Notes pour servir à l'histoire de l'I.S. de 1969 à 1971

Publié le par la Rédaction



Notes pour servir à l’histoire de l’I.S. de 1969 à 1971

«Les individus sont tels qu’ils manifestent leur vie. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien par ce qu’ils produisent que par la manière dont ils le produisent.»
Idéologie allemande.

«L’on a plus de peine, dans les partis à vivre avec ceux qui en sont qu’à agir contre ceux qui y sont opposés.»
Cardinal de Retz, Mémoires.

Les Thèses sur l’I.S. et son temps rapportent ce que l’I.S. a fait depuis 1969, et toutes les raisons de ce qu’elle a fait. Il suffira d’ajouter ici quelques informations succintes sur les principales circonstances qui se rencontraient dans la même période ; et sur ce que devinrent quelques individus.

Un mois environ avant la parution du numéro 12 de la revue française, le 28 juillet 1969, Debord annonça, par une lettre adressée à toutes les sections de l’I.S., qu’il cesserait après ce numéro d’«assumer la responsabilité, tant légale que rédactionnelle», de la direction de cette revue. Il évoquait «le vieux principe révolutionnaire de la rotation des tâches», en lui accordant «d’autant plus de poids en la circonstance que plusieurs textes de l’I.S. ont grandement mis l’accent sur la cohérence et les capacités suffisantes de tous ses membres». Or, une telle satisfaction affichée paraissait assez démentie par le fait qu’à mesure que le nombre des membres de la section française augmentait, ceux-ci avaient étrangement pris l’habitude d’abandonner à Debord le soin de réaliser une part toujours plus importante des récents numéros. Un comité de rédaction fut peu après élu sans peine pour produire plus collectivement un prochain numéro ; tous convenant que celui-ci devrait en outre apporter un renouvellement de la forme et du contenu de cette revue, pour l’adapter à des conditions d’activité devenues plus complexes et plus avancées. Ainsi, ce premier symptôme d’une crise vers laquelle courait l’I.S. passa presque inaperçu, dans le climat d’une euphorie qui, chez plusieurs camarades, était réelle ; et chez d’autres, simulée.

La Conférence de Venise constitua un second symptôme, plus manifeste et plus pesant. La VIIIe Conférence de l’I.S. se tint à Venise du 25 septembre au 1er octobre 1969, dans un bâtiment très bien choisi du quartier populaire de la Giudecca. Elle fut constamment environnée et surveillée par un grand nombre de mouchards, italiens ou délégués par d’autres polices. Une part de cette Conférence sut formuler de bonnes analyses sur la politique révolutionnaire en Europe et en Amérique ; et notamment prévoir le développement de la crise sociale italienne dans les prochains mois, ainsi que les interventions que nous aurions à y faire. Mais, si un tel débat montrait certainement à l’œuvre le groupement politique le plus extrémiste, et le mieux informé, existant alors dans le monde, les meilleurs aspects de ce que signifiait aussi l’I.S. en tant que théorie fondamentale, critique et création dans l’ensemble de la vie, ou simplement capacité de dialogue réel entre individus autonomes — «association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous» —, s’y montrait complètement absent. L’esprit «pro-situ» se manifesta à Venise d’une manière grandiose. Tandis que systématiquement quelques camarades imitaient de Vaneigem le silence prudent, la moitié des participants usèrent les trois quarts du temps à redire avec la plus grande fermeté les mêmes vagues généralités que venaient d’affirmer chaque précédent orateur ; et le tout était traduit à mesure en anglais, en allemand, en italien et en français. Chacun de ces éloquents camarades n’avait évidemment que le but de souligner qu’il était tout autant situationniste qu’un autre ; en quelque sorte donc de justifier sa présence dans cette Conférence, comme s’il avait pu s’y trouver par hasard, mais aussi bien comme si une ultérieure justification plus historique n’était pas abandonnée dans la seule poursuite de cette reconnaissance formelle qui eût dû être considérée comme déjà assurée. Bref, les situationnistes étaient là dix-huit, qui avaient de l’esprit comme quatre.

Après Venise, le comité de rédaction français, composé de Beaulieu, Riesel, Sébastiani et Viénet, ne réussit pas, pendant plus d’une année, à produire même quinze lignes utilisables. Non que leurs écrits fussent jamais repoussés par d’autres ; tout simplement, ils ne pouvaient rien écrire qui les satisfasse eux-mêmes. Et sur ce point il faut reconnaître qu’ils se montraient lucides.

