Potlatch nos 9 à 15 (août-décembre 1954)

Publié le par la Rédaction


POTLATCH
Bulletin d’information
du groupe français de l’Internationale lettriste
Paraît tous les mardis
Numéros 9-10-11 – 17 au 31 août 1954
Numéro spécial des vacances


SORTIE DES ARTISTES

Un écho intitulé «Quand la borne est passée, il n’est plus de limite» a été retranché en dernière minute du numéro 8 de Potlatch. Il signalait la pauvreté d’un poème de Louis Aragon publié par L’Humanité-Dimanche à propos de l’armistice en Indochine («Partout cessez le feu Cessez le feu partout» en était le dernier vers ; et pas le plus drôle). L’écho en question saluait en Louis Aragon un bon disciple du «réaliste-socialiste Ponsard». D’autres considérations nous l’ont fait supprimer.

Certes Louis Aragon prête à rire. Mais nous n’acceptons pas de rire en mauvaise compagnie.

La théorie de l’art réaliste socialiste est évidemment stupide. Cependant si tel chromo produit en U.R.S.S. — ou à côté — peut amener une fraction peu évoluée du prolétariat à prendre conscience de quelques luttes à vivre, nous le tenons pour plus valable que telle apparence de recherche pour la cent millième fois abstraite, non figurative ou «signifiante de l’informel» (IMBÉCILES !) qui accablent les galeries parisiennes et les salons de la bourgeoisie «new look».

La poésie française ne nous intéresse plus. Nous abandonnons la poésie française et les vins de Bourgogne et la Tour Eiffel aux services officiels du Tourisme. Nous ne devons pas donner à penser que nous défendons cette poésie, alors que nous ne soutenons qu’une certaine forme de slogan politique, contre une autre («Mon parti m’a rendu les couleurs de la France…») qui serait d’un comique plaisant si l’on n’y découvrait pas d’abord le sabotage de l’esprit révolutionnaire des ouvriers français.

Pour la rédaction :
M. Dahou, G.-E. Debord, J. Fillon, Véra.



NOS LECTEURS ONT RECTIFIÉ D’EUX-MÊMES…

A.-F. Conord, dont la maladresse du style ne parvenait pas à dissimuler l’indigence de la pensée, a été définitivement exclu le 29 août, sous l’accusation de néobouddhisme, évangélisme, spiritisme.

Nous avisons nos correspondants de la nouvelle adresse de Potlatch :
Mohamed Dahou, 32, rue de la Montagne-Geneviève, Paris 5e.

La publication hebdomadaire de Potlatch reprendra à la fin de ce mois.

Le numéro 12 paraîtra le mardi 28 septembre.



DESTRUCTION D’UNE PERMANENCE LETTRISTE

«L’avant-garde est un métier dangereux.»
Gil J Wolman

Le dimanche 15 août à 22 heures 30 un autocar vide lancé à grande vitesse s’écrasait à l’intérieur du bar «Tonneau d’Or», au 32 rue de la Montagne-Geneviève, notoirement utilisé par l’Internationale lettriste. On relevait quatre blessés parmi les consommateurs. Par un heureux hasard, il n’y avait dans le bar aucun des lettristes qui devaient y stationner à l’heure de l’accident.



LA DÉRIVE AU KILOMÈTRE

Un article de Christian Hébert publié par France-Observateur dans son numéro du 19 août réclame une solution radicale aux difficultés du stationnement dans Paris : l’interdiction de toutes les voitures privées à l’intérieur de la ville, et leur remplacement par un grand nombre de taxis à tarif modique.

Nous ne saurions trop applaudir à ce projet.

On connaît l’importance du taxi dans la distraction que nous appelons «dérive», et dont nous attendons les résultats éducatifs les plus probants.

Le taxi seul permet une liberté extrême de trajets. Parcourant des distances variables en un temps donné, il aide au dépaysement automatique. Le taxi, interchangeable, n’attache pas le «voyageur», il peut être abandonné n’importe où, et pris au hasard. Le déplacement sans but, et modifié arbitrairement en cours de route, ne peut s’accommoder que du parcours, essentiellement fortuit, des taxis.

L’adoption des mesures proposées par M. Hébert aurait donc l’immense avantage — outre le règlement égalitaire d’un problème particulièrement irritant — de permettre à de larges couches de la population de s’affranchir des chemins forcés du «Métrobus» pour accéder à un mode de dérive jusqu’ici assez dispendieux.

Michèle Bernstein



VOUS PRENEZ LA PREMIÈRE RUE

J’ai marché sans me perdre. L’Avenue lutte à visage découvert au général Tripier (7e arrondissement). Bonne-Nouvelle est aussi une impasse.

En attendant de reconstruire la ville à partir de la Zone orientale (Porte de Vanves) l’ordre change à l’approche de la dérive.

La rue du «Domestique en Jerricans prolongée» — anciennement rue des Cascades — s’annexe une partie de la rue «Où personne ne semblait le remarquer ni lui barrer le passage prolongée» — anciennement rue de Ménilmontant — ainsi que toute la rue Oberkampf qui n’attendait que ça pour disparaître, et s’arrête rue «Tous ces charmes, Eugénie, que la nature a prodigués dans toi, tous ces appas dont elle t’embellit, il faut me les sacrifier à l’instant prolongée» — anciennement boulevard des Filles-du-Calvaire.

On peut la retrouver plus TARD autour d’un épisode de la rue «Qui se permet de commencer n’importe où prolongée» — anciennement rue Racine — (à suivre).

Gil J Wolman



LA MEILLEURE NOUVELLE DU MOIS

«Stockholm, 23 août. — Des bagarres provoquées, selon la police, par des amateurs de sensations fortes, se sont produites hier, à Stockholm, près du parc Berzelli. Près de 3000 personnes ont participé à cette “émeute pour rire”. On compte plusieurs blessés, dont trois policiers. Un homme, projeté à travers une vitrine, a eu une artère coupée et un policier la mâchoire fracturée. Trente-deux personnes ont été arrêtées.» (Paris-Presse, 24-8-54.)



