Poitiers ville occupée, un an après "les événements du 10 octobre"

Publié le par la Rédaction

 

Poitiers ville occupée

 

Partout dans Poitiers, on entend le bruit des bottes :

— Patrouilles incessantes de la police et de la brigade anticriminalité (BAC) ;
— Sirènes intempestives de leurs véhicules ;
— Police municipale qui devient pléthorique (17 agents dont 7 gardes urbains) — tandis que le budget culturel de la ville se réduit —, et qui a par exemple effectué des rondes sans arrêt pendant la Journée des associations ;
— Voitures de police devant les lycées, avec policiers en civil à l’intérieur des établissements ;
— Contrôles de police le jeudi soir près des bars, avec fouilles et amendes ;
— Fermeture administrative des bars et des boîtes de nuit, etc.

 

Tout est fait pour surveiller, contrôler, réprimer, rendre impossible la vie sociale et intimider la population, principalement la jeunesse.

 

Depuis sa création voici un an et demi, le Comité poitevin contre la répression des mouvements sociaux ne cesse de dénoncer les méthodes de répression policières mises en œuvre contre les mouvements sociaux, et en particulier certains de leurs acteurs et actrices.

 

Des méthodes expérimentées dans les quartiers puis généralisées : harcèlements et provocations en tous genres, suivis de tabassages, d’arrestations, de gardes à vue prolongées et de procès. Tout le monde sait très bien, et le gouvernement plus que tout autre, que le mouvement actuel contre la réforme des retraites ne peut aboutir sans que les lycéens et les étudiants n’y participent activement. Le gouvernement et ses sbires cherchent donc à mettre tout en œuvre pour museler la jeunesse, afin de l’empêcher d’entrer dans la lutte et de se radicaliser.

 

 

Le Comité poitevin contre la répression des mouvements sociaux dénonce ce climat répressif délétère et exige la possibilité pour chacun et chacune d’exercer ses droits politiques, de se rencontrer, de vivre, circuler, s’exprimer, et jouir sans entraves.

 

 

Comité poitevin contre la répression
des mouvement sociaux, 8 octobre 2010.

 

 

Le jour où tout a basculé

 

C’était il y a un an, à un jour près. Poitiers, la sale, sage et savante, Poitiers la gentille, en plein festival des Expressifs, tombait dans le piège des Black Blocs. En moins d’une heure, le centre-ville et le Pont Neuf se sont transformés en champ de bataille. Alors certes, oui, le bilan chiffré de ces événements ne fait pas frémir : 40.000 € et des poussières de dégâts en vitrines.

 

Mais la facture qui est lourde à digérer, c’est bien celle de l’héritage collectif, moral, inconscient et politique. Soyons honnêtes, depuis un an, le choc a été si violent que la cicatrice ne s’est toujours pas refermée. Cet acte de terrorisme, comme le qualifient les milieux policiers et judiciaires, a fait basculer la ville dans un univers aux frontières bien floues. Depuis, le moindre regroupement public revendicatif est chargé de rancœur et de méfiance, de polémiques et de défiance respective.

 

La ville de Poitiers vibre-t-elle sous le bruit des bottes policières ? Là encore, soyons honnêtes. C’est non. Plus que les dégâts, visibles, c’est le poids du choc, silencieux lui, qui est difficile à évacuer.

 

Pour ces deux pages, nous avions sollicité le procureur de la République et le préfet de la Vienne, Bernard Tomasini. Fin de non recevoir. Couchée la presse ! Depuis, il y a eu Grenoble, Saint-Aignan, des discours politiques, des sanctions et des virés. Rien de tout cela à Poitiers. Entre le bruit et la fureur du 10 octobre 2009 et aujourd’hui, un mur de silence. Beaucoup de questions. Et toujours pas de réponses.

 

Leur presse (Centre Presse), 9 octobre.



  «C'était un acte terroriste extrêmement grave»

 

Poitiers peut-il revivre une réplique du 10 octobre 2009 ? Réponse d'un officier parisien des renseignements, spécialiste des mouvements radicaux [Cet officier, parfaitement identifié par notre rédaction, a souhaité répondre sous le couvert de l'anonymat.].

 

 

Un an après les événements du 10 octobre à Poitiers, une question se pose : reviendront-ils, comme l'avait laissé entendre une inscription laissée sur une façade ?

 

Le mouvement Black Bloc n'est pas poitevin. Il est international. Ils ont frappé à Poitiers le 10 octobre 2009. Puis dans la foulée à Genève et à Toronto. Ils recommenceront demain ailleurs. En théorie, le risque potentiel d'une réplique identique à Poitiers, je dis bien identique, est très faible. Le déclencheur d'une telle action n'est pas la ville en elle-même, mais le symbole, souvent éphémère, qu'elle représente. Ce week-end-là, leur prétexte, le détonateur, c'était le transfert des prisonniers et rien d'autre. Poitiers n'était pour eux qu'un théâtre d'opération comme un autre. Les 250 à 300 casseurs qui ont sévi le 10 octobre 2009 venaient de toute la France, de villes comme Rennes ou Nantes et sans doute même de pays européens voisins.

