Salem Souli s’étonne aussi du classement de l’enquête sur sa mort, pourtant à l’origine des troubles de juin 2008.

Le 22 juin 2008, le centre de rétention de Vincennes partait en fumée dans une atmosphère d’émeute. Les associations dénonçaient «l’aboutissement de plusieurs mois de tensions» durant lesquels les «départs de feu», les tentatives de suicide, et les interventions policières s’étaient multipliés. Un an et trois mois après l’incendie, le juge d’instruction Alain Nguyen The a signé l’ordonnance de renvoi devant le tribunal de neuf anciens retenus pour «destruction de biens par incendie» ou «violences sur agent de la force publique».

L’enquête sur le centre de rétention s’annonçait hautement politique. Elle se révèle incomplète et tronquée [
Contactées, la préfecture de police et la direction du centre de rétention ont refusé de répondre à nos questions]. «Il apparaît qu’à la suite du décès d’un “retenu”, Monsieur Salem Souli, le 21 juin 2008, un sentiment de colère est né chez certains retenus car ils accusaient l’administration du centre de rétention de Vincennes d’être à l’origine de ce décès», indique l’ordonnance de renvoi. Selon le magistrat instructeur, ce sentiment aurait été «exploité» par «certains retenus», pour finir «en émeute le lendemain du décès», et aboutir «à la destruction du centre».

L’ordonnance de renvoi, suivant à la lettre le réquisitoire du procureur Gilbert Flam, s’appuie essentiellement sur des images de vidéosurveillance lors des incidents. Une quinzaine de minutes. Images incertaines, parfois floues, très contestées par la défense. «Les policiers ont fait eux-mêmes le tri, sur trente-cinq heures de film», s’insurge l’avocate d’un sans-papiers, Me Irène Terrel. En clôturant l’instruction, le juge Nguyen The a rejeté la «communication du dossier d’enquête» sur le décès de Salem Souli, le retenu tunisien de 41 ans retrouvé mort dans sa chambre, le jour précédent l’incendie. L’événement, le juge l’a lui-même noté, a pourtant été le déclencheur des troubles.

«Recueillement». La mort de Salem Souli a provoqué l’émotion, et jusqu’à aujourd’hui, elle est restée mystérieuse. «Monsieur Souli s’était plaint de problèmes de santé, rapporte un membre de la Cimade. Selon ses camarades, il avait essayé d’accéder au service médical le samedi matin, et il n’y était pas parvenu. Le week-end, il n’y a qu’une seule infirmière pour les deux sites. Quand les secours sont arrivés, le visage de Monsieur Souli était déjà bleu. Il n’a pas pu être réanimé. Les causes du décès n’ont pas été éclaircies.» L’avocate de la famille, Me Marianne Lagrue, n’a même pas eu accès à l’autopsie. Seul élément d’information, la conclusion du parquet, dans son réquisitoire : «L’autopsie réalisée le 22 juin concluait à un syndrome asphyxique marqué, lié une détresse respiratoire aiguë». «Monsieur Souli avait un dossier médical, une maladie respiratoire qui était connue de l’administration, mais ils n’ont pas voulu y prêter attention, explique Me Lagrue à Libération. Il s’est plaint. Il leur a dit qu’il allait mal. Cela faisait des heures qu’il avait signalé son état, presque un jour que cela traînait. Personne n’a rien fait. On l’a laissé dans sa chambre, et il est mort tout seul.» L’avocate déposera plainte pour «non-assistance à personne en danger».

À Vincennes, la veille de l’incendie, des retenus protestent déjà. Ils sont aspergés de gaz lacrymogènes par les forces de police présentes. Un premier «départ de feu» est éteint. «Le dimanche, les retenus ont fait une marche très pacifique en hommage à Monsieur Souli dans la cour, explique le représentant de la Cimade. C’était une démarche de recueillement symbolique, qui s’est déroulée dans le calme. Les policiers se sont regroupés, et ils leur ont demandé d’interrompre leur marche. Les incidents ont démarré dans le CRA numéro 1. Ils ont dégénéré en affrontements entre les retenus et les policiers. Les policiers du 2e site sont venus en renfort sur le 1er site.»