PROCÈS-VERBAL

Le parti pris de silence des journaux à notre propos est largement compensé par une sorte de légende fâcheuse édifiée de bouche à oreille dans certains milieux.

Les témoignages qui nous parviennent périodiquement de différents secteurs du monde dit intellectuel font tous état de faux bruits périodiquement relancés avec la même conviction par les mêmes personnes : arbitraire intolérable d’un prétendu «comité directeur» qui exercerait un contrôle dictatorial sur la conduite des lettristes ; utilisation d’hommes de main et de tous les moyens de pression ; participation à divers trafics dont le mouvement pseudo-idéologique ne serait que la couverture ; voire même subventions de Moscou ou de Tel-Aviv, à votre bon cœur…

Aussi apparent que soit le ridicule de l’entreprise, il se bâtit une sorte de «cycle lettriste» quelque part entre les romans bretons, Fantômas et la rue Xavier-Privas.

À l’invention de ces anecdotes, qui peuvent nous discréditer plus facilement que le débat des idées, certains exclus du groupe paraissent avoir consacré leur vie, et leurs capacités mythomaniaques.

Tout cela n’est guère plus sérieux que la célèbre formule (de Mauriac, paraît-il) : «Il faut tuer les lettristes pendant qu’ils sont jeunes.»

Un autre idiot (Pierre Emmanuel) parlait bien, après la manifestation de Pâques 1950 à Notre-Dame d’«écraser les têtes des perturbateurs sur les marches du maître-autel».

Cependant, la sottise d’une provocation ne saurait suffire à la faire longtemps tolérer.

Une récente réunion plénière a convenu de la nécessité de combattre ces rumeurs à leur source avec l’énergie désirable : «Il faut donner aux événements une tournure sérieuse qui force les plus incrédules à avoir peur.» (Rapport de Jacques Fillon.)

Un groupe spécial a été chargé de ce travail.

I.L.



Messages personnels :

Au pape. Les papiers sont en lieu sûr. Le festival peut attendre.

À la «jeune fille française». Revenez avec l’herbe tendre.

À la nuit chez Vauban. Nous avançons. Toi, nuage, passe devant.



EN ATTENDANT LA FERMETURE DES ÉGLISES

Malgré ce calendrier de 1793 qui essayait d’imposer un autre cycle, le mot déplaisant de «saint» continue de salir les murs d’une multitude de rues parisiennes dont il commande l’appellation.

Depuis quelques mois, nous nous plaisons à mener campagne pour la suppression de ce vocable, dans la correspondance comme dans nos conversations.

Les noms des rues sont passagers. Qu’est-ce que l’avenir en gardera sinon peut-être, pour mémoire, l’Impasse de l’Enfant-Jésus ? (15e arrondissement, métro Pasteur.)

L’administration des P.T.T. se soumet dès à présent au vœu de son public : les lettres parviennent boulevard Germain ou rue Honoré.

Nous invitons la partie saine de l’opinion à soutenir cette entreprise de salubrité publique.



LA PSYCHOGÉOGRAPHIE ET LA POLITIQUE

«J’ai découvert que la Chine et l’Espagne ne sont qu’une seule et même terre, et que c’est seulement par ignorance qu’on les considère comme des États différents.»
Nicolas Gogol



LE PEUPLE SOUVERAIN

Les magazines de nos «démocraties» font une grande consommation de familles royales.

Leur tirage perdrait beaucoup à l’avènement d’une République anglaise — nous étions quelques-uns à l’acclamer un jour que la télévision avait amassé sur les trottoirs les idiots fervents de Couronnements. Et même avec le plat de résistance inusable qu’est la reine d’Angleterre, l’œuvre d’abrutissement doit trouver de temps en temps une variante : une tournée de rois migrateurs, détrônés ou presque, se fait applaudir autour de la Méditerranée, de Marseille à Chypre — par les monts Grammos peut-être ?

Mais alors que le récit des débauches (bien minimes, bien minimes…) de la princesse Margaret commence à ennuyer nos concierges, et comme il se confirme que le même public n’a jamais porté un grand intérêt aux complexes du déplorable Baudoin de Belgique, on découvre à nos portes une famille royale, ou tout comme. Un individu, revenu de loin grâce à l’intempestive abrogation de la loi d’exil, et connu sous le nom de Comte de Paris, se fait complaisamment photographier entouré de sa nombreuse descendance. Par bonheur, la laideur se vend mal : sur huit ou neuf princesses livrées à l’admiration de leur bon peuple, pas une n’est jolie, ou même simplement désirable. (Il faut en excepter une assez petite, onze ou douze ans ; mais sait-on ce que ça donnera bientôt ?)

Tout de même, un Comte de Paris en grande banlieue, cela vous recrée joliment la belle époque du fief, de l’hommage, du servage et du gibet.

Rappeler sa suzeraineté débonnaire, c’est une délicate attention envers les quelques millions d’habitants de cette capitale qui a porté au pouvoir la Convention, et la Commune.

Les débris des classes condamnées s’unissent. Tout un courant d’opinion se crée en faveur de ce roi bourgeois intelligent, de ce roi à la Mendès-France…

Nous savons que partout où la réaction, depuis quarante ans, a triomphé, elle l’a fait par le détournement ou la parodie d’une idéologie révolutionnaire, ou du moins sociale.

Ce processus constant renforce la certitude de voir cette idéologie parvenir à ses vraies fins.



ARIANE EN CHÔMAGE

On peut découvrir d’un seul coup d’œil l’ordonnance cartésienne du prétendu «labyrinthe» du Jardin des Plantes et l’inscription qui l’annonce :
LES JEUX SONT INTERDITS
DANS LE LABYRINTHE.
On ne saurait trouver un résumé plus clair de l’esprit de toute une civilisation. Celle-la même que nous finirons par abattre.