Mustapha Khayati, qui avait compté parmi les camarades les plus intelligents et efficaces des années récentes de l’I.S., avait présenté sa démission à la Conférence de Venise, qui l’accepta, tout en exprimant un désaccord profond sur ses perspectives ultérieures. Il s’était imprudemment engagé deux mois plus tôt dans une participation aux activités du Front Populaire Démocratique de Libération Palestinien, au sein duquel il croyait discerner une fraction prolétarienne révolutionnaire ; et l’on sait que l’I.S. ne peut admettre une double appartenance qui friserait aussitôt la manipulation. Khayati montra par la suite, en Jordanie, qu’il était un révolutionnaire moins sûr quand il se trouvait isolé, dans une position à vrai dire presque désespérée mais où il s’était mis lui-même, que lorsqu’il était bien accompagné. La fraction prolétarienne du F.P.D.L.P. et la moindre expression même de ses perspectives autonomes n’avaient existé que dans l’imagination bien intentionnée de Khayati, qui se retrouvait siégeant dans la simple direction de cette misère gauchiste sous-développée. Toutes les organisations palestiniennes étaient armées et jouissaient en Jordanie d’une situation de double pouvoir, mais celui-ci se présentait exactement au niveau des conditions locales. Tout le ridicule des États arabes impuissants, divisés, et accumulant les tartarinades sur leur unité, se retrouvait en concentré dans les pseudo-appareils étatiques embryonnaires qui se partageaient la partie du territoire jordanien qui avait peu à peu échappé à l’État de Hussein. Un double pouvoir ne peut jamais durer, mais cependant aucune des organisations palestiniennes ne voulait renverser Hussein, et ainsi toutes renonçaient à leur seule faible chance de vaincre, en ne voulant même pas voir que c’était la dernière heure pour tout risquer : car chacune d’elles craignait que l’opération ne profitât à telle organisation rivale et à son État arabe protecteur. Il était donc parfaitement évident que Hussein détruirait les organisations palectiniennes. Il fallait être prisonnier d’une véritable hystérie idéologique pour ne pas constater que peu de chefs d’État ont su constamment faire preuve d’autant de fermeté que le roi Hussein pour se maintenir coûte que coûte au pouvoir, dans les conditions les plus difficiles ; et qu’il dispose de l’armée la plus solide et la plus fidèle de tous les pays arabes (ce qui, certes, n’est pas beaucoup dire ; mais c’était bien assez pour abattre les malheureux Palestiniens obéissant militairement à de tels stratèges). Khayati ne pouvait ignorer tout cela ; mais il n’a littéralement rien su en dire, sous aucune forme. Pourtant, la boukha était tirée, il fallait la boire. Puisque les éléments révolutionnaires palestiniens avaient mérité l’adhésion de Khayati, ils méritaient aussi qu’il soutînt devant eux une perspective minimum, et qu’il les mît en garde. Il s’est contenté de revenir en Europe fort déçu, avant l’inévitable répression. Sans doute a-t-il fait paraître depuis, le 1er août 1970, en compagnie de Lafif Lakhdar, vingt-quatre thèses, du reste très insuffisantes, intitulées En attendant le massacre. Mais ces thèses, publiées dans le journal trotskiste An Nidhal, sont en fait écrites après le massacre, qui avait commené avant l’été et n’avait plus qu’à être parachevé à l’automne. Ainsi donc Khayati disparut définitivement de l’I.S. ; et en en sortant il ne s’est certes pas rapproché de la praxis révolutionnaire, et ne nous a pas donné lieu de nous féliciter de la maîtrise que peuvent y déployer des camarades qui ont été formés par l’I.S.

La section italienne de l’I.S. réussit beaucoup mieux dans des circonstances pratiques presque aussi dangereuses ; notamment en réussissant à échapper à la police qui faisait mine de la rechercher après l’explosion des bombes que les services de protection de l’État italien ont utilisées, en décembre 1969, pour briser ou retarder le mouvement des grèves sauvages qui en venait à ce moment à constituer une menace de subversion immédiate de la société. Elle sut également aussitôt publier et diffuser clandestinement le tract Il Reichstag brucia ? qui, plusieurs mois avant les premiers timides doutes avancés par les gauchistes italiens, révélait l’essentiel de cette manœuvre. La Conférence de Venise avait fort bien vu venir les troubles du trimestre suivant, et avait même arrêté d’avance l’envoi, en renfort de la section italienne, de quelques «aventuriers français, tous gens d’élite et d’escarmouche», pour réemployer l’expression du Loyal Serviteur au temps d’autres guerres d’Italie. Cependant, cette fois, ce fut l’État qui sut ressaisir hardiment l’initiative (donnant un exemple de ce qui pourra aisément se reproduire ailleurs) ; et ce furent les camarades italiens qui durent pour quelque temps s’exiler en France.