Les caméras de vidéosurveillance tournent. Celles du bâtiment numéro 1 ont fonctionné jusqu’à 16 heures. Sur les images qu’elles ont laissées, on voit, selon l’accusation, le retenu Hassen «s’emparant d’une poubelle», puis «au contact de fonctionnaires tentant de l’interpeller». Aussi, Hassen est-il renvoyé pour «violences sur agent». Un autre retenu, Mohammed, «semblait très énervé, allait au contact des policiers» qu’il «semblait invectiver». À 15h40, on le voit arracher le combiné d’une cabine téléphonique, puis entrer et sortir avec deux autres retenus dans la chambre 9. «Il est observé sortant d’une chambre avec d’autres retenus, chambre qui s’embrasera peu après», note l’ordonnance de renvoi.

Extincteurs. Le deuxième bâtiment, un couloir de 80 mètres et 43 chambres, a entièrement brûlé, mais des disques durs contenant des images ont été récupérés. Elles montrent les retenus entasser les matelas à l’extérieur du bâtiment. Décryptage de l’accusation : «À 15h28, Ali rentrait dans une chambre, en ressortait avec un matelas. À 15h34, il était vu dehors penché sur un matelas qui se trouvait dans la cour. À 15h36, il y avait un départ de feu.» Mais le feu sur les matelas entassés à l’extérieur est «rapidement maîtrisé par les policiers». La vidéo tourne encore à l’intérieur. «À 15h30, Mahamadou arrive dans le couloir avec un objet paraissant enflammé dans les mains», note le parquet. Il entre dans la chambre 22 suivi par Ali et Slaheddine. Avec Ekma et Moïse, ils sont cinq en tout à y faire des allers et retours, transportant des matelas. «À 15h36, de la fumée s’échappait de la chambre dans laquelle Mahamadou était entré avec un objet enflammé, note le parquet. À 15h37, la caméra 3 filmait une explosion de flammes dans le couloir.» Mahamadou, Moïse, Ali, Ekma sont tous renvoyés pour «destruction de biens par incendie».

Selon la Cimade, les «départs de feu» ont été réguliers durant le printemps 2008, près d’un par semaine. Cette fois, les secours ont mis du temps. Certains policiers ont indiqué avoir trouvé des extincteurs hors d’état. La première demande de secours est enregistrée par les pompiers à 15h41. À 16h06, «un violent feu de toiture» est signalé. À 17h57, un «feu intense» a gagné la toiture du bâtiment principal. Il n’est maîtrisé qu’après 19 heures. «La propagation du feu s’est faite essentiellement en toiture, relève l’expertise technique. La structure des bâtiments et plus particulièrement le bois de la charpente ont favorisé cette propagation.»

«Liberté, Liberté». Les experts ont noté des combustions plus importantes dans certaines chambres. «L’examen technique des dégâts permet de localiser différentes zones de départs de feu dans les deux bâtiments CRA 1 et CRA 2 sans aucune possibilité de communication entre eux. Les foyers distincts permettent de conclure à des mises de feu délibérées.» En revanche, les prélèvements ne révèlent pas de trace de produits inflammables.

Jamais interrogés sur les circonstances de la mort de Salem Souli, les policiers sont invités rapidement à livrer les noms des «mutins de Vincennes». Ils ne sont pas bavards, ni précis. Gwendal désigne «deux meneurs». Il a entendu l’un d’eux dire «qu’il voulait foutre le feu», mais il l’a vu seulement jeter des matelas à l’extérieur. Sébastien désigne un autre qui avait «incité les autres à la révolte», sans précision. Bruno a vu un retenu «plus virulent que les autres» qui criait «Liberté, Liberté» en brandissant le Coran. Certains désignent Slaheddine, reconnaissable entre tous par sa djellaba et sa coiffe blanche. Il avait été dans les premiers rangs de la manifestation.

Sept des neuf sans-papiers renvoyés devant le tribunal correctionnel ont effectué jusqu’à huit mois de détention provisoire. Deux d’entre eux sont encore en fuite. Avec toutes ces zones d’ombre, le procès des «mutins», prévu en janvier, pourrait être aussi celui de la partialité de l’instruction.

Karl Laske - Libération, 23 novembre.


Le 1er décembre à Milan aura également lieu le procès d'une révolte qui a eu lieu au CIE de la via Corelli le 6 novembre dernier et pour laquelle quatre jeunes bouc-émissaires ont été désignés et emprisonnés.

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