Perspectives pour une génération

Publié le par la Rédaction



«Théo nous a envoyé un excellent projet d’article, “Perspectives pour une génération”.»
Lettre de Guy Debord
à Mustapha Khayati, 28 septembre 1965.

Perspectives pour une génération

Une société folle se propose de ménager son avenir en généralisant l’emploi de camisoles individuelles et collectives techniquement perfectionnées (maisons, villes, territoire aménagé), qu’elle nous impose comme un remède à ses maux. Nous sommes invités à accepter, à reconnaître comme nôtre ce «corps non-organique» préfabriqué ; le pouvoir médite d’enfermer l’individu dans un autre lui-même, radicalement autre. Aux fins d’accomplir cette besogne, effectivement vitale pour lui, en plus des larbins de service (urbanistes, aménageurs du territoire), il peut compter sur les dévoyés qui font actuellement des heures supplémentaires dans les sciences dites humaines. Les servants, notamment, d’une «anthropologie» non plus spéculative, mais structurale et opératoire, s’emploient activement à dégager une «nature humaine» de plus, mais cette fois-ci directement utilisable, à l’instar de la fiche de police, par les diverses techniques du conditionnement. L’aboutissement ultime du processus ainsi engagé (à supposer que la levée des forces de la contestation nouvelle qui l’accompagne partout lui en donne le loisir) se dénonce d’ores et déjà lui-même comme la version modernisée d’une solution qui a fait ses preuves, le camp de concentration, ici déconcentré à l’ensemble de la planète. Les gens y seront absolument libres, notamment d’aller et de venir, de circuler, mais entièrement prisonniers de cette liberté futile d’aller et de venir dans les allées du pouvoir.

La société dominante, nulle part maîtrisée (éliminée) par nous, ne peut se maîtriser elle-même qu’en nous dominant. La convergence des variantes actuelles d’aménagement de l’espace matérialise peu à peu cette domination. Peuvent et doivent être aménagés, de proche en proche ou simultanément, une chambre, un appartement, une maison, un quartier, une ville, un territoire entier : sans transition du «comment vivre heureux dans un grand ensemble» (Elle) Au comment «rendre — cette société — agréable pour l’ensemble des hommes» (Le Monde). La société actuelle, dans son désir aussi maladif qu’ingénument proclamé de survivre, s’en remet entièrement à une croissance qui ne peut pourtant que développer platement des potentialités dérisoires seules permises par sa rationalité propre, la logique de la marchandise. C’est dire que l’économie politique, en tant qu’«achèvement logique du reniement de l’homme», poursuit son œuvre dévastatrice. Partout des politiques et des théories économiques spectaculairement divergentes s’opposent, nulle part les impératifs absurdes de l’économie politique elle-même ne sont contestés et les catégories économiques bourgeoises abolies, pratiquement, au profit d’une construction libre (post-économique) des situations, et donc de toute la vie, sur la base des pouvoirs actuellement concentrés et gaspillés dans les sociétés «avancées». Cette colonisation du futur au nom d’un passé qui a bien mérité d’être si complètement abandonné que le souvenir s’en perde, suppose la réduction systématique du possible radicalement autre, malgré tout présent dans toutes les manifestations de la société oppressive actuelle, de sorte que les choses semblent persister à avancer «par leur mauvais côté», alors qu’on les y oblige.

Ce tour de prestidigitation pauvre révèle dès l’abord sa marque de fabrique : de l’idéologie, c’est-à-dire un reflet inversé, mutilé, du monde réel, de la Praxis, mais une idéologie agissante que sa pratique fait entrer dans le réel qui apparaît alors renversé, distordu, non plus seulement dans la tête des philosophes et autres idéologues mais dans la réalité : le monde à l’envers pour de bon. Ce procédé moderne de réduction de l’écart entre la vie et sa représentation au profit d’une représentation qui se retourne contre ses présupposés n’est qu’une résolution factice, parodique, spectaculaire, des problèmes véritables que pose la crise révolutionnaire généralisée du monde moderne, un «simulacre» de résolution qui tombera en même temps que les illusions du plus grand nombre qui le permettent encore.

