Potlatch nos 1 à 8 (juin-août 1954)

Publié le par la Rédaction


POTLATCH
Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste.
Paraît tous les mardis.
No 1 – 22 juin 1954


POTLATCH : Vous le recevrez souvent. L’Internationale lettriste y traitera des problèmes de la semaine. Potlatch est la publication la plus engagée du monde : nous travaillons à l’établissement conscient et collectif d’une nouvelle civilisation.
La Rédaction


TOUTE L’EAU DE LA MER NE POURRAIT PAS…

Le 1er décembre, Marcelle M., âgée de seize ans, tente de se suicider avec son amant. L’individu, majeur et marié, ose déclarer, après qu’on les ait sauvés, qu’il a été entraîné «à son corps défendant». Marcelle est déférée à un tribunal pour enfants qui doit «apprécier sa part de responsabilité morale».

En France, les mineures sont enfermées dans des prisons généralement religieuses. On y fait passer leur jeunesse.

Le 5 février, à Madrid, dix-huit anarchistes qui ont essayé de reconstituer la C.N.T. sont condamnés pour rébellion militaire.

Les bénisseurs-fusilleurs de Franco protègent la sinistre «civilisation occidentale».

Les hebdomadaires du mois d’avril publient, pour leur pittoresque, certaines photos du Kenya : le rebelle «général Chine» entendant sa sentence de mort. La carlingue d’un avion de la Royal Air Force où trente-quatre silhouettes peintes représentent autant d’indigènes mitraillés au sol.

Un noir abattu s’appelle un Mau-Mau.

Le 1er juin, dans le ridicule Figaro, Mauriac blâme Françoise Sagan de ne point prêcher — à l’heure où l’Empire s’en va en eau de boudin —, quelques-unes des valeurs bien françaises qui nous attachent le peuple marocain par exemple. (Naturellement nous n’avons pas une minute à perdre pour lire les romans et les romancières de cette petite année 1954, mais quand on ressemble à Mauriac, il est obscène de parler d’une fille de dix-huit ans.)

Le dernier numéro de la revue néo-surréaliste — et jusqu’à présent inoffensive — Medium tourne à la provocation : le fasciste Georges Soulès surgit au sommaire sous le pseudonyme d’Abellio ; Gérard Legrand s’attaque aux travailleurs nord-africains de Paris.

La peur des vraies questions et la complaisance envers des modes intellectuelles périmées rassemblent ainsi les professionnels de l’écriture, qu’elle se veuille édifiante ou révoltée comme Camus.

Ce qui manque à ces messieurs, c’est la Terreur.

Guy-Ernest Debord


UN NOUVEAU MYTHE

Les derniers lamas sont morts, mais Ivich a les yeux bridés. Qui seront les enfants d’Ivich ? Dès maintenant Ivich attend, n’importe où dans le monde.
André-Frank Conord


LEUR FAIRE AVALER LEUR CHEWING-GUM

Une fois de plus Foster Rockett Dulles vous appelle aux armes : le Guatemala a exproprié l’«United Fruit», trust qui exploitait depuis 1944 la gomme et les habitants de ce pays pour en tirer l’indispensable chewing-gum.

Le dieu des Armées anticommunistes s’est exprimé en ces termes : «Pour écarter ces forces du mal, il faut recourir à une action pacifique et collective.» L’action est en cours : les armes made in U.S.A. sont déjà livrées au Honduras et au Nicaragua réactionnaires ; des complots sont suscités à grands coups de dollars ; l’Amérique repart pour la Croisade.

Jusque dans le détail, on reprend les méthodes qui ont détruit l’Espagne républicaine.

Mais à Bogota, les étudiants manifestent sous le feu des tanks, et le mouvement révolutionnaire du Guatemala apparaît comme la seule chance de la liberté sur ce continent.

Le gouvernement de J. Arbenz Guzman doit armer les ouvriers.

Aux sanctions économiques, aux attaques militaires de l’impérialisme, il faut répondre par la guerre civile portée dans les pays asservis d’Amérique centrale, et par l’appel aux volontaires d’Europe.

Paris, le 16 juin 1954
pour l’Internationale lettriste : André-Frank Conord, Mohamed Dahou, Guy-Ernest Debord, Jacques Fillon, Patrick Straram, Gil J Wolman.


LE JEU PSYCHOGÉOGRAPHIQUE DE LA SEMAINE

En fonction de ce que vous cherchez, choisissez une contrée, une ville de peuplement plus ou moins dense, une rue plus ou moins animée. Construisez une maison. Meublez-la. Tirez le meilleur parti de sa décoration et de ses alentours. Choisissez la saison et l’heure. Réunissez les personnes les plus aptes, les disques et les alcools qui conviennent. L’éclairage et la conversation devront être évidemment de circonstance, comme le climat extérieur ou vos souvenirs.

S’il n’y a pas eu d’erreur dans vos calculs, la réponse doit vous satisfaire. (Communiquer les résultats à la rédaction.)


THE DARK PASSAGE

À la Galerie du Double Doute, passage Molière (82 rue Quincampoix), l’exposition de métagraphies influentielles se poursuit avec fruit. La permanence lettriste est maintenant protégée de grillages pare-éclats.


NOUVELLE AFFECTATION

Mohamed Dahou demande au groupe lettriste d’Orléansville de désigner cinq hommes résolus qui viendront se mettre à sa disposition à Paris, dans le plus bref délai.
Mohamed Dahou


Rédacteur en chef : André-Frank Conord,
15 rue Duguay-Trouin, Paris 6e.


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POTLATCH
Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste.
Paraît tous les mardis.
N° 2 – 29 juin 1954


MODE D’EMPLOI DE POTLATCH :

Nous rappeler à votre bon souvenir ne présente pas d’intérêt. Mais il s’agit de pouvoirs concrets. Quelques centaines de personnes déterminent au petit bonheur la pensée de l’époque. Nous pouvons disposer d’eux, qu’ils le sachent ou non. Potlatch envoyé à des gens bien répartis dans le monde nous permet de troubler le circuit où et quand nous le voulons.

Quelques lecteurs ont été choisis arbitrairement. Vous avez tout de même une chance d’en être.

La Rédaction


SANS COMMUNE MESURE

Les plus beaux jeux de l’intelligence ne nous sont rien. L’économie politique, l’amour et l’urbanisme sont des moyens qu’il nous faut commander pour la résolution d’un problème qui est avant tout d’ordre éthique.

Rien ne peut dispenser la vie d’être absolument passionnante. Nous savons comment faire.

Malgré l’hostilité et les truquages du monde, les participants d’une aventure à tous égards redoutable se rassemblent, sans indulgence.