EXEMPLE À SUIVRE SUR LA PLACE DE LA NATION

Extraits d’une lettre de Bolivie, publiée dans Quatrième Internationale

«Ce deuxième anniversaire de la révolution du 9 avril a été célébré dans des conditions très particulières : les masses étant résolues à avancer sur le chemin de la révolution, et le gouvernement, porté au pouvoir par ces masses, ayant déjà parcouru une bonne distance sur le chemin de la capitulation devant l’impérialisme…

À l’avant du défilé viennent les mineurs avec leur équipement de travail, portant des fusils, des cartouches de dynamite, des mitrailleuses légères et demi-lourdes et déchargeant leurs armes en l’air : tra-ta-ta-ta, les mitrailleuses. C’est un geste de joie, mais beaucoup plus de combat…

Viennent maintenant les pétroliers : camions munis de fusils et de mitrailleuses lourdes. Des Jeeps avec des grappes d’ouvriers fusil sur l’épaule et avec, sur le capot du moteur, une mitrailleuse lourde.

Vient ensuite la masse sans fin des paysans, révélant une extraordinaire pauvreté, mais un esprit très élevé…

Les paysans ne portent pas — comme le font généralement les ouvriers — le fusil en bandoulière, mais en demi-position de feu et le doigt sur la gâchette…»


Rédacteur en chef : M. Dahou,
32 rue de la Montagne-Geneviève, Paris 5e.


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POTLATCH
Bulletin d’information
du groupe français de l’Internationale lettriste
Mensuel
Numéro 12 – 28 septembre 1954


LES COLONIES LES PLUS SOLIDES…

«D’après les nouvelles qui nous ont été données, il s’agit d’une secousse du huitième degré, qualifié de ruineux, ou même du neuvième degré, qualifié de désastreux. On assiste, dans ce cas, à une destruction partielle ou totale des édifices les plus solides…» (les journaux, le 10 septembre.)

Orléansville, centre du Groupe algérien de l’I.L., «la ville la plus lettriste du monde» selon son slogan que justifiait l’appui apporté à notre programme par une fraction évoluée de sa population algérienne, a été rayée de la carte par le séisme du 9 septembre, et les secousses des jours suivants.

Parmi les treize cents morts et les milliers de blessés, nous déplorons la perte de la majeure partie du Groupe algérien. Mohamed Dahou, envoyé sur place, n’a pu encore nous faire parvenir le chiffre exact, en raison de la dispersion des habitants.

Les «Actualités françaises», plus en verve que jamais, ont célébré l’événement par un petit film qui montre uniquement des Européens, leurs cercueils, leurs crucifix, leurs prêtres, leurs évêques — burlesque tendant à faire voir que l’Algérie est dans son ensemble une région de peuplement français, de religion catholique, et de niveau de vie élevé quand la terre n’y tremble pas.

En revanche, Le Monde du 19 septembre faisait état de l’action d’«agitateurs» indéfinis, parmi les indigènes restés dans Orléansville, qui est occupée militairement.

La question de la reconstruction d’Orléansville pose en effet des problèmes très graves.

Quelle que soit l’hostilité du groupe lettriste algérien, et des éléments qu’il influence, envers l’édification de blocs d’habitations-casernes vaguement néo-corbusier, il est évident qu’au stade actuel de notre action une critique sérieuse de cette forme particulièrement désastreuse d’architecture ne peut être maintenue, alors que quarante mille personnes attendent de l’Administration un abri quelconque.

Mais il convient de combattre résolument le projet officiel de reconstruction des logements indigènes en dehors de la ville, sur l’emplacement déblayé de laquelle s’élèverait plus tard une nouvelle cité exclusivement européenne.

Le Groupe algérien dénoncera constamment cette discrimination, et provoquera contre le ghetto prémédité une opposition unanime.



«LES YEUX FERMÉS, J’ACHÈTE TOUT AU PRINTEMPS»

Il y a aujourd’hui quatre-vingt-dix ans, le 28 septembre 1864, l’Association Internationale des Travailleurs se réunissait pour la première fois.



LA JEUNESSE POURRIE

Pierre-Joël Berlé qui, le 23 août dernier, à l’issue d’une beuverie dans un appartement de la rue Dauphine, assomma un de ses compagnons à coups de bouteille n’appartenait plus à l’Internationale lettriste depuis la série d’exclusions de septembre 1953 (élimination d’éléments à tendances fascistes, ou simplement crapuleuses). Cependant le prêche publié comme d’habitude par L’Aurore («Tous ces ratés et ces incapables ne peuvent vivre que des libéralités de leurs proches», etc.) ne saurait détourner notre attention des vrais responsables, de ceux qui maintiennent la vie sociale dans la pauvreté dont de tels faits divers témoignent : entre pas mal d’autres, les valets de L’Aurore (tous ces ratés et ces incapables ne peuvent vivre que des libéralités de Boussac…).

Nous tenons pour également méprisables les valeurs bourgeoises d’exploitation, dont L’Aurore représente la plus intransigeante défense, et la vulgarité d’une jeunesse inconsciente — inconsciente au point même d’ignorer cette exploitation, et le mince champ libre qu’elle laisse aux débauches désargentées.


Ce numéro de Potlatch a été rédigé par :
Michèle Bernstein, G.-E. Debord, Jacques Fillon, Véra, Gil J Wolman.


SÉISMES ET SISMOGRAPHES

Toutes les ressources de l’Internationale lettriste étant employées à secourir nos camarades algériens, Potlatch ne paraîtra qu’une fois par mois, pendant une durée indéterminée. Par contre notre tirage sera maintenu à son chiffre actuel, en y incluant les nouvelles adresses reçues, principalement de l’étranger, depuis le dernier numéro. Nos abonnés d’Orléansville devront s’adresser à Mohamed Dahou, au nouveau siège du Groupe Algérien de l’I.L. qui se chargera de transmettre ce bulletin d’information aux survivants.

