Pathos humanitaire dans la lutte des sans-papiers

Publié le par la Rédaction


S’il est vrai que la solidarité des révolutionnaires s’exerce contre des rapports sociaux répressifs, qu’elle est une réponse immédiate à une situation inhumaine, on voit bien que ses formes d’interventions sont inefficaces, à moins de considérer la résolution «au cas par cas» comme son horizon indépassable.

Qu’il s’agisse d’un renforcement de l’État par l’action associative, ou des actions autonomes menées par des activistes, on ne sort pas du cas par cas. On s’y enfoncerait même plutôt. D’un côté, la fonction des associations consiste en un émiettement des luttes en cas individuels, renforçant ainsi l’individualisation généralisée des dominés ; de l’autre, l’activisme est incapable, de par sa faible consistance politique et son isolement social, d’assumer une offensive contre la totalité de ce processus, et se retrouve, lui aussi, à soutenir des cas individuels plus ou moins nombreux, plus ou moins médiatisés, etc.

Il s’ensuit que ni l’un ni l’autre ne sortent du cadre existant de la séparation des luttes mais participent, chacun à sa manière, à sa reproduction.

Car si les activistes visent autre chose que les effets d’un rapport de domination spécifique (le centre de rétention, par exemple), et qu’ils prétendent concentrer leurs tirs sur un mode de production qui a produit ce rapport, ils n’en restent pas moins déterminés par une sensibilité politique imprégnée de pathos humanitaire. Loin de se démarquer des humanitaires — ce que certaines pratiques laisseraient supposer — ils ne sortent en fait pas d’une approche individualiste de la lutte : il n’y a plus de classes sociales mais des individus isolés, ou des situations spécifiques. Ici, la fonction de la sensibilité humanitaire apparaît pour ce qu’elle est réellement : brouiller les lignes de partage réelles entre capitalistes et prolétaires.

Malgré ce constat, tout porte à croire qu’il n’est pas urgent de changer les présupposés de cette lutte, ni de tenir compte des stratégies qui en déterminent le cours. Une méconnaissance de cette histoire s’accommodera parfaitement avec un déficit de pensée stratégique, mais plus encore avec le pathos humanitaire, l’empathie faisant figure d’engagement ou de pertinence pratique. En tant que producteurs de valeur, exploités, travailleurs, les sans-papiers sont un apport indispensable au capitalisme français. L’immigration n’est donc pas destinée à cesser de sitôt.

Si l’on veut sortir de l’impasse humanitaire, il faut désigner les orientations stratégiques à l’œuvre dans cette lutte depuis les années 80 afin de les combattre ouvertement. Il faut se battre pour permettre une rencontre entre les différentes catégories de travailleurs, ou de non-travailleurs, avec ou sans-papiers.


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