Nous considérons généralement qu’en dehors de cette participation, il n’y a pas de manière honorable de vivre.

pour l’Internationale lettriste : Henry de Béarn, André-Frank Conord, Mohamed Dahou, Guy-Ernest Debord, Jacques Fillon, Patrick Straram, Gil J Wolman.


ON NOUS ÉCRIT DE VANCOUVER

On ne m’a pas encore sorti du Canada !… Cela ne saurait tarder peut-être ? Mon comportement n’est plus seulement une énigme, il terrorise, sans qu’on puisse me reprocher aucun geste, aucun mot illicites. Au contraire, conduite exemplaire qui achève de dépayser…
Patrick Straram


DEUX PHRASES DÉTOURNÉES POUR IVICH

Ivich gagne, Ivich gagne, et ce sera l’amour presque en souriant.
Elle est retrouvée. Quoi ? L’éternité.

C’est Ivich mêlée au soleil.

Pour toute communication urgente, appeler TUR 42-39.


DEUXIÈME ANNIVERSAIRE

Au soir du 30 juin 1952, Hurlements en faveur de Sade est projeté au Ciné-Club dit d’Avant-Garde. Le public s’indigne. Après vingt minutes de grande confusion, la projection du film est interrompue.


EXERCICE DE LA PSYCHOGÉOGRAPHIE

Piranèse est psychogéographique dans l’escalier.

Claude Lorrain est psychogéographique dans la mise en présence d’un quartier de palais et de la mer.

Le facteur Cheval est psychogéographique dans l’architecture.

Arthur Cravan est psychogéographique dans la dérive pressée.

Jacques Vaché est psychogéographique dans l’habillement.

Louis II de Bavière est psychogéographique dans la royauté.

Jack l’Éventreur est probablement psychogéographique dans l’amour.

Saint-Just est un peu psychogéographique dans la politique [La Terreur est dépaysante].

André Breton est naïvement psychogéographique dans la rencontre.

Madeleine Reineri est psychogéographique dans le suicide [Voir Hurlements en faveur de Sade].

Et Pierre Mabille dans la compilation des merveilles, Évariste Gallois dans les mathématiques, Edgar Poe dans le paysage, et dans l’agonie Villiers de l’Isle-Adam.

Guy-Ernest Debord


À LA PORTE

L’Internationale lettriste poursuit, depuis novembre 1952, l’élimination de la «Vieille Garde» :
quelques exclus : quelques motifs :
— Isidore Goldstein, alias Jean-Isidore Isou Individu normalement rétrograde, ambitions limitées.
— Moïse Bismuth, alias Maurice Lemaître Infantilisme prolongé, sénilité précoce, bon apôtre.
— Pomerans, alias Gabriel Pomerand Falsificateur, zéro.
— Serge Berna Manque de rigueur intellectuelle.
— Mension Simplement décoratif.
— Jean-Louis Brau Déviation militariste.
— Langlais Sottise.
— Ivan Chtchegloff, alias Gilles Ivain Mythomanie, délire d’interprétation – manque de conscience révolutionnaire.

Il est inutile de revenir sur les morts, le blount s’en chargera.
Gil J Wolman


UTILE À RAPPELER

«Tout ce qui maintient quelque chose contribue au travail de la police. Car nous savons que toutes les idées ou les conduites qui existent déjà sont insuffisantes. La société actuelle se divise donc seulement en lettristes et en indicateurs…»
(Déclaration du 19 février 1953, signée par Dahou, Debord et Wolman ; publiée dans le no 2 de l’Internationale lettriste.)


Rédacteur en chef : André-Frank Conord,
15 rue Duguay-Trouin, Paris 6e.


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POTLATCH
Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste.
Paraît tous les mardis.
No 3 – 6 juillet 1954


LE GUATEMALA PERDU

Le 30 juin, le gouvernement guatémaltèque dont s’est emparé la veille un colonel Monzon, capitule devant l’agression montée par les États-Unis, et leur candidat local C. Armas.

Même les plus imbéciles meneurs des bourgeoisies européennes comprendront plus tard à quel point les succès de leurs «indéfectibles alliés» les menacent, les enferment dans leur contrat irrévocable de gladiateurs mal payés du «american way of life», les condamnent à marcher et à crever patriotiquement dans les prochains assommoirs de l’Histoire, pour leurs quarante-huit étoiles légèrement tricolores.

Depuis l’assassinat des Rosenberg, le gouvernement des États-Unis semble avoir choisi de jeter chaque année, en juin, un défi saignant à tout ce qui, dans le monde, veut et sait vivre librement.

La cause du Guatemala a été perdue parce que les hommes au pouvoir n’ont pas osé se battre sur le terrain qui était vraiment le leur.

Une déclaration de l’Internationale lettriste (Leur faire avaler leur chewing-gum) en date du 16 juin — trois jours avant le pronunciamiento — signalait qu’Arbenz devait armer les syndicats, et s’appuyer sur toute la classe ouvrière de l’Amérique centrale dont il représentait l’espoir d’émancipation.

Au lieu d’en appeler aux organisations populaires spontanées et à l’insurrection, on a tout sacrifié aux exigences de l’armée régulière, comme si, dans tous les pays, l’armée n’était pas essentiellement fasciste, et toujours destinée à réprimer.

Une phrase de Saint-Just a jugé d’avance les gens de cette espèce : «Ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau…» Le tombeau est ouvert aussi pour nos camarades du Guatemala — dockers, camionneurs, travailleurs des plantations — qui ont été livrés sans défense, et qu’on fusille en ce moment.

Après l’Espagne ou la Grèce, le Guatemala se range parmi les contrées qui attirent un certain tourisme.

Nous souhaitons de faire un jour ce voyage.

pour l’Internationale lettriste : M.-I. Bernstein, André-Frank Conord, Mohamed Dahou, G.-E. Debord, Jacques Fillon, Gil J Wolman.


TOUT S’EXPLIQUE

Ce sont des gens qu’on appelle «lettristes», comme on disait «jacobins», ou «cordeliers»…
Michèle-Ivich Bernstein


CONSTRUCTION DE TAUDIS

Dans le cadre des campagnes de politique sociale de ces dernières années, la construction de taudis pour parer à la crise du logement se poursuit fébrilement. On ne peut qu’admirer l’ingéniosité de nos ministres et de nos architectes urbanistes. Pour éviter toute rupture d’harmonie, ils ont mis au point quelques taudis types, dont les plans servent aux quatre coins de France. Le ciment armé est leur matériau préféré. Ce matériau se prêtant aux formes les plus souples, on ne l’emploie que pour faire des maisons carrées. La plus belle réussite du genre semble être la «Cité Radieuse» du génial Corbusier, encore que les réalisations du brillant Perret lui disputent la palme.