Monsieur André-Frank Conord, 15 rue Duguay-Trouin, Paris — exclu le 29 août dernier, nous a fait parvenir son autocritique, en vue de publication :
«Étant naturellement impur, j’ai eu la malhonnêteté de m’introduire dans l’Internationale lettriste. M’en sentant absolument indigne, j’ai accepté d’assumer les fonctions de rédacteur en chef de Potlatch. J’ai cherché à me concilier l’amitié de gens plus propres que moi, et n’en ai espéré qu’une vaine gloire. Me sentant incapable, enfin, de ne pas démériter de la tâche qui m’était confiée, j’entrepris de détourner l’Internationale vers des buts moindres, buts qui ne doivent à aucun prix, je le reconnais aujourd’hui, devenir les siens.
Je sais bien maintenant — grâce à l’expérience lettriste dont j’ai malgré tout tiré quelque enseignement —, que c’est sur cette terre que se déroule notre vie. C’est ici qu’il faut construire, aimer, vivre. Mais l’aventure spirituelle, facile et vaine, m’a toujours tenté, par sa facilité et sa vanité mêmes. L’immobilité des idoles m’attire, ainsi que le rêve béat du rêveur solitaire. J’ai donc essayé, pour ces raisons de confort odieusement personnelles, de convaincre quelques lettristes de poursuivre le même but que moi. Mon incapacité à la propreté, mon égoïsme, ma vanité sont par là même devenus rapidement évidents.
Pour les raisons exprimées ci-dessus, je ne peux donc que reconnaître juste la sentence qui m’a frappé. Je n’ai qu’un seul regret : que les inintelligentes lois de ce pays l’aient empêchée d’être plus sévère. J’ai heureusement la certitude que l’I.L. les changera rapidement.»
A.-F. Conord



AU GRAND SOIR

Le 25 septembre 1951, Gil J Wolman achevait son film L’Anticoncept, qui demeure interdit par la Censure française.



PAIX AND LIBERTÉ

Ni de votre paix. Ni de votre liberté.

La guerre civile. La dictature du prolétariat.



Le cinquième numéro de la revue Internationale Lettriste sera publié à Paris au mois de janvier 1955.


Rédacteur en chef : M. Dahou,
32 rue de la Montagne-Geneviève, Paris 5e.


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POTLATCH
Bulletin d’information
du groupe français de l’Internationale lettriste
Mensuel
Numéro 13 – 23 octobre 1954


LE «RÉSEAU BRETON» ET LA CHASSE AUX ROUGES

Breton et ses pauvres amis ont répondu à notre mise au point du 7 octobre, en révélant l’«obédience moscoutaire» de l’Internationale lettriste. C’est du moins ce que nous apprend un écho paru dans Le Figaro Littéraire du 22 octobre, car les mêmes gens, trop lâches pour manifester à Charleville, ont été trop lâches pour nous communiquer un tract publié contre nous.

En négligeant le sentiment du dégoût inspiré par les six individus (nommés Bédouin, Goldfayn, Hantaï, Legrand, Schuster, Toyen) qui, étant présents à la discussion du 3 octobre, connaissaient notre position réelle, nous ne pouvons que rire de cette colère sénile. Et de cette prudence.

À propos de notre éventuelle appartenance à quelque N.K.V.D. nous tenons pour déshonorante toute dénégation face à des inquisiteurs bourgeois comme André Breton et Joseph MacCarthy. Au reste, il est vrai qu’en des circonstances qui commandent le choix nous nous trouverions naturellement aux côtés de ces «moscoutaires» contre leurs maîtres et les singes de leurs maîtres.

Internationale lettriste

Petite annonce

Breton, jeunes compagnons de Breton, faites un bon mouvement — un beau geste : envoyez-nous un exemplaire du tract où vous nous insultez. N’ayez pas peur. On ne vous battra pas. C’est seulement pour rire. Nous aimons bien votre style.



ÉDUCATION EUROPÉENNE

À l’issue des conversations engagées récemment à Paris, un Groupe Suisse de l’Internationale lettriste a été formé le 20 octobre.
Adresse : Charles-Émile Mérinat, Floréal 3, Lausanne (Vaud), Suisse.



Lettre au Rédacteur en Chef de Combat

Monsieur,

Mis en cause par l’article intitulé «Le centenaire de Charleville» (Combat du 21 octobre) nous vous communiquons les précisions suivantes :

Il n’y a pas eu de «différends» entre surréalistes et lettristes à propos du scandale de Charleville. Simplement une défection tardive de l’ensemble des surréalistes, et le reniement par certains d’entre eux de leur signature donnée auparavant à un texte, marxiste en effet.

Nous ne souhaitons pas tenir le rôle d’amuseur dans les solennités, littéraires ou autres, de ce régime. Le Surréalisme, précisément, n’a que trop exploité cette veine. Nous ne goûtons plus guère les charmes du tapage inoffensif. Dans cette mesure, il faut en convenir, nous avons «oublié Rimbaud».

«Crier haut, hurler, tempêter», comme le conseille l’auteur de cet article aux «trouble-fête s’admirant trop» que nous sommes, nous en savons l’aimable inefficacité.

La fête continue, et nous sommes sûrs de participer quelque jour à sa plus sérieuse interruption.

Le 21 octobre 1954
Pour l’Internationale lettriste :
Debord, Wolman.



FLIC ET CURÉ SANS RIDEAU DE FER

Chaplin, en qui nous dénoncions dès la sortie tapageuse de Limelight «l’escroc aux sentiments, le maître chanteur de la souffrance», continue ses bonnes œuvres. On ne s’étonne pas de le voir tomber dans les bras du répugnant abbé Pierre pour lui transmettre l’argent «progressiste» du Prix de la Paix.

Pour tout ce monde le travail est le même : détourner ou endormir les plus pressantes revendications des masses.

La misère entretenue assure ainsi la publicité de toutes les marques : la Chaplin’s Metro-Paramount y gagne, et les Bons du Vatican.



L’AVENIR D’UNE ILLUSION

Mademoiselle Françoise Sagan, envoyée en Italie par le magazine Elle, écrivait dans sa dissertation du 11 octobre sur Venise :
«On peut alors s’expliquer Venise comme une phtisique ivre de son dernier souffle, de son corps condamné, se jetant à la tête de ses touristes comme à celle de ses amoureux. Explication un peu morbide, il faut bien le dire, mais assez profitable, car échappant au passé du Guide Bleu et au présent des visiteurs, on a recours alors à un futur surréaliste et poétique.»
Ainsi les surréalistes rencontrent la consécration qu’ils méritent, auprès de la petite classe littéraire de la petite bourgeoisie.



