Pour en finir avec les sucreries...

Publié le par la Rédaction


On ne vous a jamais dit, quand vous étiez mômes, de ne pas accepter de sucettes d’un inconnu ? Au delà de la xénophobie que cette rengaine contient, il y a quelque chose de très pertinent : il vaut mieux ne manger que ce qu’on a choisi ! Cela va de même pour toute chose qu’on nous propose de façon plus où moins contrainte, toute invitation séduisante visant à nous corrompre, y compris la pub…

Quelques entreprises se sont engagées depuis quelques années à nous imposer leurs panneaux publicitaires, bardés de slogans agicheurs, consuméristes, sexistes, hétérocentrés et profondément débilitants. C’est sans dire qu’elles prennent une part active et fidèle au grand projet capitaliste, visant à nous faire produire et consommer autant que le nécessite la croissance, c’est-à-dire sans limite.

Trois entreprises se partagent la plus grosse partie de ce marché du cerveau disponible : JC Decaux, Clear Channel et CBS Outdoor.

Le site de JCD est assez éloquent en la matière, exposant sans modestie les enjeux de son secteur d’activité dans la présentation de ses produits. Tenez-vous bien, ça décoiffe !

Il définit huit gammes de produits, contenant une douzaine de panneaux différents :
— La première, intitulée «Puissance», comprend les panneaux Abribus major et Senior major qui «maillent l’ensemble des déplacements qui composent le territoire urbain» et dont la fonction est «d’être vue par le plus grand nombre avec une puissance, une efficacité et une rapidité inégalées», dans les villes de plus de 20'000 habitant.e.s.
— La seconde s’appelle «Access» et contient le panneau Selecto qui se targue d’être «finement vu» et de «générer une répétition de 18 contacts hebdomadaires sur ce périmètre actif». On entre déjà dans le domaine de la communication subliminale : il s’agit pour Selecto d’imposer au (à la) passant(e) un bombardement régulier de messages publicitaires, à raison de 18 attaques pour un périmètre donné.
— Vient ensuite la gamme «Affinité» qui cible un public en particulier, avec Diva et Distingo qui ont pour mission de s’adresser en particulier à «la France des Hauts Revenus», cible la «plus insaisissable», et aux «femmes urbaines».
— La gamme «City» ne cache pas ses ambitions et a pour mission de coloniser les espaces «où les populations vivent, travaillent et consomment». Alors que City Trade «assure un Top Of Mind toute la semaine, qui capte 86,4% du potentiel de consommation», City Life «accroît la notoriété de la marque et génère du trafic» (sic). On n’est plus dans le subliminal, mais dans le bien gras. On est passé de la finesse à la violence affichée, le harcèlement par la pub.
— Mais on n’est pas au bout de nos surprises, car la gamme «Innovate» est là pour donner une touche orwellienne aux offres JCD : les publicités dynamiques et interactives, qui évoluent avec les réactions des passant.e.s, transforment celleux-ci en acteur/trices participant.e.s de leur esclavage mental. Dans l’exemple, une publicité s’adresse à un passant en lui demandant «Vous êtes plutôt dormeur ?», sur laquelle le nain dormeur de Blanche Neige fait de la pub pour Disney.
— Restent les offre «Paris», «Culturelle» et «Proximity», qui se proposent d’apporter un «renfort géographique ciblé» et de répondre à des demandes spécifiques pour des publics particuliers, faisant une distinction stratégique entre Paris et la Province. D’ailleurs la gamme «Paris» est heureuse de nous apprendre que la capitale bénéficie déjà de 15'000 faces intramuros…
Sans compter les gammes supplémentaires tel que «Avenir», avec ses produits «Empir» garantis «incontournables» de 8 ou 12 m², «Airport» avec ses «Réseaux» et «Premiums» de 1, 2 et 8m² ou sur mesure, ou encore «Artvertising» qui écrasent les villes du haut des immeubles, avec des publicités lumineuses monstrueuses visibles à plusieurs kilomètres…

À lui seul, JCD a déployé dans le monde près d’un million de faces publicitaires.

Et c’est encore sans compter ses deux concurrents qui, eux aussi, innondent l’espace public de leurs immondes «faces publicitaires». Clear Channel Outdoor présente une large gamme de panneaux dont les dimensions dépassent souvent celles déployées par JCD. Enfin CBS Outdoor, dont le sigle représente l’œil de Big Brother, présente lui aussi sa gamme de «solutions sociodémographiques pour aller à la rencontre de ses cibles».

Il y a belle lurette que les centaines de collectifs organisés contre la pollution publicitaire ont démontré les effets néfastes de la communication d’entreprise, de la propagande consummériste et des techniques de lavage des cerveaux adoptées par les vendeurs d’illusion capitalistes, c’est pourquoi je prends sur moi de ne pas redéployer l’argumentaire critique envers la pub. Toute personne douée de bon sens saura comprendre dans quelle mesure la publicité nous oppresse et nous pousse à adopter des comportements surnaturels tout juste utiles à entretenir un système économique en perdition. À ce sujet, je vous renvoie vers les Casseurs de pub, le collectif des Déboulonneurs et Résistance à l’agression publicitaire qui proposent sur leurs sites un certain nombre de documents argumentaires.

Pour autant, je souhaitais m’interroger sur la pertinence et la finalité des collectifs antipub non violents, qui ont choisi la désobéissance civile et la médiatisation comme méthodes d’action. L’utilisation des médias par les déboulonneurs lors de leurs opérations de barbouillage, ainsi que le parti pris de se laisser arrêter et citer en justice, sont des procédés typiques de la désobéissance civile, qui entrent dans le jeu de la communication au même titre que ceux contre lesquels il.le.s prétendent lutter. Le choix de s’afficher pour œuvrer contre l’affichage est un compromis avec des méthodes que l’on réprouve et contribue à légitimer une façon d’envisager l’information propre aux entreprises, c’est-à-dire dans le but de «vendre son produit», le produit vendu étant ici un discours politique, une opinion ou des idées.

D’autre part, la revendication des déboulonneurs consistant en une réduction des formats d’affiches à 50×70 cm par le biais d’une réforme législative, n’est pas une exigence anti-publicitaire, mais plutôt «alter-publicitaire». Le fatalisme et la résignation inhérents à cette revendication laissent croire qu’il faut accepter la pollution publicitaire et qu’il est tout juste raisonnable de demander sa réduction en termes de dimension d’affichage. Faut-il en déduire que la publicité a une utilité ?

A contrario, je pense qu’il est beaucoup plus pertinent de multiplier les sabotages individuels — ou collectifs, mais discrets — de sucettes publicitaires, jusqu’à rendre impossible et extrêmement couteux le maintien des mobiliers urbains destinés à l’affichage publicitaire. Rien ne vaut une stratégie de harcèlement et de destruction systématique des dispositifs de contrôle social et de propagande capitaliste.  Seules les pratiques orientées vers l’abolition définitive de ceux-ci sont efficaces.

C’est pourquoi, je vous propose une petite vidéo des actions de camarades rouennais qui rejoignent mon propos :


Et si, à défaut d’être si radical, vous préférez d’autres méthodes, la technique de l’ouvre-boîte n’est pas si mal non plus (cliquez sur l’image pour aller au site) :


Mes amitiés de saboteur,

Noiraud - Interstice, 5 mars 2010.

Publié dans Agitation

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