Dans leurs œuvres, un style se développe, qui fixe les normes de la pensée et de la civilisation occidentale du vingtième siècle et demi. C’est le style «caserne» et la maison 1950 est une boîte.

Le décor détermine les gestes : nous construirons des maisons passionnantes.

A.-F. Conord


LA MEILLEURE NOUVELLE DE LA SEMAINE

«Perpignan, 30 juin (dép. France-Soir). — Un accident d’automobile, survenu ce matin à 4h30 près du village de Saises, a coûté la vie au Révérend Père Emmanuel Suarez, général des Dominicains, et au Père Auréliano Marinez Cantarino, secrétaire général du même ordre. Les deux religieux revenaient de Rome en voiture et se rendaient en Espagne. Il semble que le Père Cantarino, qui conduisait, se soit endormi à son volant, vaincu par la fatigue. La voiture, qui roulait à vive allure, alla s’écraser contre un arbre et ses deux occupants furent tués sur le coup.»


PIN YIN CONTRE VACHÉ

La grande vogue des guerres et des «lettres de guerre» nous impose de connaître les actes les plus sales d’héroïsme, comme les plus beaux témoignages de désertion.

Mais cette apologie d’une fuite à l’intérieur que furent les symboles essentiellement symboliques de Jacques Vaché («jamais je ne gagnerai tant de guerres»), nous ne la goûtons plus ; nous choisirons la mutinerie qui gagne.

Nous savons comment se construisent les personnages. Nous n’oublions pas que Jacques Vaché a tout de même été entièrement conditionné par le système militaire du moment. (Au contraire Arthur Cravan paraît avoir réussi d’un bout à l’autre un fulgurant voyage, sans aucun des visas du siècle.)

Nous ne voulons pas contester la grandeur de la résistance individuelle de Vaché, mais, comme nous l’écrivions en octobre 1952 à propos du néfaste Chaplin-Feux-de-la-Rampe : «Nous croyons que l’exercice le plus urgent de la liberté est la destruction des idoles, surtout quand elles se recommandent de la liberté.» (Internationale lettriste no 1.)

Nous avouons ne juger les littératures qu’en fonction des impératifs de notre propagande : la diffusion des «Lettres» de Vaché parmi les lycéens français n’apporte que certaines formulations élégantes aux plates négations qui sont à la mode.

Cependant, par un petit livre à peu près inconnu, le Journal d’une jeune révolutionnaire chinoise (Librairie Valois, 1931), Pin Yin, une écolière de seize ans qui a suivi l’Armée Populaire dans sa marche sur Changhaï, nous a gardé ces deux mots de jeunesse rouge :

«Quant à mes parents, je ne voulais naturellement pas les quitter. Mais nous ne devons plus penser à cela, parce que la Révolution doit sacrifier un petit nombre d’hommes pour le bien et le bonheur de la grande majorité…»

On sait la fin de cette histoire ; et les vingt ans de règne du général qui se survit encore à Formose ; et les bourreaux du Kuomintang :

«… Mais nous ne sentions nullement la souffrance, nous croyions que demain serait calme et beau : un soleil rouge comme le sang et devant nous, un grand chemin tout rempli de lumière, un beau jardin.»

La voix de Pin Yin nous parvient de cette retombée du jour où sont partis, où disparaissent — à quelle vitesse en kilomètres-seconde de la rotation terrestre ? — nos amies et nos plus sûrs complices. Les meilleures raisons, du moins, ne manqueront pas à la guerre civile.

G.-E. Debord


Potlatch est envoyé à certaines des adresses qui sont communiquées à la rédaction.

Rédacteur en chef : André-Frank Conord,
15 rue Duguay-Trouin, Paris 6e.


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POTLATCH
Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste.
Paraît tous les mardis.
No 4 – 13 juillet 1954


LE MINIMUM DE LA VIE

On ne dira jamais assez que les revendications actuelles du syndicalisme sont condamnées à l’échec ; moins par la division et la dépendance de ces organismes reconnus que par l’indigence des programmes.

On ne dira jamais assez aux travailleurs exploités qu’il s’agit de leurs vies irremplaçables où tout pourrait être fait ; qu’il s’agit de leurs plus belles années qui passent, sans aucune joie valable, sans même avoir pris des armes.

Il ne faut pas demander que l’on assure ou que l’on élève le «minimum vital», mais que l’on renonce à maintenir les foules au minimum de la vie. Il ne faut pas demander seulement du pain, mais des jeux.

Dans le «statut économique du manœuvre léger», défini l’année dernière par la Commission des conventions collectives, statut qui est une insupportable injure à tout ce que l’on peut encore attendre de l’homme, la part des loisirs — et de la culture — est fixée à un roman policier de la Série Noire par mois.

Pas d’autre évasion.

Et de plus, par son roman policier, comme par sa Presse ou son Cinéma d’Outre-Atlantique, le régime étend ses prisons, dans lesquelles il ne reste rien à gagner — mais rien à perdre que ses chaînes.

La vie est à gagner au-delà.

Ce n’est pas la question des augmentations de salaires qu’il faut poser, mais celles de la condition faite au peuple en Occident.

Il faut refuser de lutter à l’intérieur du système pour obtenir des concessions de détail immédiatement remises en cause ou regagnées ailleurs par le capitalisme. C’est le problème de la survivance ou de la destruction de ce système qui doit être radicalement posé.

Il ne faut pas parler des ententes possibles, mais des réalités inacceptables : demandez aux ouvriers algériens de la Régie Renault où sont leurs loisirs, et leur pays, et leur dignité, et leurs femmes ? Demandez-leur quel peut être leur espoir ? La lutte sociale ne doit pas être bureaucratique, mais passionnée. Pour juger les désastreux résultats du syndicalisme professionnel, il suffit d’analyser les grèves spontanées d’août 1953 ; la résolution de la base ; le sabotage par les centrales jaunes : l’abandon par la C.G.T. qui n’a su ni provoquer la grève générale ni l’utiliser alors qu’elle s’étendait victorieusement. Il faut, au contraire, prendre conscience de quelques faits qui peuvent passionner le débat : le fait par exemple que partout dans le monde nos amis existent, et que nous nous reconnaissons dans leur combat. Le fait aussi que la vie passe, et que nous n’attendons pas de compensations, hors celles que nous devons inventer et bâtir nous-mêmes.