APRÈS LE SÉISME

À Orléansville où les inégalités scandaleuses dans la distribution des secours menaçaient de soulever la population indigène, le sous-préfet, M. Debia, qui avait osé défendre les droits de ses administrés algériens, fut rappelé en France ; et la ville tenue par les C.R.S.

Le Groupe algérien de l’Internationale lettriste, moins décimé que les premières nouvelles ne nous l’avaient appris, était en majeure partie dispersé. Les lettristes restés sur place, renforcés d’éléments venus de Paris, menèrent avec assez de succès une très violente agitation.

Au contraire le parti à prétention révolutionnaire d’Algérie, le M.T.L.D. qui avait déjà laissé sans aide les mouvements des peuples tunisien et marocain, n’a rien fait pour utiliser une situation extrêmement favorable.


Ce numéro de Potlatch a été rédigé par :
Bernstein, Dahou, Debord, Fillon, Véra, Wolman.


Des amis Vietnamiens nous prient de communiquer à nos lecteurs le texte suivant :

LA MARABOUNTA GRONDE À SAÏGON

Ordre dans le Nord sans dictature. Désordre dans le Sud soumis à la police d’un général à six galons, gérant de boîte de nuit. L’armée «nationale» bouge. La Marabounta gronde. Elle n’a plus d’occasion de montrer son héroïsme. Elle est mécontente. Cependant M. Ngo Dinh Diem est partisan de la guerre jusqu’au bout. C’est à n’y rien comprendre. La confusion appelle la confusion. Des généraux de l’armée française — Xuan et Hinh — exigent le partage du pouvoir. Neguib et Nasser sont-ils naturalisés anglais ? On demande un peu de logique.

Devant tant d’agitation, les élites vietnamiennes en exil — qui se désolidarisent formellement d’avec les quelques ambitieux rats de laboratoire et mathématiciens bornés en mal de pouvoir — n’ont qu’une consolation : savoir qu’il existe un homme du Sud assez clairvoyant pour aller à Genève, le 14 juillet, dire à Pham Van Dong : «Ne vous rendez pas responsable de la prolongation de la guerre. Le peuple vietnamien ne vous le pardonnerait pas…» Et publiquement cet homme déclarait en juillet qu’un gouvernement de coalition avec le Nord est le secret du salut du Vietnam. Cet homme est à Paris. C’est Tran Van Hun… Le seul capable de faire avec Ho Chi Minh l’unité du Vietnam et la vraie paix. C’est pour cela que Bao Dai lui préfère les fourmis de la Marabounta.

Do Duc Ho


Rédacteur en chef : M. Dahou,
32 rue de la Montagne-Geneviève, Paris 5e.


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POTLATCH
Bulletin d’information
du groupe français de l’Internationale lettriste
Mensuel
Numéro 14 – 30 novembre 1954


LA LIGNE GÉNÉRALE

L’Internationale lettriste se propose d’établir une structure passionnante de la vie. Nous expérimentons des comportements, des formes de décoration, d’architecture, d’urbanisme et de communication propres à provoquer des situations attirantes.

C’est le sujet d’une querelle permanente entre nous et beaucoup d’autres, finalement négligeables parce que nous connaissons bien leur mécanisme, et son usure.

Le rôle d’opposition idéologique que nous tenons est nécessairement produit par les conditions historiques. Il nous appartient seulement d’en tirer un parti plus ou moins lucide, et d’en savoir, au stade actuel, les obligations et les limites.

Dans leur développement final, les constructions collectives qui nous plaisent ne sont possibles qu’après la disparition de la société bourgeoise, de sa distribution des produits, de ses valeurs morales.

Nous contribuerons à la ruine de cette société bourgeoise en poursuivant la critique et la subversion complète de son idée des plaisirs, comme en apportant d’utiles slogans à l’action révolutionnaire des masses.

Pour Potlatch :
Michèle Bernstein, M. Dahou, Véra, Gil J Wolman.



Petit hommage au mode de vie américain

QUI EST POTLATCH ?

1. Un espion soviétique, principal complice des Rosenberg, découvert en 1952 par le F.B.I. ?

2. Une pratique du cadeau somptuaire, appelant d’autres cadeaux en retour, qui aurait été le fondement d’une économie de l’Amérique précolombienne ?

3. Un vocable vide de sens inventé par les lettristes pour nommer une de leurs publications ?

(réponses dans le numéro 15)



Le 29 novembre, quelques-uns de nos gens, ayant enfin saisi sur la voie publique un des signataires du tract que M. André Breton nous avait consacré au début d’octobre, ont pris possession de ce tract.

Nous livrons à nos lecteurs le texte intégral du libelle surréaliste dont la principale originalité polémique est d’avoir été diffusé sous le manteau, M. Breton et ses amis s’étant imprudemment engagés à nous empêcher, quoi qu’il arrive, d’en connaître la teneur :