Le Pouvoir vit de notre impuissance à vivre, entretient des scissions et séparations indéfiniment multipliées dans le même temps qu’il planifie les rencontres permises presque à sa guise. Son coup de maître, c’est encore la dissociation réussie de la vie quotidienne en tant qu’espace-temps, individuel et social, de la reconstruction actuellement possible de nous-mêmes et du monde indissolublement, afin de contrôler séparément et conjointement le temps et l’espace et finalement de les réduire l’un et l’autre, l’un par l’autre. L’état d’avancement des travaux traduit visiblement le sérieux d’une tentative où le sinistre le dispute au burlesque. Est visée la constitution d’un espace «homogène», parfaitement «intégré», fromé par addition de blocs fonctionnels «homologues», structurés hiérarchiquement (le fameux «réseau hiérarchisé de villes inervant et coordonnant une région d’un gabarit donné et commun aux sociétés industrielles»), de sorte que dans l’assemblage ainsi obtenu soit noyées dans le béton les scissions, ségragations et oppositions multiples nées de la division du travail, de la séparation : l’opposition des classes, l’opposition entre la ville et la campagne, l’opposition entre la société et l’État, classiques depuis Marx, auxquelles il faut ajouter les multiples «disparités» inter-régionales dont l’actuelle opposition entre pays développés et sous-développés n’est que l’exagération pathologique. La «ruse de l’histoire» est cependant telle que les premiers succès apparents de l’aménagement policier, une atténuation de la lutte des classes (au sens ancien) et de l’antagonisme ville-campagne masque de moins en moins la prolétarisation radicale et sans espoir de l’immense majorité de la population, condamnée à «vivre» dans l’horizon uniformisé que constitue le milieu «urbain» bâtard et spectaculaire né de l’éclatement de la ville, ce qui, ajoute à l’antagonisme État-société par là renforcé et qui alarme tant les sociologues («entre le pouvoir et la population, il faut établir de nouveaux canaux de communication», Chombart de Lauwe, Le Monde, 13-7-65), trahit le caractère littéralement «déraisonnable» du processus de «rationalisation» de la réification actuellement en cours ; et lui assure toutes sortes d’ennuis, parfaitement «irrationnels» de son point de vue bureaucratique et aliéné, mais non moins parfaitement fondés du point de vue de la raison dialectique inhérente à toute réalité vivante, à toute Praxis. Comme l’a bien vu Hegel, mais pour s’en féliciter, dans le régime des États modernes, l’État laisse se développer la pseudo-liberté de l’individu, tout en maintenant la cohérence de l’ensemble et tire de cet antagonisme une force infinie, qui se trouve être normalement son talon d’Achille dès lors qu’une nouvelle cohérence, radicalement antagoniste à un tel ordre des choses, s’établit et se renforce. De plus, tout aménagement cohérent et «réussi» doit s’imposer à l’ensemble de la planète dans un urbanisme généralisé qui implique la réduction des phénomènes de sous-développement, en tant que potentiellement perturbateurs de l’impossible équilibre poursuivi. Mais, comme par inadvertance, et dans une mortelle fidélité à lui-même, le capitalisme se trouve faire la guerre aux pays sous-développés au lieu de la guerre au sous-développement sur-proclamée, pris qu’il est au piège d’exigences contradictoires, mais pour lui pareillement vitales, ruinant par là-même ses propres prétentions à la survie : toutes les «programmations» technocratico-cybernétiques. Une telle dialectique garantit un réveil brutal aux dirigeants de l’actuel monde préhistorique qui rêvaient de se mettre définitivement hors d’atteinte en nous enterrant sous un revêtement bétonné qui finira bien par être leur propre tombeau.

L’aménagement, dans cette perspective, doit aussi se comprendre comme agonie de la communication au sens ancien, limité, mais réel, dont les résidus sont partout traqués, au profit de l’information, par le Pouvoir. D’ores et déjà un «réseau universel de communication» supprime radicalement la distance entre les choses tout en augmentant indéfiniment la distance entre les gens. Dans un tel réseau, la circulation finit par se neutraliser elle-mêm, de sorte que la solution de l’avenir va consister à faire moins circuler les gens et plus les informations, les gens restant chez eux, transformés en simples «récepteurs» audio-visuels d’informations : soit une tentative pour éterniser pratiquement les catégories économiques actuelle, c’est-à-dire bourgeoises pour créer les conditions d’un fonctionnement permanent et automatique de la société aliénée présente, «une machine qui tourne mieux» (Le Monde, 4-6-64). Le «marché parfait» des économistes est impossible, notamment du fait de la distance : une économie parfaitement rationnelle devrait être concentrée en un seul point (Production et Consommation instantanées) ; si le marché n’est pas parfait, cela tiendrait à l’imperfection du monde lui-même, en vertu de quoi, les aménageurs travaillent à rendre le monde parfait. L’aménagement du territoire est une entreprise métaphysique en quête d’un espace néo-féodal. Le «Grand Œuvre» des planificateurs, c’est la constitution d’un espace sans surprises, où la carte serait tout et le territoire rien, car entièrement escamoté et ne tirant plus à conséquence, justifiant après coup toute l’«architecture» de ces crétins sémanticiens, qui prétendent vous délivrer de la tyrannie aristotélicienne, du «A n’est pas Non-A», comme si on n’avait pas établi depuis des siècles que «A devient devient non-A».

Cela est si vrai, qu’aujourd’hui on ne «consomme» plus de l’espace, qui tend à être uniformisé, mais du temps. L’Américain, qui fait le tour du monde d’hôtel Hilton en hôtel Hilton sans jamais voir varier le décor, sinon superficiellement, en tant que couleur locale reconstituée, donc intégrée et réduite en gadget, préfigure clairement les itinéraires du plus grand nombre. La conquête de l’espace, en tant qu’«aventure» réservée à une «élite» et répercutée spectaculairement sur l’ensemble de la planète, en sera la compensation organisée et prévisible. Mais, par le biais de la colonisation de l’espace, le Pouvoir entend «tirer des échéances sur le futur», «appréhender le long-terme», le temps, qu’il s’agit de vider de sa substance (notre réalisation au cours d’une Histoire) pour le débiter en tranches parfaitement inoffensives, vidées de tout «avenir» non prévisible, non programmé par ses machines. Est visée la constitution d’un gigantesque dispositif destiné à «recycler» le temps linéaire au profit d’un temps expurgé et «rétréci», le temps mécanique, combinatoire et sans histoire des machines, qui engloberait le temps pseudo-cyclique du quotidien dans un temps néo-cyclique généralisé, le temps de l’acceptation passive et de la résignation forcée à la permanence de l’ordre actuel des choses.

Faut-il le dire, «l’aliénation et l’oppression dans la société ne sauraient être aménagées, sous aucune de leurs variantes, mais seulement rejetées en bloc avec cette société même» (I.S. 4, p. 36). La tâche de réunifier l’espace et le temps dans une construction libre de l’espace-temps individuel et social appartient à la révolution qui vient : déroute des «aménageurs», elle va coïncider avec une transformation décisive de la vie quotidienne, elle sera cette transformation.

Théo Frey
Internationale situationniste no 10, mars 1966.

Publié dans Debordiana

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