Ce n’est qu’une affaire de courage.

pour l’Internationale lettriste : Michèle-I. Bernstein, André-Frank Conord, Mohamed Dahou, G.-E. Debord, Jacques Fillon, Gil J Wolman


LA MEILLEURE NOUVELLE DE LA SEMAINE

«Madrid, 8 juillet. – Le général Franco a tenu hier devant le sénateur américain Byrd, qu’il a reçu pendant plus d’une heure en son palais du Prado, des paroles assez dures pour la France qui est, d’après lui, “dans une mauvaise passe”. Il a indiqué au sénateur que, pour sa part, il avait bien peu d’espoir quant à son avenir de grande puissance.» (Paris-Presse, 9-7-54.)


L’exposition de métagraphies influentielles ouverte le 11 juin à la Galerie du Double Doute s’est achevée le 7 juillet sans incidents graves.


UNE ENQUÊTE DE L’INTERNATIONALE LETTRISTE

— Quelle nécessité reconnaissez-vous au JEU COLLECTIF dans une société moderne ?

— Quelle attitude convient-il de prendre envers les détournements réactionnaires de ce besoin (style Tour de France) ?

Communiquer les réponses à Mohamed Dahou, rédacteur en chef de l’Internationale lettriste, 32 rue de la Montagne-Geneviève, Paris 5e.


PROCHAINE PLANÈTE

Les constructeurs en sont perdus, mais d’inquiétantes pyramides résistent aux banalisations des agences de voyage.

Le facteur Cheval a bâti dans son jardin d’Hauterives, en travaillant toutes les nuits de sa vie, son injustifiable «Palais Idéal» qui est la première manifestation d’une architecture de dépaysement.

Ce Palais baroque qui détourne les formes de divers monuments exotiques, et d’une végétation de pierre, ne sert qu’à se perdre. Son influence sera bientôt immense. La somme de travail fournie par un seul homme avec une incroyable obstination n’est naturellement pas appréciable en soi, comme le pensent les visiteurs habituels, mais révélatrice d’une étrange passion restée informulée.

Ébloui du même désir, Louis II de Bavière élève à grands frais dans les montagnes boisées de son royaume quelques délirants châteaux factices — avant de disparaître dans des eaux peu profondes.

La rivière souterraine qui était son théâtre ou les statues de plâtre dans ses jardins signalent cette entreprise absolutiste, et son drame.

Il y a là, bien sûr, tous les motifs d’une intervention pour la racaille des psychiatres ; et encore des pages à baver pour les intellectuels paternalistes qui relancent de temps en temps un «naïf».

Mais la naïveté est leur fait. Ferdinand Cheval et Louis de Bavière ont bâti les châteaux qu’ils voulaient, à la taille d’une nouvelle condition humaine.


VALABLE PARTOUT

«On n’a pas été sans remarquer à quels résultats étranges aboutissaient les élections en notre pays. Au point qu’à la lecture des chiffres, on pouvait se demander si “le peuple” ne se compose pas, somme toute, de millionnaires, auxquels ne s’opposerait qu’une élite infime d’ouvriers.»
(Extrait du no 1 de la revue Les Lèvres Nues, Bruxelles, Belgique.)


LE DROIT DE RÉPONSE

Tout le monde sait que l’extrême-droite française s’apprête à une épreuve de force. Les provocations du 14 juillet 1953 en témoignent aussi bien que les émeutes qui ont suivi la reddition du général Castries à Dien Bien Phu. Ces émeutes étaient organisées par des groupes de choc ostensiblement soutenus par la Police, groupes formés d’anciens d’Indochine (cf. France-Observateur du 25 juin dernier) ou des éléments les plus inintelligents de la jeunesse étudiante. Chaque semaine, des vendeurs de la presse de gauche sont pris à partie par des voyous bien décidés à se faire la main.

À toute violence, il faut riposter par une violence plus grande : il existe heureusement en France, depuis quelques années, une minorité combative d’une conscience révolutionnaire avancée ; les travailleurs nord-africains sont particulièrement nombreux à Paris et dans les villes du Nord ou de l’Est. Un sincère effort de propagande parmi eux est extrêmement «payant». Les avantages de cette alliance sont aussi nombreux qu’apparents. Leur technique de la bagarre de rue est égale ou supérieure à celle des formations paramilitaires les plus entraînées. Des permanences se sont constituées d’elles-mêmes dans de nombreux quartiers où les cafés algériens sont emplis de chômeurs.

Enfin, entre tous les Nord-Africains de Paris, l’accord s’est fait sur quelques sujets : ils sont prêts à taillader toute espèce de fasciste, quelle qu’en soit l’étiquette.

Malgré le secours de la police, il est très facile d’expulser de la voie publique certaines canailles.

La Rédaction


Rédacteur en chef : André-Frank Conord,
15 rue Duguay-Trouin, Paris 6e.


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POTLATCH
Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste.
Paraît tous les mardis.
No 5 – 20 juillet 1954


LES CATHARES AVAIENT RAISON

«Washington, 9 juillet. — Toute la presse américaine publie aujourd’hui des photos du physicien Marcel Schein, professeur à l’université de Chicago, de son tableau noir et de son “anti-proton”, mystérieuse particule de matière cosmique qui aurait été détectée l’hiver dernier par un ballon-sonde à 30 kilomètres au-dessus du Texas.

Il s’agirait en fait d’une des plus grandes découvertes de la science moderne. L’anti-proton, recherché depuis des années par les physiciens du monde entier, serait l’opposé du proton.

Le proton est le noyau de l’atome d’hydrogène et, par conséquent, constitue l’élément de base de tous les corps terrestres. Un proton et un anti-proton qui se rencontrent se détruisent mutuellement. L’anti-proton serait donc capable d’annihiler toute matière composée de protons. Ce serait essentiellement une “contre-matière”. Il paraît cependant impossible d’en réunir suffisamment pour détruire la planète.» (Combat, 10 juillet.)


CONCLUSION

— Le nouveau gouvernement du Guatemala vient de retirer le droit de vote aux illettrés. (Le Figaro, 9-7.)

— Le général Carlos Castillo Armas, chef des insurgés qui ont remporté la victoire au Guatemala, a été nommé président de la junte militaire. (Paris-Presse, 10-7.)

— Castillo Armas définit sa politique : «La justice du peloton d’exécution.» (L’Humanité, 14-7.)


LES GRATTE-CIEL PAR LA RACINE

Dans cette époque de plus en plus placée, pour tous les domaines, sous le signe de la répression, il y a un homme particulièrement répugnant, nettement plus flic que la moyenne. Il construit des cellules unités d’habitations, il construit une capitale pour les Népalais, il construit des ghettos à la verticale, des morgues pour un temps qui en a bien l’usage, il construit des églises.