titre : FAMILIERS DU GRAND TRUC
«Pour qu’une action commune puisse être menée, il est nécessaire que les partenaires soient animés des mêmes intentions et que l’un n’ait pas de motif valable de mépriser l’autre. Nous avions été conduits, non sans hésitations, à envisager, d’accord avec l’Internationale (!?) lettriste une entreprise dans le cadre de la célébration du centenaire de Rimbaud. Le premier acte devait être la déclaration imprimée au recto de cette feuille.
Cette mise au point venait à peine de paraître lorsque nous avons reçu le no 12 de Potlatch, organe des lettristes, daté du 28 septembre 1954, où l’on peut lire :
(À cette place, citation de l’autocritique de A.-F. Conord effectivement publiée dans le no 12.)
Nous ne nous chargerons pas de décider qui, de l’auteur de cette lettre ou de ceux qui ont consenti à la publier, se révèle le plus méprisable. Ils suscitent également la nausée. Qu’ils répudient leurs engagements quelques jours plus tard montre d’abord que le sort fait à Rimbaud compte beaucoup moins pour eux que leur propre publicité, quelque indignes que soient les moyens employés. La fin, pour eux, les justifie. S’ils falsifient ensuite des propos divers, nul ne s’en étonnera. Ils en font autant avec Lénine dont ils déforment le témoignage [note de M. Breton : «Dans un projet de déclaration commune, les lettristes avaient fait figurer, sans le donner pour tel, un texte altéré de Lénine : “Dans une société fondée sur la lutte des classes, il ne saurait y avoir d’histoire littéraire impartiale.” Ils n’ont fait aucune difficulté à reconnaître qu’ils avaient remplacé le mot de science du texte original (?) par histoire littéraire et, emportés par ce bel élan, se citent eux-mêmes dans un récent factum en remplaçant à son tour histoire littéraire par critique littéraire : où sont les faussaires ?»], prouvant ainsi jusqu’à l’évidence qu’ils sont dépourvus du sens le plus élémentaire de la loyauté envers les idées, qui était précisément la qualité dominante du grand révolutionnaire russe et demeure celle de tout révolutionnaire authentique. Cette loyauté absente, rien ne subsiste sauf un détritus stalinien. D’instinct, les gens du Carrefour Châteaudun reconnaîtront en eux des individus offrant leurs services. Nous nous permettons cependant, pour le cas où le Comité Central, tout à ses tâches quotidiennes, n’aurait pas eu le loisir de se pencher sur leur cas, de recommander chaleureusement à sa bienveillante attention ces apprentis si bien doués pour des rôles de témoins dans de futurs procès du style mis au point une fois pour toutes à Moscou.
Une carrière à la mesure de leurs moyens s’ouvre devant eux. Bonne chance !»
Signatures : Bédouin, Benayoun, Breton, Dax, Flamand, Goldfayn, Hantaï, Lebreton, Legrand, Mitrani, Oppenheim, Paalen, Péret, Pierre, Reigl, Schuster, Seghers, Toyen, Valorbe.

Nous nous contentons aujourd’hui de rendre publiques les dénonciations de M. Breton, et d’envoyer nos camarades relire la collection complète de La Révolution Surréaliste qui, vers la fin du premier quart de ce siècle, fut une entreprise intelligente, et honorable.

À LA RÉDACTION DE POTLATCH : On peut consulter la collection complète de Potlatch au 32 de la rue Montagne-Geneviève. Les visiteurs sont priés de s’adresser sans crainte à notre ami Charles Guglielmetti, qui n’a pas été défiguré par quelque rasoir lettriste, comme le bruit en court, mais simplement par l’autocar inopinément surgi à cette adresse le 15 août dernier.



GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE

L’Internationale lettriste présentera au printemps prochain deux expositions de :
PROPAGANDE MÉTAGRAPHIQUE
du 9 au 21 avril 1955 à Liège, Galerie de la Boutique, 6 rue Tête-de-Bœuf
du 25 avril au 6 mai 1955 à Bruxelles, Galerie Dutilleul, 6 rue de l’Escalier.



RÉSUMÉ 1954

Les grandes villes sont favorables à la distraction que nous appelons dérive. La dérive est une technique du déplacement sans but. Elle se fonde sur l’influence du décor.

Toutes les maisons sont belles. L’architecture doit devenir passionnante. Nous ne saurions prendre en considération des entreprises de construction plus restreintes.

Le nouvel urbanisme est inséparable de bouleversements économiques et sociaux heureusement inévitables. Il est permis de penser que les revendications révolutionnaires d’une époque sont fonction de l’idée que cette époque se fait du bonheur. La mise en valeur des loisirs n’est donc pas une plaisanterie.

Nous rappelons qu’il s’agit d’inventer des jeux nouveaux.

G.-E. Debord, Jacques Fillon.


Rédacteur en chef : M. Dahou,
32 rue de la Montagne-Geneviève, Paris 5e.


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POTLATCH
Bulletin d’information
du groupe français de l’Internationale lettriste
Mensuel
Numéro 15 – 22 décembre 1954


LA FLEUR DE L’ÂGE

Commencée sous le règne du maréchal Pétain, la vogue de la jeunesse en France va croissant. Une étonnante surenchère semble faire de l’âge, quand il est tendre, une référence pour les carrières de l’intelligence monnayée. C’est que les possédants des vieilles valeurs ne savent comment assurer la relève : les surréalistes, les prêtres, les romanciers d’avenir manquent.

Les jeunes postulants sont donc bien reçus. À la rédaction de Combat ou du Figaro ils ont leur chance et leur rubrique. Un marchand de tableaux tel que Charpentier leur consacre une exposition — sans se référer à la moindre ligne picturale. Le terme «jeune» est cependant requis pour la publicité. Il suffit à l’intérêt, du moins, il supplée.

Tout ce qui se présente est d’ailleurs d’une médiocrité parfaite. Les jeunes, conscients du bifteck offert, ne livrent que la marchandise demandée. Plus abstraits que les maîtres de l’abstrait, surréalistes-médiums sous la livrée de Dédé-les-Amourettes, aragonisant avec le C.N.E. ; ils trottent sans broncher dans les sentiers rebattus et apportent périodiquement le dessin ou la copie d’usage. Le roman psychologique a sa benjamine, les naïfs ont leurs bons élèves. L’ingratitude n’est pas à craindre : comme audaces ils ont conquis l’argot et le jazz.

Des «revues de jeunes» paraissent pour défendre les valeurs révoltées de l’adolescence et de l’impuberté. Les plus honnêtes glosent autour du Grand Meaulnes. Mais quoiqu’une certaine gauche se porte encore assez bien (Mendès-France, nous voilà), les journaux à tendance fasciste passive, dans l’attente d’un maître sont les plus vivaces et les mieux rémunérés.

Le théâtre en rond tourne bien. Un Kafkadamov, un Ionesco-le-Momo traduisent et mettent en scène.

Heureusement la poésie, si l’on excepte son dépassement dans les sonnets des Lettres Françaises, s’est tue après les provocations de la poésie onomatopéique. De même, dans le Cinéma, la lèpre de l’avant-garde a été gommée par les manifestations extrêmes des lettristes. Mais partout ailleurs, la foire continue, les médailles tombent.

D’aussi misérables résultats sont obligatoires. La jeunesse, qui n’a jamais représenté une force que pour la formation de milices fascistes, ne saurait rien apporter aux cadres et aux formes fixes qu’on lui demande de ravauder. En vain des jeunes gens, bulletin de naissance à la main, viennent donner leur caution au dix-millième sous-produit de James Joyce ou à la révolution radicale-socialiste : les domaines sont épuisés, le régime aussi.

