Nous ne serions plus qu'un quart d'antifascistes virtuels ?

Publié le par la Rédaction


À propos du texte «“Zone extrême” : est-ce la télé-réalité qui peut nous transformer en tortionnaires ?» paru dans Le Monde ce matin 9 mars.

Ainsi, lors de la célèbre expérience de Stanley Milgram dans les années 1960, il se trouvait environ plus d’une personne sur trois capable de désobéir à un ordre barbare, il est vrai particulièrement convainquant, et seulement une sur quatre aujourd’hui dans «Le jeu de la mort» ? En seulement deux générations abreuvées de capitalisme télévisuel, le déclin des réflexes d’humanité et de dignité est considérable, même si évidemment les deux expériences évoquées ne sont pas strictement comparables. Mais cette question philosophique est décidément vertigineuse : transportés sur une île de fiction comme en rêvaient les rousseauïstes, confrontés à une anti-utopie de tortionnaires, impliqués dans un jeu-réalité de néo-nazis ou de néo-staliniens, aurions-nous la lucidité, l’humanité et le courage, pour savoir désobéir à temps ? Nul ne peut le garantir, de même que personne ne peut prétendre avoir été résistant ou sauveteur de juifs entre 1940 et 1944, sauf ceux qui l’ont fait effectivement.


Je pense personnellement qu’il faut préalablement, pour effectuer de tels choix de résistance, avoir vécu dans sa précédente existence personnelle des expériences d’insoumissions, même très relatives, même et y compris ludiques, et donc avoir bénéficié des rétributions substantielles, y compris morales et psychologiques, qu’elles procurent toujours. Ne serait-ce que la joie profonde du «refus de parvenir».


Passer de 35% à seulement 25 % d’insoumis potentiels n’est pas rien. Nous ne serions plus qu’un quart d’antifascistes virtuels ? (Et même pas certains d’en être, si l’on se considère sans complaisance ni bonne conscience…) Ce serait donc là le résultat d’un demi-siècle d’avilissement télévisuel, consumériste, précarisant, insécurisant, isolant-désolant, et de marche forcée vers ce «fascisme économique» de la concurrence de tous contre tous ?

Et bien, j’en tirerais encore une conclusion optimiste, malgré l’actuelle phase de glaciation sarkoberlusconienne : Ce qui a été défait peut être refait. Si par défaut, l’expérience tragique de l’absence massive de l’éducation provoque l’insensibilité à autrui, le sommeil de la raison et la déchéance fascistoïde, c’est bien que l’éducation reste une priorité axiale, à la fois transmission solidaire entre classes d’âge et transgression-dépassement créatif des aînés, à la fois but et moyen de la destinée humaine. C’est bien que la perfectibilité laïque de l’être humain reste l’enjeu primordial.

Lucky - Luc D., 9 mars 2010.



Extrait du film I comme Icare, de Henri Verneuil (1979)


«Zone extrême» : est-ce la télé-réalité qui peut nous transformer en tortionnaires ?

Nul doute que le documentaire réalisé par Christophe Nick, «Le Jeu de la mort», financé par France 2 et que la chaîne publique doit diffuser les 17 et 18 mars, va constituer un événement médiatique. Il va relancer le débat sur la méchanceté de notre humanité ordinaire.

Voici donc quatre-vingts hommes et femmes, appartenant à toutes les couches de la société, qui, après avoir été recrutés pour participer à un jeu télévisé (pilote ou réel), ont accepté, dans l’immense majorité des cas, d’envoyer des décharges électriques croissantes, jusqu’à 480 volts, à un sujet parfaitement innocent (en réalité, un complice) chaque fois qu’il se trompait dans la réponse à un test de mémoire, simplement parce qu’ils en avaient reçu l’ordre de la part d’une présentatrice vedette qui, face aux caméras, les incitait vigoureusement à continuer. Près de 80% des participants (appelés «questionneurs») à cet exercice, qui n’avait vraiment rien d’un divertissement, se sont transformés, sous les acclamations d’un public entraîné par un chauffeur de salle dans un décor pharaonique, en purs et simples tortionnaires prêts à faire souffrir atrocement, voire à tuer, leur partenaire — du moins est-ce ce qu’ils croyaient. Ce dernier, à mesure que le voltage augmentait, protestait des souffrances subies, par des cris, des hurlements, puis par un silence des plus alarmants.