Le protestant modulor, le Corbusier-Sing-Sing, le barbouilleur de croûtes néo-cubistes fait fonctionner la «machine à habiter» pour la plus grande gloire du Dieu qui a fait à son image les charognes et les corbusiers.

On ne saurait oublier que si l’Urbanisme moderne n’a encore jamais été un art — et d’autant moins un cadre de vie —, il a par contre été toujours inspiré par les directives de la Police ; et qu’après tout Haussmann ne nous a fait ces boulevards que pour commodément amener du canon.

Mais aujourd’hui la prison devient l’habitation-modèle, et la morale chrétienne triomphe sans réplique, quand on s’avise que Le Corbusier ambitionne de supprimer la rue. Car il s’en flatte. Voilà bien le programme : la vie définitivement partagée en îlots fermés, en sociétés surveillées ; la fin des chances d’insurrection et de rencontres ; la résignation automatique. (Notons en passant que l’existence des automobiles sert à tout le monde — sauf, bien sûr, aux quelques «économiquement faibles» — : le préfet de police qui vient de disparaître, l’inoubliable Baylot, déclarait de même après le dernier monôme du baccalauréat que les manifestations dans la rue étaient désormais incompatibles avec les nécessités de la circulation. Et, tous les 14 juillet, on nous le prouve.) Avec Le Corbusier, les jeux et les connaissances que nous sommes en droit d’attendre d’une architecture vraiment bouleversante — le dépaysement quotidien — sont sacrifiés au vide-ordures que l’on n’utilisera jamais pour la Bible réglementaire, déjà en place dans les hôtels des U.S.A. Il faut être bien sot pour voir ici une architecture moderne. Ce n’est rien qu’un retour en force du vieux monde chrétien mal enterré. Au début du siècle dernier, le mystique lyonnais Pierre-Simon Ballanche, dans sa «Ville des Expiations» — dont les descriptions préfigurent les «cités radieuses» — a déjà exprimé cet idéal d’existence :

«La Ville des Expiations doit être une image vive de la loi monotone et triste des vicissitudes humaines, de la loi imployable des nécessités sociales : on doit y attaquer de front toutes les habitudes, même les plus innocentes ; il faut que tout y avertisse incessamment que rien n’est stable, et que la vie de l’homme est un voyage dans une terre d’exil.»

Mais à nos yeux les voyages terrestres ne sont ni monotones ni tristes ; les lois sociales ne sont pas imployables ; les habitudes qu’il faut attaquer de front doivent faire place à un incessant renouvellement de merveilles ; et le premier confort que nous souhaitons sera l’élimination des idées de cet ordre, et des mouches qui les propagent.

Qu’est-ce que M. Le Corbusier soupçonne des besoins des hommes ?

Les cathédrales ne sont plus blanches. Et vous nous en voyez ravis. L’«ensoleillement» et la place au soleil, on connaît la musique — orgues et tambours M.R.P. — et les pâturages du ciel où vont brouter les architectes défunts. Enlevez le bœuf, c’est de la vache.

Internationale lettriste


LA MEILLEURE NOUVELLE DE LA SEMAINE

«Tokyo, 14 juillet. — La grève que font actuellement les employées d’une soierie pour leur droit à une vie sentimentale normale, s’est presque transformée en “guerre” entre les employeurs et la population de Fujinomiya, à 64 kilomètres de Tokyo.

Les jeunes employées de l’usine “Omi Silk Spinning Company”, qui vivent en dortoirs sous un régime très strict, se plaignent que la compagnie fait tout ce qui est en son pouvoir pour les empêcher de se marier ou d’avoir une vie sentimentale “à cause du manque de rendement qui en résulterait”.

Elles se plaignent d’avoir besoin de la permission de sept personnes pour pouvoir quitter l’usine et ses dépendances, de ne pouvoir se mettre de rouge à lèvres ou de poudre et d’avoir à se coucher tous les soirs à neuf heures.

Le directeur de la firme, M. Kakuji Natsukawa, est un bouddhiste et les jeunes filles se plaignent d’avoir à défiler chaque matin sur le terrain de l’usine en chantant des hymnes bouddhistes.

Ces hymnes sont suivis d’autres chants ayant pour titre par exemple : “Aujourd’hui je ne ferai pas de demande inconsidérée”, ou “Aujourd’hui, je ne me plaindrai pas”.» (Combat, 15 juillet.)


UNE AUTOCRITIQUE EXEMPLAIRE

«… La complicité d’un climat commun ne les empêche pas d’exclure un des leurs, dès qu’il manifeste le moindre signe de vulgarité, dès qu’il se contente de ce qu’il a fait.»
(Écrit en octobre 1953 par un membre de l’Internationale lettriste, exclu en juin 1954.)


Ce numéro de Potlatch a été rédigé par
Bernstein, Conord, Dahou, Debord, Fillon, Wolman.



RÉPONSE À UNE ENQUÊTE DU GROUPE SURRÉALISTE BELGE

«Quel sens donnez-vous au mot poésie ?»

La poésie a épuisé ses derniers prestiges formels. Au-delà de l’esthétique, elle est toute dans le pouvoir des hommes sur leurs aventures. La poésie se lit sur les visages. Il est donc urgent de créer des visages nouveaux. La poésie est dans la forme des villes. Nous allons donc en construire de bouleversantes. La beauté nouvelle sera DE SITUATION, c’est-à-dire provisoire et vécue.

Les dernières variations artistiques ne nous intéressent que pour la puissance influentielle que l’on peut y mettre ou y découvrir. La poésie pour nous ne signifie rien d’autre que l’élaboration de conduites absolument neuves, et les moyens de s’y passionner.

Internationale lettriste
(Paru dans le numéro spécial de La Carte d’après Nature. Bruxelles, janvier 1954.)


Rédacteur en chef : André-Frank Conord,
15 rue Duguay-Trouin, Paris 6e.


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POTLATCH
Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste.
Paraît tous les mardis.
No 6 – 27 juillet 1954


LE BRUIT ET LA FUREUR

En 1947, la poésie onomatopéique marquait la première intervention scandaleuse d’un nouveau courant d’idées. Un groupe réuni sous la dénomination de «lettristes», à cause de la poétique qu’il proclamait, devait dans les années qui suivirent étendre son champ d’action au roman, à la peinture (1950) et au cinéma (1951).