Les seules réponses sérieuses, à tout âge, se fondent sur quelques systèmes connus, mais qu’il ne saurait être question d’admettre dans le débat, puisqu’ils en signifient la fin inexorable. À ces réponses sérieuses nous apportons notre part, et notre appui.

Michèle Bernstein



QUI EST POTLATCH ? (réponses)

Les opinions les plus répandues sont exprimées par le troisième cas : vocable vide de sens (Franc-Tireur, Camus, etc.) et le premier cas : espion soviétique (Aspects de la France, Breton, G. Mollet, etc.).

Cependant quelques personnes parmi nos correspondants soutiennent hardiment la deuxième éventualité : cadeau somptuaire.

Il est donc inutile de s’attarder sur ce problème, aussi embrouillé que tous les problèmes que cette société feint de se poser. Et sur une solution aussi aveuglante que toutes les autres.



UNE ARCHITECTURE DE LA VIE

Nous publions aujourd’hui quelques extraits du livre d’Asger Jorn Image et Forme sur l’architecture et son avenir, problème que nous n’avons cessé de soulever ici. (Voir notamment PROCHAINE PLANÈTE dans le numéro 4 de Potlatch et LES GRATTE-CIEL PAR LA RACINE dans le numéro 5.)
Nous avons traduit la récente édition italienne qu’Asger Jorn nous a fait parvenir. Elle est elle-même traduite du danois.

Utilité et fonction resteront toujours le point de départ de toute critique formelle ; il s’agit seulement de transformer le programme du Fonctionnalisme.

… Les fonctionnalistes ignorent la fonction psychologique de l’ambiance… l’aspect des constructions et des objets qui nous environnent et que nous utilisons a une fonction indépendante de leur usage pratique.

… Les rationalistes fonctionnalistes, en raison de leurs idées de standardisation, se sont imaginé que l’on pouvait arriver aux formes définitives, idéales, des différents objets intéressant l’homme. L’évolution d’aujourd’hui montre que cette conception statique est erronée. On doit parvenir à une conception dynamique des formes, on doit regarder en face cette vérité que toute forme humaine se trouve en état de transformation continuelle. On ne doit pas, comme les rationalistes, éviter cette transformation ; la faillite des rationalistes, c’est de n’avoir pas compris que la seule façon d’éviter l’anarchie du changement consiste à prendre conscience des Lois par lesquelles la transformation s’opère, et à s’en servir.

… Il est important de comprendre que tel conservatisme des formes est purement illogique parce qu’il n’est pas causé par le fait que l’on ne connaît pas la forme définitive et idéale de l’objet, mais bien par le fait que l’homme s’inquiète s’il ne trouve pas une part de «déjà vu» dans le phénomène inconnu… Le radicalisme des formes est causé par le fait que les gens s’attristent s’ils ne trouvent pas dans le connu quelque chose d’inusité. On peut trouver ce radicalisme illogique, comme font les tenants de la standardisation, mais on ne doit pas oublier que la seule voie vers la découverte est donnée par ce besoin de l’homme.

… L’architecture est toujours l’ultime réalisation d’une évolution mentale et artistique ; elle est la matérialisation d’un stade économique. L’architecture est le dernier point de réalisation de toute tentative artistique parce que créer une architecture signifie construire une ambiance et fixer un mode de vie.

Asger Jorn



ÉCONOMIQUEMENT FAIBLE

Isou, qui depuis son exclusion tire sa subsistance d’une pornographie malhabile (Notre Métier d’amant, à France-Diffusion, 12 rue Yves-Toudic, Paris 10e — catalogues spéciaux contre 4 timbres de 15 francs, si l’on en croit sa publicité), vient de nous consacrer dans une sorte de revue qui se vend aux terrasses des cafés un article très long, et amusant par endroits, intitulé «Le néo-lettrisme».

Ce petit pamphlet nous accuse principalement d’être des fainéants, «de gagner plus d’argent» que lui — contrairement à beaucoup de nos détracteurs, Isou ne nous révèle pas par quels moyens —, d’être des amis de M. André Breton, de lui avoir ôté son lettrisme de la bouche, d’écrire rarement et brièvement, d’être communistes, de beaucoup d’autres choses encore.

La sénilité précoce éclate dans chaque phrase : «J’ai réussi à former quelques demi-dieux, avoue notre clown. Certains d’entre eux s’agitent médiocrement ou dangereusement pour eux-mêmes ou pour les autres. Je travaille pour devenir un dieu capable de former des dieux avec qui je ne me disputerai plus.»

Le pauvre gamin attardé n’aura effectivement plus l’occasion de se disputer avec des méchants petits camarades de notre genre :

Il en est tombé au niveau du journal Enjeu, adresse : 22 rue Léon-Jost, Paris 17e.

Guy-Ernest Debord

LA MEILLEURE DES PROPAGANDES : Fidèles à notre habitude de porter directement à la connaissance du public les sottises que l’on imprime à notre propos, nous diffuserons nous-mêmes, au début de janvier, quelques exemplaires du journal Enjeu, dont le texte intégral permettra à nos correspondants de situer l’actuel Isou dans sa juste perspective.



L’HIVER EN SUISSE

Les lettristes suisses qui s’étaient manifestés en octobre et novembre dans leur pays doivent être considérés comme de purs et simples provocateurs.

Notre rupture avec eux a fait l’objet d’une note en date du 7 décembre diffusée à l’intérieur de l’Internationale lettriste, et auprès de quelques amis étrangers. Nous rappelons à ce propos que le recours à des violences personnelles est imbécile, et que nous ne doutons pas d’un règlement plus général des conflits où nous nous trouvons impliqués.


En raison de l’augmentation constante des lecteurs de Potlatch ce bulletin, à partir de son numéro 16, ne sera plus envoyé à un certain nombre de personnes et de journaux de peu d’intérêt qui le recevaient jusqu’à ce jour.