L’ensemble des faits ci-dessus évoqués nous mena à entreprendre, au commencement de 1970, un débat d’orientation qui devait décider de ce que l’I.S. avait désormais à faire, et surtout examiner comment elle le faisait, et pourquoi certains n’arrivaient à rien faire. Ce débat, qui dura près d’une année, montra clairement le vide et l’abstration des conceptions de beaucoup de situationnistes contemplatifs, et même les ruses naïves de certains d’entre eux. Quelques-uns disaient avec assurance qu’il fallait faire justement ce qu’ils ne savaient pas faire ; d’autres répétaient tranquillement dievrs projets qu’ils ne voulaient absolument pas entreprendre d’exécuter. (On pourra lire, à l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam, la masse de documents inintéressants et la correpondance fastidieuse qu’ont accumulés à ce moment tous ceux qui ne savaient rien faire d’autre.)

Certaines insuffisances et erreurs dans ce débat ou dans la conduite pratique entraînèrent, avant la rupture plus générale que nous avons entamée en novembre 1970, le retranchement d’un certain nombre de membres de l’I.S. Successivement et sur cinq affaires distinctes, Chevalier, Chasse et Elwell, Pavan, Rothe, Salvadori furent exclus pour avoir gravement manqué aux règles organisationnelles de l’I.S. Beaulieu et Cheval durent démissionner, mais pour des motifs bien opposés : Beaulieu parce qu’on lui reprochait sa bêtise et son manque de dignité, Cheval parce qu’il avait, après une beuverie plus mal supportée que les autres, tenté de défenestrer Sébastiani, qu’il n’avait pas reconnu, et qui enfin fut obligé de se défendre (on concevra que l’I.S., justement parce qu’elle met en jeu une certaine violence, ne puisse accepter que celle-ci s’exerce, à quelque occasion que ce soit, entre ceux qui en font partie). On doit souligner en conclusion que Patrick Cheval, Eduardo Rothe et Paolo Salvadori, en dépit des regrettables incidents qui nous ont contraints de nous séparer d’eux, sont des camarades estimables qui sans doute pourront apporter quelque notable contribution à des moments ultérieurs du processus révolutionnaire de ce temps. Les autres, non.

Ces incidents, justement parce qu’ils n’avaient pas emporté que les pires, ni tous les pires, n’amélioraient point la qualité de nos penseurs ni la verve de nos rédacteurs. Quoique tout le monde se soit toujours jeté comme un seul homme dans la condamnation des exclus, beaucoup de situationnistes continuaient à se tolérer entre eux, alors que les conditions mêmes qu’ils vivaient rendaient suspectes une telle longanimité. Malgré son urgence reconnue, la critique des pro-situs n’avançait pas plus vite que la critique de la nouvelle époque ou l’autocritique réelle de l’I.S. Ceux de nous qui apportèrent le plus d’éléments pour ces tâches furent approuvés en principe, mais sans que rien en soit effectivement repris et employé. Pourtant on pouvait même lire dans Informations Correspondance Ouvrières, journal généralement plus sot et plus mensonger, ces lignes pleines de sens : «Depuis deux ans, tous les vaneigemistes ont très bien réussi à figer la lutte pour l’aventure humaine, que l’I.S. avait menée pendant quinze ans, dans une sphère donnée, et pas toute seule non plus. La lutte pour la vie quotidienne et à partir de la vie quotidienne s’est gelée en une misérable esthétisation de “certains” rapports, “certaines” afffinités, “certains” désirs, le tout accommodé d’un certain apolitisme qui fait douter de leur désir de vivre. Quant à leurs possibilités ludiques et créatrices, il suffit d’en avoir côtoyé pour être persuadé qu’elles ne dépassent pas celles des bons vivants que nous sommes tous» (I.C.O., supplément aux nos 97-98, s.d.).