Dadaïsme en positif, cette époque du mouvement opéra la critique de l’évolution formelle des disciplines esthétiques, dans un souci exclusif de nouveauté qui n’était pas — comme on nous l’a trop facilement objecté — goût de l’originalité à tout prix, mais volonté de se soumettre les mécanismes de l’invention. L’élargissement dialectiquement prévisible des objectifs du Lettrisme, marqué par de vives luttes de factions et l’exclusion de meneurs dépassés, devait situer le problème dans la seule utilisation de ces mécanismes, à des fins passionnelles.

L’Internationale lettriste, fondée en juin 1952, a groupé la tendance extrémiste du mouvement. En octobre de la même année, à la suite des incidents provoqués par les tenants de l’Internationale contre Charles Chaplin, et du désaveu de ce geste par la droite lettriste, l’accord avec la tendance rétrograde était dénoncé, et ses membres épurés.

Notre démarche s’est, depuis, précisée à toute occasion.

Nous avons toujours avoué qu’une certaine pratique de l’architecture, par exemple, ou de l’agitation sociale, ne représentait pour nous que des moyens d’approche d’une forme de vie à construire.

Seule, une hostilité de mauvaise foi conduit une part de l’opinion à nous confondre avec une phase de l’expression poétique — ou de sa négation — qui nous importe aussi peu, et autant que toute autre forme historique qu’a pu prendre l’écriture.

Il est aussi maladroit de nous limiter au rôle de partisans d’une quelconque esthétique que de nous dénoncer comme on l’a fait par ailleurs, en tant que drogués ou gangsters. Nous avons assez dit que le programme de revendications défini naguère par le surréalisme — pour citer ce système — nous apparaissait comme un minimum dont l’urgence ne doit pas échapper.

Quant aux ambitions personnelles, elles sont assez peu conciliables avec les causes pour lesquelles nous nous sommes délibérément compromis.

22 juillet 1954
pour l’Internationale lettriste : Michèle-I. Bernstein, André-Frank Conord, Mohamed Dahou, G.-E. Debord, Jacques Fillon, Véra, Gil J Wolman.


NOTES POUR UN APPEL À L’ORIENT

Les États arabes meurent. Où pourraient mener leurs politiques nationales, fondées sur la misère de leurs peuples ?

Il n’y a pas eu de révolution égyptienne. Elle est morte dès les premiers jours ; elle est morte avec les ouvriers du textile fusillés pour «communisme». En Égypte on endort la foule en lui montrant le canal de Suez. Les Anglais ne s’en iront pas loin : seulement jusqu’en Jordanie ou en Libye.

L’Arabie Saoudite fonde sa vie sociale sur le Coran et vend son pétrole aux Américains. Tout le Moyen-Orient est aux mains des militaires. Les puissances capitalistes dressent des nationalismes rivaux, et en jouent.

Il faut dépasser toute idée de nationalisme. L’Afrique du Nord doit se libérer non seulement d’une occupation étrangère, mais de ses maîtres féodaux. Nous devons reconnaître notre pays partout où règne une idée de la liberté qui nous convienne, et là seulement.

Nos frères sont au-delà des questions de frontière et de race. Certaines oppositions, comme le conflit avec l’État d’Israël, ne peuvent être résolues que par la révolution dans les deux camps. Il faut dire aux pays arabes : Notre cause est commune. Il n’y a pas d’Occident en face de vous.

Mohamed Dahou


LES MEILLEURES NOUVELLES DE LA SEMAINE

«Cessez-le-feu signé pour toute l’Indochine.» (France-Soir, 22-7.)

«Tunis, 20 juillet, A.F.P. — Les mouvements de fellaghas restent importants. Durant les dernières trente-six heures, on a signalé le passage de bandes rebelles montant des montagnes du sud-ouest en direction du Kef. On s’attend à des actions de ces hors-la-loi et les autorités ont pris toutes les précautions pour pallier cette menace. On signale par ailleurs que 150 jeunes gens du Sahel viennent de rejoindre les fellaghas.» (Le Parisien Libéré, 21-7.)


LES PETITS STUPÉFIANTS

La futilité des distractions connues explique l’assentiment qu’une majorité se tient prête à donner aux plus affligeantes des entreprises réputées sérieuses : guerres continentales ou bonne marche des grands magasins du Printemps.

Les «moyens d’évasion» dont on fait commerce sont si pauvres que seule la répression imbécile de notre société d’héritage chrétien crée quelque différence entre l’ivresse traditionnelle des jeunes conscrits et l’accoutumance à la morphine.

L’évasion n’est jamais possible ; mais bien le changement de toutes les conditions de notre vie. Le reste n’est pas amusant, mais vulgaire. Ceux qui choisissent la facilité ne savent que se perdre dans les promiscuités, les petits stupéfiants, l’ennui, la petitesse…

Qu’est-ce qu’un roi sans divertissement ? Les chances de nouveaux comportements sont en jeu.

Ce jeu ne peut être mené qu’avec la plus grande rigueur.


DÉLIMITATION DU MYTHE

Il est des femmes qui ont manqué leurs vies pour être nées vingt ans trop tôt. Ainsi en alla-t-il d’Ivich, qui existe depuis toujours. Elle était déjà sans âge lorsque Œdipe l’abordait aux portes de Thèbes. Plus tard, quelques auteurs consignent son passage rapide. Aperçue parfois, parfois adorée, jamais comprise. Il semble, depuis quelques années, qu’elle prépare un retour en force, qui s’accomplirait lorsque tout serait enfin influentiel. Sa dernière apparition date des Chemins de la Liberté. On aurait pu s’y tromper : Sartre, assez myope, a vu Ivich blonde, alors même qu’elle est brune.

On avait rarement signalé son passage dans notre pays, mais il est normal qu’elle se réfugie où elle est attendue. Ce qu’elle ignore, ou n’ose pas admettre encore. Elle épouse en attendant des approximations. Ce qui cause et le malheur du monde, et la fatigue d’Ivich, qui n’ose pas encore lever les yeux. Les hommes sont brutaux, bruyants ; ils s’agitent. Au fond, ils ne dépassent pas un grand silence. Cependant, si dans cet univers, il y a peu de sourires, il y en aura bientôt. Car on recherche Ivich. Elle est en marche vers nous. Mais la vie est mouvante, n’a pas de fin, à l’instar des romans. La suite est donc au prochain numéro.

A.-F. C.


PETITES ANNONCES PSYCHOGÉOGRAPHIQUES

L’Internationale lettriste cherche trois appartements à louer, dans la rue Valette (5e arrondissement).


Rédacteur en chef : André-Frank Conord,
15 rue Duguay-Trouin, Paris 6e.