Christophe Nick et le philosophe Michel Eltchaninoff viennent de publier un ouvrage, LExpérience extrême (éd. Don Quichotte, 294 p., 18,50 euros), qui dénonce le pouvoir que la télévision exerce sur nos esprits, surtout lorsqu’elle s’abandonne aux dérives perverses de la télé-réalité. Celui-ci reproduit, à un certain nombre de variations près, la fameuse expérience sur la soumission à l’autorité, menée par le professeur de psychologie sociale de l’université de Yale, Stanley Milgram, entre 1960 et 1963, en vue de comprendre les atrocités commises par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.


Première conclusion accablante : à bientôt cinquante ans de distance, et malgré tout ce que nous sommes censés avoir appris sur la Shoah, les comportements passifs d’obéissance des individus, lorsqu’ils sont confrontés, même avec une anxiété réelle, aux ordres d’une autorité destructrice à leurs yeux légitimes — ce facteur de la légitimité est déterminant — l’emportent toujours sur le petit nombre (près de 20% dans l’expérience Zone extrême, autour de 35% dans l’expérience standard chez Milgram) de ceux qui se comportent, à un moment donné, en individus libres, responsables et, par conséquent, rebelles.

Il ne saurait être question d’entrer ici dans les détails des dix-huit variations que Milgram a introduites, ni des aspects spécifiques à la version revisitée sous la forme d’un jeu télévisé. Nous insisterons cependant sur un point important. Aussi bien pour les auteurs de LExpérience extrême que pour les psychosociologues les plus connus auxquels ceux-ci se réfèrent (principalement Stanley Milgram), ce sont la situation et les circonstances dans lesquelles ces participants se sont trouvés placés qui expliquent leur conduite, et non quelque trait de caractère qui tiendrait à leur personnalité. En somme, pour reprendre l’expression de Philip Zimbardo, il s’agit de «bonnes pommes» qui ont eu le malheur d’être placés dans une «barrique maléfique». Une fois la duperie révélée, les questionneurs dociles se sont vu expliquer par une équipe de psychologues qu’ils n’avaient pas à se sentir coupables, car seule la situation était en cause ; du reste, les autres avaient agi comme eux.

Il ne fallait pas qu’après s’être comportés comme de parfaits tortionnaires, ils perdent, en plus, confiance et estime de soi. Qu’en serait-il si l’on devait appliquer aux meurtriers, pris dans des conditions réelles de génocide de masse, une compréhension aussi accommodante ? Reconnaissons que la question est pour le moins délicate.

Même si l’on désire admettre l’influence prépondérante des facteurs liés à la situation ou à l’environnement sur le comportement, doit-on pour autant exclure tout ce qui revient également aux dispositions personnelles ? C’est là un débat qui agite les théoriciens de la psychologie sociale depuis des décennies. Les enquêtes personnalisées menées, huit mois plus tard, auprès des participants de cette fausse émission montrent pourtant que certaines dispositions individuelles ont joué un rôle explicatif dont on ne saurait minimiser l’importance.

Cela est une donnée scientifiquement intéressante, et socialement capitale : existerait-il un antidote à l’aveuglement de la soumission ? Contrairement à ce que prédirait une position «situationniste» radicale, il est, en effet, possible d’identifier plusieurs variables individuelles liées à l’obéissance. C’est ainsi que les sujets sont d’autant plus incités à obéir qu’ils adhèrent aux valeurs de la coopération sociale et de l’amabilité et qu’ils sont socialement intégrés. Inversement, ceux qui se sentent le moins satisfaits de leur sort ou ont une inclination au refus de statu quo social ont une bien plus grande propension à la rébellion. Il existe une grande différence entre «être pris par les circonstances» et la capacité à leur «faire face», et cette capacité se rapporte à une manière personnelle de se rapporter au monde et aux autres qui est le propre de ceux qui savent ne rien perdre de leur présence à soi et de la fidélité à leurs principes. Ce que ces résultats indiquent, c’est que l’action désobéissante est plus difficile pour les personnes les plus intégrées dans le système.