 

Vous n'associez pas Poitiers à Rennes ou Nantes ?

 

Le mélange des genres est dangereux. Rennes est une ville où les mouvements anarchistes et d'extrême gauche existent depuis des décennies. Ce qui n'est pas le cas à Poitiers. Nos services estiment qu'il y a à Poitiers entre vingt et trente individus à risque, dont une toute petite poignée de «théoriciens».

 

Ces personnes existaient avant les événements du 10 octobre et on les connaissait. Elles se sont senties légitimées par ce qui s'est déroulé pendant, et surtout après ces événements. C'est ça qui est nouveau et dangereux. Leurs cibles, elles sont clairement identifiées : c'est l'argent, le pouvoir, l'État, la République, la justice, la police. Ils n'ont rien à voir avec le mouvement Black Bloc. Ce sont des francs-tireurs. Mais ils sont tout aussi dangereux sur des actions ponctuelles. Le maire de Poitiers et le directeur départemental de la sûreté publique ont été menacés de mort. Et pas par les Black Blocs, mais par des locaux. C'est extrêmement grave.

 

Depuis le 10 octobre, certains mouvements ou comités, publics ceux-là, ont vu le jour. Ils dénoncent un durcissement policier.

 

Je n'ai pas à répondre à cette question qui glisse vers le débat politique. Là aussi, attention aux amalgames et aux dérives. Le 10 octobre, les policiers poitevins, très peu nombreux, ont été surpris par ce qui s'est déroulé. Certains d'entre eux se sont retrouvés encerclés, exposés aux tirs de fusées. Ils auraient pu y laisser la vie. Ils ont subi ce jour-là un véritable choc auquel ils n'étaient pas préparés. Les événements du 10 octobre, ce n'était pas une bagarre d'ivrognes, c'était un acte terroriste extrêmement grave. La police maintient aujourd'hui une surveillance serrée de certains individus poitevins jugés à risque ? Elle ne fait que remplir sa mission.

 

Les policiers n'étaient pas au courant du risque. Les renseignements l'étaient-ils ?

 

Tous les journaux, dont le vôtre, et l'AFP avaient, il y a un an, écrit qu'il y avait eu un dysfonctionnement entre nos services. Ce qui est sûr, c'est que nous avions ciblé le risque sur Rennes, le 17 octobre. Poitiers figurait dans notre liste, mais pas au même niveau d'alerte. Ce qui est sûr, aussi, c'est que le mouvement Black Bloc, de par sa dimension internationale, est très compliqué à infiltrer. Lorsqu'ils mènent une action, comme celle de Poitiers, en caricaturant à peine, le 250 ne connaît sans doute pas les 248 autres qui sont au-dessus. À Poitiers, ils avaient tout préparé en amont. Comme un commando militaire. Avec la même précision. Ils sont aussi redoutables que dangereux. On peut même comparer leur fonctionnement à celui de certains services de renseignements actifs…

 

Ont-ils bénéficié d'une aide logistique poitevine ?

 

C'est du domaine du possible…

 

 Leur presse (Jean-Yves Le Nezet, Centre Presse), 9 octobre.

 

 

 

 

Les commerçants à moitié indemnisés 
Deux jours après les faits, le ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux était venu à Poitiers pour rencontrer notamment les commerçants de la place du Marché. Et promettre un soutien plein et entier de l'État… Si les assurances semblent avoir fonctionné, il en va tout autrement pour le reste. «La préfecture nous a indiqué il y a quelques semaines que les franchises ne seraient pas remboursées par l'État. On nous a dit qu'on n'avait pas de budget prévu pour ça» précise-t-on à la Fédération des agents économiques de Poitiers-centre (FAE).
Au total, dix-neuf magasins avaient été la cible des casseurs, dont dix-huit avaient eu, à des degrés divers, leurs vitrines brisées. On avait alors chiffré les dommages entre 40 et 50.000 euros.
Outre le préjudice financier, les commerçants situés autour de la place du marché confient avoir été fortement «traumatisés» par les événements.
Parmi eux, Nacera Bouterfas, responsable du magasin Métayer Chausseur : «C'est effectivement un mauvais souvenir. Les clients qu'on a eus ce jour-là, on ne les a pas tout de suite revus. On a eu une baisse de fréquentation. On a été traumatisés, choqués. Je crois qu'on a mis un bon mois à s'en remettre. Maintenant, quand il y a une manifestation qui passe dans la rue, on a une appréhension. Ce qui nous embête, c'est que les gens qui ont fait ça n'ont pas été arrêtés…»
Quelques jours après les faits, au cours d'une réunion organisée par la chambre de commerce, de nombreux participants avaient demandé que des caméras vidéos soient installées sur le domaine public…
 Leur presse (Jean-Michel Gouin, Centre Presse), 9 octobre.

 


 

 

Police-militants : la pression est-elle vraiment retombée ?