PERSPECTIVES DES ACCORDS DE LONDRES ET DE PARIS

Sous la poussée des intérêts capitalistes précis dont il est le porte-parole, M. Mendès-France s’est avisé qu’une Allemagne réarmée, non seulement, s’imposait, mais qu’il fallait lui assurer de réelles possibilités d’existence. Élaborés en fonction d’un réarmement admis par tout le monde et poursuivi ouvertement par un petit nombre de personnalités plus ou moins militaires, les accords de Londres et de Paris allient les vues économiques les plus larges aux plans de conquête les moins couverts.

En premier lieu, leur objectif est de rendre impossible tout dialogue authentique avec l’Est. Dans ce but, M. Mendès-France s’est prémuni à l’aide de la promesse jésuitique qu’il fit récemment à l’O.N.U. de discuter «après» la ratification des accords. En fait, la ratification enlèverait toute chance de parvenir — à travers une discussion loyale sur le problème allemand — à un accord durable avec l’U.R.S.S. La menace de l’U.R.S.S. de rompre son pacte d’amitié avec la France, en cas de ratification de ces accords, a déjà permis de mettre en lumière une aimable contradiction de la politique occidentale. Quand les autorités diplomatiques françaises, il n’y a guère encore, protestaient de la parfaite compatibilité de ces accords et du traité d’alliance, signé à Moscou en 1944 par le général de Gaulle, la presse n’a pas manqué de souligner le caractère formel de pareille menace, étant donné que ce pacte avait depuis longtemps une fonction purement symbolique…

Est-ce aussi par hasard qu’au moment où ces accords vont être soumis à la ratification il n’est question, aussi bien en Allemagne qu’en France, que de mesures qui constituent de flagrantes violations des libertés démocratiques ?

En Allemagne, la menace d’interdiction qui pèse sur le parti communiste signifie à brève échéance l’interdiction pure et simple de tout mouvement antimilitariste, une restriction apportée à l’activité des syndicats et des organisations de la classe ouvrière.

En France, le développement en marge de la fameuse «affaire des fuites» — et dont Gilles Martinet et le journal France-Observateur sont les premières victimes — marque assez bien le courant nouveau qui s’installe dans les pratiques gouvernementales des hommes qui soutiennent ces accords. Comme l’écrit le même France-Observateur (9 décembre 1954) : «L’application du maccarthysme dans les mœurs européennes, la limitation de nos libertés individuelles sont liées au réarmement de l’Allemagne.»

Sur un plan plus intimement lié au déroulement du processus historique, les accords de Londres et de Paris comportent des conséquences aussi graves, quoique encore voilées. Il est hors de doute que le marchandage dont la Sarre fait l’objet entre Bonn et Paris masque assez mal l’évident désir des capitalistes français d’obtenir des compensations importantes en Europe à la suite du cuisant échec indochinois. En ce sens, il n’est pas impossible que des promesses aient été faites aux capitalistes allemands pour les inciter à accepter ces concessions, au prix d’une plus grande participation à la mise en exploitation des territoires d’outre-mer encore sous la dépendance de la France, et notamment de l’Afrique du Nord. Cette éventualité signifierait, en clair, un renforcement du système d’exploitation capitaliste dans ces pays déjà particulièrement éprouvés par la misère, l’incurie et la répression.

Contre la politique jésuitique de la discussion avec l’U.R.S.S. après la ratification, contre les atteintes à la liberté — déjà manifestes — que le réarmement de l’Allemagne entraîne aussi bien en France que dans ce pays, contre l’alliance des capitalismes allemand et français, il faut s’opposer à toute ratification ou application des accords de Londres et de Paris.

L. Rankine

La rédaction de Potlatch s’associe aux protestations publiées contre la stupéfiante inculpation de M. Gilles Martinet, impliqué contre toute vraisemblance dans une affaire d’espionnage américain en France.


À propos de l’interdiction à la R.T.F. d’une chanson «pacifiste» sur l’intervention d’un Paul Faber, actuel conseiller municipal de la Ville de Paris, ancien combattant.

Cette anecdote illustre parfaitement une sorte de personnage ignoble qui ose encore brandir à la tête des gens le titre d’Ancien Combattant comme d’autres se targuent de celui d’ancien S.S. Je ne m’étendrai pas sur les causes, que personne n’ignore d’ailleurs, qui ont fait que vous êtes devenus bien malgré vous des Anciens Combattants. Mais au moins n’en tirez pas gloire, il n’y a vraiment pas de quoi.

Messieurs les Anciens Combattants ou autre corporation similaire, votre race est en voie de disparition. Vous pouvez encore aujourd’hui tenir le langage absurde de l’âge de pierre, aujourd’hui vous pouvez encore obliger les jeunes gens à se préparer au prochain conflit, aujourd’hui vous pouvez encore parler de vos propriétés, de vos colonies, de vos empires. Mais vos jours sont comptés : vous appartenez au Musée, avec le dinosaure et la meule de pierre taillée. Gentiment nous vous laissons vous éteindre de votre belle mort, mais au moins taisez-vous. Ne nous obligez pas à vous aider à achever plus rapidement votre triste carrière. Quant aux malheureux débris auxquels vous essayez de repasser le flambeau, ne comptez pas sur eux (je veux parler de ces jeunes crevés qui se sont juste montrés capables d’assassiner pour quelque argent leurs frères paysans et ouvriers d’Indochine) car, trop près d’eux, nous n’aurions pas pour leur carcasse la patience que nous avons usée pour la vôtre.

Jacques Fillon



L’OFFRE ET LA DEMANDE

Nous venons d’achever un premier essai de propagande radiophonique, intitulé La Valeur éducative. Cette émission, d’un style inusité, est à la disposition de toute chaîne qui pourrait en prendre le risque.

Nous pouvons également communiquer aux ciné-clubs qui sont hors de France, quelques films qui firent scandale en 1952, et auxquels nous n’accordons plus qu’une valeur historique.



LE PIÈGE

À la question : «Êtes-vous des imbéciles ou des faussaires ?», les surréalistes (voir Potlatch, numéro 14) ont répondu : «Les faussaires, c’est plutôt vous.»

Gil J Wolman


Rédacteur en chef : M. Dahou,
32 rue de la Montagne-Geneviève, Paris 5e.

Publié dans Debordiana

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