Occuper la rue autrement : la ZATA

Publié le par la Rédaction

Constat fataliste

 

Nos rassemblements, obéissant toujours aux schémas classiques de la mobilisation citoyenne, se forment le plus souvent autour d'un rendez-vous ou d'un parcours défini, à partir duquel nous nous déplaçons massivement (en troupeau) dans une direction ou avec un objectif unique, prédéterminé le plus souvent. Ce mode d'action a pour principal défaut d'être entièrement contrôlable et totalement maîtrisable. Nous sommes attendus. Que ce soient les rassemblements statiques, les manifestations no border, les balades ou même les black blocs, toutes nos mobilisations sont désormais étroitement encadrées. La police et la gendarmerie ont développé toutes les parades nécessaires pour réduire notre potentiel de nuisance à néant. Il faut qu'on se l'avoue : on est gérés.

 

La société de contrôle évolue vite. Les moyens de la Répression aussi. Tout est fait pour que les manifestations classiques restent sous la mainmise totale des préfectures, avec la collaboration de milices toujours plus indiscernables (flics en civil, services d'ordre et citoyens volontaires) et avec des outils toujours plus sophistiqués (flash ball, taser, drones). Nous sommes vulnérables. Beaucoup d'entre nous ont déjà reçu des peines de prison. Nous n'aurons bientôt plus le loisir de nous exposer en public au sein de rassemblements de masse. Si notre orgueil nous fait dire souvent qu'il faut continuer à occuper la rue, nous devons rester conscients des risques encourus et cesser d'avoir confiance en la démocratie. Tout État, même qualifié de «démocratique», est une dictature. Et sous la dictature, on ne manifeste pas dans la rue si l'heure n'est pas à l'insurrection. Ou alors on en accepte toutes les conséquences, notamment la prison. La question est : sommes-nous vraiment prêts à aller tous en prison ?

 

Proposition : la Zone Autonome Temporaire d'Action

 

Pour récupérer notre capacité de subversion sans risquer trop facilement le fichage et la taule, nous devons trouver les moyens de nous placer hors contrôle et redevenir ingérables. Notre force réside dans notre capacité à constituer un trouble à l'ordre public : notre seule présence doit représenter une gêne pour les autorités, tout en nous permettant de rester au contact de la population et de la rue. Nous sommes partie prenante de cette population, donc de fait la rue nous appartient et nous avons vocation à l'occuper comme bon nous semble. Pour autant, il nous appartient de faire comprendre nos actions, aussi radicales soient-elles. Qu'on ne se trompe pas en considérant que la radicalité effraie : ce discours répandu tend à faire penser que le pouvoir a su anéantir les passions qui animent le cœur des hommes. Pourtant, on sait que tout être humain fait preuve de radicalité dès lors qu'il sent ses droits et libertés bafouées. Ramener la révolte dans la rue de façon désordonnée, mais organisée et expliquée, doit pouvoir faire renaître cette radicalité.

 

Pour contourner le piège du rendez-vous unique et du parcours prévisible, une idée serait de prendre comme point de départ de nos rassemblements plusieurs lieux d'une même zone. Ces points de rendez-vous seraient fixés individuellement ou par groupe affinitaire dans une zone qui elle, serait prédéfinie collectivement. Cette zone, définie dans l'espace, pouvant faire quelques rues ou plusieurs kilomètres de rayon, deviendrait en quelque sorte notre «terrain de jeu» : chaque groupe affinitaire est libre d'y entreprendre l'action qui lui est propre, qui lui correspond.

 

Pour chaque zone peut être définie au préalable une liste de cibles en rapport avec l'objet de l'action.

 

Il peut être prévu de converger vers une cible à partir de tous les points d'une même zone.

 

L'objectif d'une telle zone d'action est de créer de l'agitation autour d'un message et selon des modes d'actions variés, dans une temporalité qui soit unique et courte. On réunit ainsi les principes de diversité des tactiques et de zone autonome temporaire, tout en s'affranchissant au plus possible du contrôle policier total : la police, agissant sur des modes de maintien de l'ordre archaïques, est dépassée.

 

Cette zone doit pouvoir être traversée d'un point extrême à l'autre dans un temps qui permettrait à un groupe en difficulté d'être rapidement rejoint pour soutien. Il s'agira alors de trouver les moyens de connecter les groupes les uns avec les autres, de trouver la façon de faire circuler l'information de l'un à l'autre en un court laps de temps, afin de réagir à l'agression et de tenter de s'interposer.

 

Aller hors des murs

 

Une autre évolution envisageable de nos actions serait de faire naître ces zones hors des lieux de la représentation et du commerce, loin des centres totalitaires bourgeois et des ministères. Aller à la rencontre des centres de banlieue, sur les marchés, auprès des squats de migrants et des camps de rroms, au terminus des métros, en bas des tours, près des centres de rétention, etc. Nous n'avons en effet rien à attendre des bourgeois et des élus, alors il n'y a aucune raison de continuer à errer dans les centres-villes, encadrés et filmés par des hordes de flics.

 

Changer notre mode d'action devrait également nous permettre de nous débarrasser de pas mal de mots à connotation militaire comme «militant», «mobilisation», «mot d'ordre», «défiler», etc. Ce sont autant de termes qui participent à la construction d'un imaginaire collectif faisant de nous des petits soldats de la révolution (alors que nous devrions plutôt être des «électrons libres de l'insurrection»). Les mythes de la massification et de la démonstration politique ont construit une fausse contestation, aseptisée et formatée, qui croit pouvoir changer la donne en paradant sur les boulevards. En le faisant, nous ne risquons rien parce que le pouvoir n'a rien à craindre de nous.

 

Au regard des moyens mis en œuvre par l'adversaire, nous devrions commencer à prendre plus de précautions, à cesser de se leurrer sur les libertés démocratiques et les libertés politiques soit-disant procurées par la démocratie capitaliste. En réalité nous ne cesserons d'être enchaînés tant que nous croirons pouvoir changer quoi que ce soit avec leur autorisation. Trop de copains et copines sont déjà passé.e.s par la case tribunal ou la prison, ou tout au moins par la garde à vue.

 

Trouvons les moyens d'être plus rusés, mieux formés, moins visibles, mais toujours aussi présents.

 

La ZATA n'est qu'en gestation, elle demande à être construite collectivement avec ceux et celles qui y croient…

 

L’Interstice, 1er février 2011.

 


Publié dans Agitation

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