 

Pendant plusieurs semaines après le 10 octobre, on a beaucoup vu la police autour des mouvements sociaux. C'est moins vrai aujourd'hui.

 

Des fourgons de CRS garés en file indienne dans les rues. Après le 10 octobre, cette situation a été monnaie courante à Poitiers. Pendant plusieurs semaines, les mouvements sociaux ont été sévèrement encadrés. Et pas seulement lors des rassemblements liés à l'évènement lui-même.

 

«Cet hiver, la présence des forces de l'ordre était démesurée, confirme Yves Judde, défenseur des sans-papiers. Aujourd'hui, on est revenu à une situation plus normale. Mercredi, lors de notre dernier rassemblement mensuel, on n'a pas vu de policiers.»

 

Retour à la normale

 

Même son de cloche à la Ligue des droits de l'Homme qui, en février, s'était «inquiétée» auprès du préfet et du procureur «de la gestion policière des manifestations poitevines», dénonçant «le ciblage systématique des jeunes militants». Président de la LDH à Poitiers, Jean-Yves Grulier constate, aujourd'hui «une présence policière normale pour assurer la sécurité publique» autour des manifestations. L'été fait baisser la pression. Un signe ? Entre les deux manifs contre la réforme des retraites, le 24 juin et le 7 septembre, le cordon de policiers devant la préfecture a reculé de plusieurs mètres…

 

«La présence policière est moins visible, mais elle est toujours pressante pour un certain nombre de militants», tranche Jean-François Chazerans, du comité poitevin contre la répression des mouvements sociaux. Selon lui, «il n'y a pas un avant et un après 10 octobre : ce climat répressif existe depuis l'hiver 2008/2009». Il assure que la police «met toujours la pression» sur tous ceux qui gravitent autour des groupes anarchistes. Les militants libertaires confirment : «Les Baqueux (N.D.L.R.: policiers de la brigade anticriminalité) nous surveillent sans arrêt.» C'est vrai que la concentration des policiers en civil est notable, pendant les manifs, autour des porteurs du drapeau noir. Simple précaution ou ciblage volontaire ? La réponse ne nous a pas été communiquée.

 

 Leur presse (Philippe Bonnet, Centre Presse), 9 octobre.

 

 

 

 

Collectif 23, un long combat contre la stigmatisation 
Ce samedi soir-là, peu avant 21h, la police est intervenue au no 23 de l'avenue de Paris, siège du Collectif 23. Un groupe d'artistes qui, ce 10 octobre 2009, accueille un rassemblement festif proposé par le Collectif contre la prison de Vivonne. Le «23» justifie alors : «L'organisation de cette journée répondait à ce que nous souhaitons faire de ce lieu, un espace de débats, de dialogues et de création.» L'intervention de la police, que certains ont qualifiée de «musclée» [Après l'intervention de la police, le Collectif avait constaté «plusieurs milliers d'euros de dégâts». Aucune plainte n'a été déposée «par peur».], va aboutir à 17 interpellations.
Depuis, le Collectif n'a pas oublié. «Nous avons été stigmatisés sans preuve, c'est triste et très facile. Il fallait des boucs émissaires. Nous étions différents. Il y a eu le Confort moderne avant, maintenant c'est nous. Même dans les médias, les gens ont fait l'amalgame. Les gens qui nous connaissaient n'ont pas fait cet amalgame. Nous luttons tous les jours pour faire oublier cette image, à notre manière, culturellement [Le Collectif participe actuellement à une création originale d'une série télévisée d'espionnage.].» Seul coin de ciel bleu «le soutien des gens du quartier et de certains élus».
 Leur presse (Samuel Magnant, Centre Presse), 9 octobre.

 


Commenter cet article

jiB)- 11/10/2010 13:38



Une "anecdote" (pas pour celui qu'elle concerne) qui illustre bien les propos, notamment ceux du collectif anti-rep de Poitiers : à la veille de l'anniversaire de la visite des "coucous" briseurs
de verre et non de rêves, l'édition 2010 du festoche (les "dépressifs"), perturbé l'année passée par leur action, a vu en effet les effectifs policiers surveillants le festival explosés (les
effectifs, pas les flics ni le festival). Et que font les pandores quand ils s'ennuient : ils se créent de l'action. Ainsi, un patron de bar se voit poursuivi au tribunal au motif que les clients
qui stationnaient devant son rade à 23H "entravaient" la circulation sur la chaussée... Aberrant dans une ville où se déroule un festival autour des arts de la rue.


Les lieux de culture populaires (comme le 23 mais aussi les rades de la place du marché, avec une population socialement variée, contrairement à ceux de l'hyper-centre bourgeois) sont dans la
ligne de mire du préfet et du chef de la sécurité (le top du top du comico, le célèbre M PapinÔ) et sont souvent le site d'exactions ou simplement de zèle de la part de la bleusaille qui trouve
là de quoi satisfaire aux exigences du chiffre !


cette ville qui m'a adopté (mes racines sont ailleurs) me donne la nausée...


@+