*

POTLATCH
Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste.
Paraît tous les mardis.
No 7 – 3 août 1954


«… UNE IDÉE NEUVE EN EUROPE»

Le vrai problème révolutionnaire est celui des loisirs. Les interdits économiques et leurs corollaires moraux seront de toute façon détruits et dépassés bientôt. L’organisation des loisirs, l’organisation de la liberté d’une foule, un peu moins astreinte au travail continu, est déjà une nécessité pour l’État capitaliste comme pour ses successeurs marxistes. Partout on s’est borné à l’abrutissement obligatoire des stades ou des programmes télévisés.

C’est surtout à ce propos que nous devons dénoncer la condition immorale que l’on nous impose, l’état de misère.

Après quelques années passées à ne rien faire au sens commun du terme, nous pouvons parler de notre attitude sociale d’avant-garde, puisque dans une société encore provisoirement fondée sur la production nous n’avons voulu nous préoccuper sérieusement que des loisirs.

Si cette question n’est pas ouvertement posée avant l’écroulement de l’exploitation économique actuelle, le changement n’est qu’une dérision. La nouvelle société qui reprend les buts d’existence de l’ancienne, faute d’avoir reconnu et imposé un désir nouveau, c’est là le courant vraiment utopique du Socialisme.

Une seule entreprise nous paraît digne de considération : c’est la mise au point d’un divertissement intégral.

L’aventurier est celui qui fait arriver les aventures, plus que celui à qui les aventures arrivent.

La construction de situations sera la réalisation continue d’un grand jeu délibérément choisi ; le passage de l’un à l’autre de ces décors et de ces conflits dont les personnages d’une tragédie mouraient en vingt-quatre heures. Mais le temps de vivre ne manquera plus.

À cette synthèse devront concourir une critique du comportement, un urbanisme influentiel, une technique des ambiances et des rapports, dont nous connaissons les premiers principes.

Il faudra réinventer en permanence l’attraction souveraine que Charles Fourier désignait dans le libre jeu des passions.

pour l’Internationale lettriste : Michèle-I. Bernstein, André-Frank Conord, Mohamed Dahou, Guy-Ernest Debord, Jacques Fillon, Véra, Gil J Wolman.


LA MEILLEURE NOUVELLE DE LA SEMAINE

«Washington, 29 juillet (A.F.P.). — Dans une allocution prononcée à l’occasion d’un congrès religieux, M. Richard Nixon, vice-président des États-Unis, a déclaré qu’il pensait que ceux qui s’imaginaient qu’un “bol plein de riz” pourrait empêcher les peuples d’Asie de se tourner vers le communisme “se trompaient lourdement”.

«“Le bien-être économique est important”, a poursuivi le président, “mais affirmer que l’on peut gagner les peuples de l’Asie à notre cause en relevant leur niveau de vie est un mensonge et une calomnie. Ce sont des peuples fiers qui possèdent un grand passé historique.”»


DRÔLE DE VIE

Sous le titre de «Drôle d’exposition», une feuille de province nommée Nice-Matin révèle, à propos de la manifestation métagraphique de l’Internationale lettriste à la Galerie du Double Doute, que «cette nouvelle forme artistique n’est pas gratuite puisqu’elle se propose de conditionner les sentiments et les gestes des spectateurs».

Puisqu’on nous en fait le reproche, il faut bien admettre qu’en effet il n’existe pas de différence essentielle entre une métagraphie et un quotidien d’information.

Tout au plus peut-on se demander au service de quelle propagande les uns et les autres entreprennent de «conditionner les sentiments et les gestes».

L’exposition de la Galerie du Double Doute ne nous semble pas plus «insolite» ni plus «bizarre» que les conditions d’existence dont certains s’accommodent. Il se trouve des gens pour acheter la feuille de province — pauvrement réactionnaire — nommée Nice-Matin. Et d’autres pour y travailler.


LES GRANDES VICTOIRES DE LA FRANCE

Mlle Geneviève de Galard a soutenu avec brio ce qui fut sans doute la seconde grande épreuve de son existence. Elle a séduit les Américains…

Après tout, on pouvait redouter le pire…

«Mademoiselle Geneviève», «the angel» n’avait pas besoin d’être «éclairée» ou préparée. Elle trouva d’elle-même les réponses qui venaient du coeur…

Lorsqu’elle déclara que Dien Bien Phu avait montré que «la France avait une âme et que les Français continuaient de se battre pour l’honneur», il y eut des larmes dans les yeux des Américains…

Ce fut le triomphe de la simplicité et de la gentillesse…

… Geneviève reste très à son aise, gardant son allure de jeune fille de bonne famille et de solide cheftaine au regard clair. L’épreuve la plus dure qu’elle eut à connaître hier fut de donner environ deux mille poignées de main…

Très certainement le voyage de Mlle de Galard a brillamment servi la cause de la France ici. (Du correspondant particulier du Monde. Washington, 29 juillet.)


LES MALHEURS D’IVICH

La littérature clandestine a ses servitudes. De fâcheux bourdons altéraient le sens de l’article d’A.-F. Conord publié dans le no 6 de Potlatch : «Délimitation du mythe».

Nos lecteurs auront naturellement rectifié d’eux-mêmes.


ON DÉTRUIT LA RUE SAUVAGE

Un des plus beaux sites spontanément psychogéographiques de Paris est actuellement en voie de disparition :

La rue Sauvage, dans le 13e arrondissement, qui présentait la plus bouleversante perspective nocturne de la capitale, placée entre les voies ferrées de la gare d’Austerlitz et un quartier de terrains vagues au bord de la Seine (rue Fulton, rue Bellièvre), est — depuis l’hiver dernier — encadrée de quelques-unes de ces constructions débilitantes que l’on aligne dans nos banlieues pour loger les gens tristes.

Nous déplorons la disparition d’une artère peu connue, et cependant plus vivante que les Champs-Élysées et leurs lumières.

Nous ne sommes pas attachés au charme des ruines. Mais les casernes civiles qui s’élèvent à leur place ont une laideur gratuite qui appelle les dynamiteurs.


Potlatch est envoyé à certaines des adresses
qui sont communiquées à la rédaction.


Rédacteur en chef : André-Frank Conord,
15 rue Duguay-Trouin, Paris 6e.


*

POTLATCH
Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste.
Paraît tous les mardis.
No 8 – 10 août 1954


POUR LA GUERRE CIVILE AU MAROC

Alors qu’au Maroc la violence augmente chaque jour entre la partie évoluée des populations urbaines et les tribus féodales utilisées par la France, l’action d’une minorité authentiquement révolutionnaire ne doit pas être différée.

