Mercredi 14 octobre 2009
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Depuis ce week-end, on n’en finit pas de gloser sur la folie des hordes barbares qui ont déferlées sur Poitiers
samedi. Des bandes de jeunes gens déterminés à affirmer leur refus de voir les prisons «modernisées» ont «envahi» les rues de Poitiers, détruisant au passage les vitrines des banques et des
boutiques de luxe. Partout, on lit des réactions d’incompréhension face à des actes qualifiés d’irresponsables et d’irréfléchis. Pourtant certains ont
l’étrange
sensation que ces jeunes sont les seuls à prendre acte de la situation actuelle de la démocratie.
Les prisons
françaises, outre qu’elles accueillent essentiellement des auteurs de petits délits (un chômeur ou un SDF en comparution immédiate a 90% de chances d’aller au trou) sont progressivement en train
d’être privatisées.
Leur logique propre se calque sur celle de notre société (et inversement d’ailleurs), les prisons raffinent leurs modes de gestion mais certainement pas leur fonction sociale. Il leur revient encore, comme de
toute éternité, de briser ceux à qui l’on avait déjà soustrait le droit de participer au monde commun.
Certains ont la mémoire courte mais dans les années 70, ceux de nos intellectuels les plus reconnus ont pris parti contre les logiques disciplinaires de la prison et plus loin de celles de la
société de contrôle qui commençait à émerger. Michel Foucault, Jean-Paul Sartre, Gilles Deleuze pour ne citer que les plus emblématiques. Surveiller et Punir, sans doute un des ouvrages
de sciences sociales les plus importants du XXe siècle, a fait le point sur la généalogie des techniques disciplinaires qui ont produit dans ses soubassements les plus sombres
l’histoire de la
souveraineté moderne.
Qui aujourd’hui,
parmi les intellectuels de plateau ou les penseurs aux ordres, a encore le courage de dénoncer l’horreur de la prison ? Combien d’images, de récits nous viennent de
l’intérieur ?
Encore un angle mort de la démocratie. À ceux qui détiennent les titres pour participer au monde commun, le droit, à ceux à qui n’est reconnu que le titre de délinquant, la
prison.
On dit que l’on a
affaire à des bandes organisées qui agissent masqués. Là encore, c’est bien l’arsenal répressif français que ces jeunes mettent en question. Les récentes lois interdisant les bandes organisées (sujet on ne peut
plus flou) et le port de masques dans les manifestations ne sont-elles pas des mesures à peine voilées pour interdire toute mobilisation qui sortirait de la pure logique consensuelle ? On
l’a vu récemment
avec les ouvriers de Continental, on l’a vu dans les derniers mouvements étudiants… Quiconque ne suivra pas les voies balisées de la contestation syndicale pourra compter
sur la détermination des procs à les envoyer au trou.
À grand renfort de police scientifique, l’ADN a été traqué, avec démonstration de force devant les caméras. Ce même ADN qu’il y a quelques années ne devait être
prélevé qu’aux
«délinquants sexuels» et qui maintenant peut être prélevé sur à peu près tout le monde (hormis bien sûr les auteurs de délits financiers…). Le fichage généralisé dont rend très bien compte le
dernier dossier du Canard en passe par là, les opposants politiques sont, avec les supposés criminels, les premiers visés…
«In extrema necessitate omnia sunt communia, id est communicanda», «Dans la nécessité extrême, quiconque peut se procurer l’indispensable par les richesses
d’autrui» [Concile Vatican II, Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps,
«Gaudium et Spes», § 69]. Il est amusant de constater que ce tag, inscrit sur le baptistère St-Jean (dans
une forme simplifiée «omnia sunt communia», est emprunté à un texte du concile Vatican II, il est plus amusant encore de constater que personne ne s’est donné la peine de traduire
l’inscription,
préférant gloser sur la bêtise des méchants «casseurs».
Loin d’une
interprétation grossière de ces évènements, certes violents, mais s’inscrivant dans un contexte qui l’est tout autant sinon plus, on peut y lire une certaine intelligence de la situation.
Ces jeunes appellent à une politique pragmatique, qui s’oppose en acte à tous les dispositifs de contrôle de notre société : la prison, mais aussi le fichage généralisé, les prélèvements
ADN, les écoutes téléphoniques, les caméras de vidéo surveillance, les nouvelles techniques de maintien de l’ordre, les procédures anti terroristes ; en fait, l’état d’exception permanent que des philosophes
comme Giorgio Agamben ou Judith Butler dénoncent également depuis plus de dix ans. L’action de Poitiers fait effraction sur tous ces problèmes de manière pratique et
condensée. L’énonciation produite par l’évènement met à mal des processus lents et continus liés au devenir policier de la démocratie, ces processus qui visent
progressivement à criminaliser les mouvements sociaux, à surveiller les potentiels «mauvais citoyens»… Le criminel et le militant rejoignent ensemble la figure de l’ennemi intérieur, la figure de celui qui
menace le bon ordre de la domination.
Dans nos temps de crise généralisée le renversement des valeurs que proposent ces jeunes mérite réflexion. Cette action, qui par certains égards emprunte sa forme aux antiques hordes nomades et
barbares, a la vertu de rappeler au bon souvenir de tous les contradictions insupportables de la démocratie actuelle. Je suis solidaire des personnes arrêtées et condamnées aussitôt, solidaire
de ceux qui n’ont pas été arrêtés et solidaire par avance de tous ceux qui voudraient répéter encore ce type d’action. La démocratie doit être travaillée au corps là où elle ne garantit
que la violence légitime de sa police, elle doit, pour contrer la folie de ses dispositifs de contrôle, être mise à mal par ceux qu’elle ne reconnaît pas, ces ennemis
«sauvages» qui proposent de nouvelles communautés politiques.
Omnia sunt communia…