Depuis la Conférence de Venise, et durant toute cette crise, on s’était accordé sur le fait que l’I.S. n’accepterait pas de nouvelles adhésions avant d’avoir clairement dominé les difficultés qu’elle trouvait en elle-même. Sans doute, il eût été plus expéditif de faire entrer dans l’I.S. un certain nombre de nouveaux camarades, qui auraient immédiatement entrepris de chasser les incapables et les démodés. Cependant, ceci eût présenté le grave inconvénient de renforcer l’I.S., alors que les conclusions théoriques les plus générales que l’on pouvait déjà esquisser sur cette crise et la nouvelle époque nous menaient au contraire à la certitude qu’il convenait d’affaiblir l’I.S. En outre, une telle voie devait entraîner forcément, au moins dans un premier stade, une certaine subordination de ces nouveaux camarades à nos perspectives, pour une lutte qui les ferait triompher parmi les situationnistes de plusieurs pays ; et nous ne voulons plus d’une telle subordination, même momentanée, maintenant que nous avons bien vu ce qu’elle est — et nous avons si bien vu cela justement parce que l’époque nous permet maintenant de nous en passer. Ces adhésions auraient donc constitué une mauvaise voie ; et pour aboutir à un résultat lui-même inopportun.

D’autre part, il était bon que l’I.S. gardât quelque temps le silence, surtout en France. D’abord pour interrompre le réflexe conditionné d’une foule spectatrice — certainement plus de la moitié de nos dizaines de milliers de lecteurs — qui n’attendait que le prochain numéro de la revue qu’elle avait pris l’habitude de consommer, afin de remettre à jour ses «connaissances» et son orthodoxie rêvée. Mais aussi parce que l’I.S. n’avait jamais rien écrit qui soit secrètement en contradiction avec ce que, dans l’ensemble, elle était. Dans le moment où l’I.S. connaissait une grande part de sa misère, mais ne l’avait pas encore surmontée, son silence a évité l’impardonnable scission entre des écrits qui tenteraient de se présenter comme partiellement ou complètement justes et les conditions réelles misérables qui resteraient incritiquées : des écrits authentiques de quelques-uns justifiant l’existence inauthentique des suiveurs silencieux. Une telle scission dissimulée ne permettrait pas de dire vraiment quelque chose de juste contre la bureaucratie chinoise ou le gauchisme américain ; tout serait affecté d’un coefficient mensonger. L’I.S. a donc maintenu sa vérité en ne disant rien qui puisse indirectement couvrir un mensonge ou une grave incertitude sur elle-même. Sans doute, beaucoup de situationnistes voulaient poursuivre, par arrivisme ou simple vanité personnelle, le rôle glorieux d’une I.S. qui eût ajouté quelques belles pages à son style ancien, au prix de quelques demi-critiques sur le passé proche et les derniers exclus ; et présenté ainsi une amélioration ou un dépassement dont eux-mêmes n’étaient pas porteurs. Mais justement ceux qui eussent aimé maintenir ce style de publications n’étaient pas capables de les écrire. Ceux qui au contraire le pouvaient laissèrent donc les incapables s’embourber assez longtemps, simplement en prenant au mot les principes organisationnels de l’I.S. (capacités en général égales de ses membres), dont on voyait précisément qu’ils ne pouvaient plus du tout se vérifier avec ces gens, et dans de telles conditions. Ce fut la «preuve par neuf» qui montra que l’insuffisance dans la forme était identique à l’insuffisance dans le contenu. En faisant taire l’I.S. de cette manière, assez longtemps, nous avons fait apparaître — d’abord en négatif — sa crise ; et nous avons ainsi commencé d’aider la pensée et l’action de réelles forces autonomes à se libérer par elles-mêmes. À un stade ultérieur, il nous paraît encore mieux de cesser la publication d’une revue qui commençait à jouir d’un succès trop routinier. D’autres formes d’expression situationnistes sont plus adaptées à la nouvelle époque. Elles troubleront davantage les habitudes des spectateurs confortables, qui ne sauront jamais la réponse à leur attente la plus passionnée  : quelle couleur métallique avait été choisie pour le numéro 13 ? La revue appelée en France Internationale situationniste a paru pendant onze ans (et elle a du reste pendant ce temps achevé de mettre en faillite ses deux imprimeurs successifs). Elle a dominé cette époque, et elle a atteint son but. Elle a été très importante pour faire passer nos thèses dans cette époque. Les nombreux aficionados pro-situs, qui ne savent pas du tout à quoi cette revue servait — et qui semblent bien incapables eux-mêmes de faire, sur la base de l’autonomie égale qu’ils proclamaient pour nous plaire, quelque chose qui soit à ce niveau —, rêvaient sans doute que l’on continuerait à leur fournir jusqu’à la fin du siècle — et pour 3 francs, «prix intéressant» — leur petite dose de «fête» intellectuelle. Eh non ! S’ils tiennent à lire de telles revues, ils devront maintenant les écrire eux-mêmes.