Enfin, doit-on conclure de ce «jeu» que la télévision est devenue un instrument nocif au point de nous conduire à commettre les pires atrocités ? La conclusion prête à nuance. De fait, les conditions spécifiques d’un plateau télévisé, la présence du public et d’autres facteurs encore constituent des facteurs aggravant l’obéissance massive des sujets. Mais celle-ci s’était déjà manifestée à grande échelle dans le laboratoire d’une prestigieuse université américaine.

Il demeure scientifiquement impossible d’accréditer la thèse d’un pouvoir supérieur de la télévision par rapport à d’autres autorités, les conditions d’une comparaison rigoureuse n’étant pas présentes. Ce qui n’enlève rien à la force du message. Les dérives de la télé-réalité doivent être dénoncées lorsque celle-ci conduit les personnes à accepter de commettre des actes aussi graves et dégradants, pour eux-mêmes et pour les autres, qu’elles ne commettraient pas en d’autres circonstances. Mais ce n’est pas la télévision seulement qu’il s’agit, en l’occurrence, de mettre en cause. Avec elle, il faut dénoncer toutes les institutions sociales qui établissent et développent en leur sein cette dynamique perverse de la soumission à une autorité malfaisante. Et comment ne pas songer à ce qui se déroule quotidiennement dans l’univers clos de bien des entreprises ?

L’actualité récente a montré combien les facteurs de la destructivité ordinaire et les dynamiques de l’obéissance qui y sont à l’œuvre peuvent conduire certains employés au désespoir et au suicide. Le système n’explique pas tout. Au cœur de tout système, il y a toujours des hommes. Les uns qui décident et ordonnent, les autres qui exécutent, ceux enfin qui en subissent les conséquences, parfois mortelles.

Laurent Bègue est professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble-II ; Michel Terestchenko est philosophe.
Le Monde, 9 mars.

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Âne 12/03/2010 12:49


Lire "La psychologie de masse du fachisme" de Wilhelm Reich. Debord avait détourné ce titre en "Psychologie de la soumission".


Le sujet du “tortionnaire” repose son angoisse sur l’autorité et la fonction de l’autorité se situe dans ce repos que ce sujet corrobore.


C’est l’autorité, quelle qu’elle soit, qui le légitimise dans son acte tortionnaire en le rendant social, collectivement reconnu comme indispensable ou abjecte.


L’origine de son absence d‘empathie, sa mort empathique ne fait l’objet d’aucune discution, hélas : quelle est la puissance de cette angoisse dont l’intensité fait reposer
sur l’autorité une telle absence d‘empathie ?


C’est que l’origine même de cette angoisse, son tréfond, effraie le sujet et c’est cette frayeur que repose toutes les vilénies “politiques”. Cette angoisse est d'ordre génitale, de la
satisfaction amoureuse accomplie.


Le policier ou le gendarme, j’y pensais ce matin, qui arrête une personne pour une raison qui est dépourvue de fondement légal (- Quoi ? Vous n’avez pas de carte d’identité ? Vous êtes
obligé d’en avoir une sur vous  : aller, au poste, en GAV !) formule son autorité sur l‘angoisse politique du moment, sur l’ambiance sociale
affective du moment, qu’importe la teneur des lois (que nos avocats tentent de protéger) en fonction de son degré d’empathie qui se règle (c’est LUI qui le décide, personne d’autre à sa place, et
relativement à de l’intensité de son angoisse et de sa solution sociale) sur les possibles du moment politique. Il trouve, à travers le pouvoir que lui confère l'autorité à laquelle il se soumet,
la légitimité de son impuissance devant la satisfaction sexuelle gratifiante... et qu'il veut imposer à l'Autre, bien sûr, par les coups, etc.


Et tout est fait, non pas pour résoudre l’angoisse, mais pour l’intensifier, sinon que notre propre degré d’empathie.



jaf@r 10/03/2010 10:48


ça me fait penser à ces médecins qui ont injecté massivment de vaccins dont ils ignoraient l'efficacité, la dangeurosité à des millions de "moutons" pour les portéger d'une grippe qui s'est avérée
massivemetn bénines. Ces médecins n'ont jamais utilisé leur libre arbitre pour évaluer à leur niveau le "bénéfice risque" qui doit guidé chaque décision en médecine...