Appuyant d’abord les revendications dynastiques du nationalisme, cette minorité peut dès maintenant entraîner la base du mouvement vers une insurrection plus sérieuse, sans subordonner son intervention à une prise de conscience de classe par l’ensemble du prolétariat marocain.

Cette prise de conscience ne jouera pas historiquement dans la crise qui s’ouvre. Il faut essayer de la provoquer dans l’accomplissement d’une lutte engagée par d’autres tendances, sur d’autres plans (terroristes anti-français, fanatiques religieux).

La guerre de la liberté se mène à partir du désordre.

Internationale lettriste


LES BARBOUILLEURS

L’emploi de la polychromie pour la décoration extérieure des constructions des hommes avait toujours marqué l’apogée, ou la renaissance, d’une civilisation. Il ne reste rien, ou presque, des réalisations des Égyptiens, des Mayas ou Toltèques, ou des Babyloniens dans ce domaine. Mais on en parle encore.

Que les architectes reviennent depuis quelques années à la polychromie ne saurait donc nous surprendre. Mais leur pauvreté spirituelle et créatrice, leur manque total de simple humanité, sont au moins désolants. La polychromie ne sert actuellement qu’à masquer leur incompétence. Deux exemples, choisis après une enquête menée auprès de cent cinquante architectes parisiens, le prouvent assez :

Projet de trois jeunes architectes (22-25-27 ans) persuadés de leur génie et de leur nouveauté, naturellement admirateurs du Corbusier :

À Aubervilliers — lieu déshérité s’il en fut, puisqu’un jeune admirateur du céramiste saint-sulpicien Léger y a déjà fait des siennes —, long cube parallélépipédique rectangle. Pour faire comme il se doit «jouer» la façade jugée trop plate, on la flanquera de panneaux jaunes alternant avec des panneaux violets, de 1 m sur 60 cm. On laissera aux ouvriers le choix de la place des panneaux. Le hasard objectif en quelque sorte.

Mais à quand la première construction absolument «automatique» ?

Projet d’un architecte relativement connu (45 ans) :

Près de Nantes, «blocs» scolaires : deux longs cubes séparés par l’inévitable terrain de sport et ses magnifiques orangers nains en caisse. La construction de droite, côté garçons, sera recouverte de panneaux verts et rouges, 2 m sur 1, la construction de gauche, côté filles, de panneaux jaunes et violets, mêmes dimensions.

Les architectes en question vont réaliser cette adorable débauche de couleurs au moyen de minces panneaux de ciment. Ils ignorent à peu près totalement comment ce matériau va se comporter en présence des réactifs chimiques contenus dans les colorants. À Aubervilliers, seule une gouttière protégera de la pluie une façade de cinq étages. À Nantes, d’ailleurs, même insouciance, mais pour deux étages seulement.

On sait à quel point le violet est désagréablement influentiel ; on sait à quelles pompes il participe en général ; on pressent quel alliage formeront bientôt le jaune sale et le violet délavé. Ces exemples se passeront donc de commentaires. On jugera seulement de la pauvreté actuelle des recherches architecturales quand on saura que la plupart des architectes interviewés, lorsqu’ils s’intéressent à la polychromie, ne semblent vouloir se servir que du jaune et du violet, ou du rouge et du vert, alliage un peu «jeune» pour notre temps. Cependant, un architecte (45-50 ans) de la rue de l’Université, et un autre (même âge) de la rue de Vaugirard, préparent sans forfanterie des compositions plus intéressantes. Le premier, qui revient d’Amérique — et il paraît intéressant de noter qu’actuellement, la forme la plus civilisée d’architecture nous vient des U.S.A. avec Frank Lloyd Wright et son architecture «organique», ou d’Amérique latine, avec Rivera et ses villes —, construit surtout des villas pour gens riches, en travaillant dans les tons clairs, en se servant de matériaux sûrs, du carreau de céramique à la brique hollandaise. Le second travaille dans les mêmes teintes, mais pour des immeubles plus ou moins H.L.M. Il est donc assez limité dans sa recherche, et s’en voit parfois réduit à faire appel au ciment, quand ce n’est pas au «bloc Gilson». On le regrettera pour lui — et pour les autres.


Ce numéro de Potlatch a été rédigé par M.-I. Bernstein, A.-F. Conord, Mohamed Dahou, G.-E. Debord, Jacques Fillon, Véra, Wolman.


LA MEILLEURE NOUVELLE DE LA SEMAINE

«L’Allemagne de l’Ouest, en plein essor industriel, est menacée des premiers troubles sociaux sérieux depuis la fin de la guerre. La grève des transports et des services publics de Hambourg, qui dure depuis quarante-huit heures, gagne Cologne. Ainsi l’agitation sociale partie de Hambourg gagne peu à peu toute l’Allemagne de l’Ouest, où déjà plus d’un million d’ouvriers revendiquent des augmentations de salaires, ainsi que la réduction des heures de travail.» (France-Soir, 7-8-54.)


Projet d’affiche pour les murs d’Algérie :
ALLEZ PASSER VOS VACANCES AU MAROC
Édité par le Groupe algérien de l’Internationale lettriste.


36 RUE DES MORILLONS

«Et c’est en ce temps-là que l’on commença de voir gravé çà et là sur les chemins, en lettres que personne ne pouvait effacer : C’est le commencement des aventures par lesquelles le lion mystérieux sera pris…»

Le curieux destin des objets trouvés ne nous intéresse pas tant que les attitudes de la recherche. Le nommé Graal, après avoir beaucoup défrayé la chronique, a rejoint son supérieur hiérarchique le commissaire principal Dieu, et les autres poulets de la Grande Maison du Père. Il en meurt tous les jours de vieillesse. La profession est tombée en discrédit.

Cependant, les gens qui cherchaient ce Graal, nous voulons croire qu’ils n’étaient pas dupes. Comme leur DÉRIVE nous ressemble, il nous faut voir leurs promenades arbitraires, et leur passion sans fins dernières. Le maquillage religieux ne tient pas. Ces cavaliers d’un western mythique ont tout pour plaire : une grande faculté de s’égarer par jeu ; le voyage émerveillé ; l’amour de la vitesse ; une géographie relative.

La forme d’une table change plus vite que les motifs de boire. Celles dont nous usons ne sont pas souvent rondes ; mais les «châteaux aventureux», nous allons un jour en construire.

Le roman de la Quête du Graal préfigure par quelques côtés un comportement très moderne.


POTLATCH A-T-IL LE PUBLIC
LE PLUS INTELLIGENT DU MONDE ?

Rédacteur en chef : André-Frank Conord,
15 rue Duguay-Trouin, Paris 6e.

Publié dans Debordiana

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