L’impuissance historique des situationnistes contemplatifs, placée sous la meilleure lumière expérimentale, avait à l’automne de 1970 parfaitement rejoint son concept. Ils devaient convenir qu’on ne peut faire de la théorie révolutionnaire en négligeant les fondations matérielles des rapports sociaux existants. C’est cette critique du réel capitalisme moderne qui sépare l’I.S. de tout le gauchisme, et aussi des soupirs lyriques mensongers des divers vaneigemistes. Il nous avait fallu reprendre la critique de l’économie politique en comprenant précisément et en combattant «la société du spectacle». Et il fallait assurément continuer ceci parce que cette société, depuis 1967, a poursuivi son mouvement de décadence d’une manière accélérée. Ceux des contemplatifs qui se savaient eux-mêmes les plus minables — les Beaulieu, Riesel et Vaneigem —, et qui se consolaient en traitant parfois de haut, au nom de l’I.S., quelques individus qui étaient au-dehors mais valaient souvent beaucoup mieux qu’eux, ne pouvaient ni refuser ni exécuter ce travail ; et se trouvaient paralysés en proportion devant les plus simples activités. Pendant ce temps, l’histoire continuait, même pour nous ! Et il y avait aussi, sans arrêt, des gens à voir, des textes à lire, des lettres à écrire dans dix pays, des traductions à faire, etc. Tous ceux qui ne pouvaient rien, ou presque rien, de tout cela — ou alors le faisaient mal — commençaient à nous fatiguer grandement par leur simple fréquentation : leur insistante et ennuyeuse présence prétendait presque capter une part du temps de ce qu’ils appelleraient nos divertissements ou débauches (réalités qui ne sont pas non plus contraires à l’esprit de l’I.S., quoique cela aussi leur soit resté qualitativement assez inaccessible). Et ils ressentaient bien de l’aigreur en ne se trouvant que trop tenus à l’écart dans la vie quotidienne, alors qu’ils y étaient plus mornes encore que dans le bavardage politique. Si «l’ennui est contre-révolutionnaire», l’I.S. le devenait à vive allure, sans susciter autant de protestations qu’on eût pu en attendre.

Le 11 novembre 1970, une tendance s’est constituée dans l’I.S. qui annonçait dans la Déclaration répandue à cette date, sa volonté de «rompre complètement avec l’idéologie de l’I.S.», par «une critique radicale, c’est-à-dire ad hominem», en n’acceptant «aucune réponse qui soit en contradiction avec l’existence réelle de celui qui la formule», et en voulant aboutir au plus tôt à une «scission dont la discussion imminente fixera les frontières». Cette tendance se donnait du reste pour un premier pas, et devait aussi poursuivre l’épuration dans ses propres rangs. Notre Déclaration eut une efficacité pratique instantanée parce qu’elle se concluait sur l’annonce que nous allions «faire connaître nos positions en dehors de l’I.S.». La débandade des contemplatifs commença sur-le-champ.

Horelick et Verlaan, derniers restes de la section américaine, ne voulaient pas d’une scission. Mais pour éviter une scission, il faut que les deux côtés aient la même intention. Outre les fautes que l’on pouvait relever dans leur pratique ou leurs prétentions dans nos rapports organisationnels, nous leur signifiâmes que leur participation à nos activités avait été en tout temps trop minime pour que nous puissions continuer à nous considérer comme co-responsables de ce qu’ils feraient. Leur scission même préféra ne pas se présenter longtemps pour telle et devint, sous le titre Create Situations, un groupe autonome dans lequel Verlaan au moins poursuit une activité principalement consacrée à la traduction américaine des anciens textes de l’I.S.

Vaneigem au pied du mur dut montrer au public ce qu’il était devenu par le texte de sa démission (recueilli dans les annexes du présent livre), où sa maladresse est aussi frappante que son ignominie. Le pauvre enfant à qui l’on a cassé son jouet pisse un petit coup de dépit en s’en allant : l’I.S. n’était pas du tout intéressante ! Na ! Il retrouve ainsi une originalité qu’il avait bien perdue depuis un bon lustre, quoique sur une position tout à fait renversée, puisqu’il est (et précisément lui…) sans doute aujourd’hui le seul au monde à prétendre que l’on peut écarter l’inquiétant problème historique et social de l’I.S. avec un si tranquille pseudo-dédain. On comprend fort bien pourquoi Vaneigem peut maintenant se demander si l’I.S. a existé : «The proof of the pudding is in the eating.» Vaneigem avait écrit un livre révolutionnaire dans une certaine période, livre qu’il n’a su ni traduire en pratique ni corriger avec les progrès de l’époque révolutionnaire. En cette matière, on ne peut juger de la beauté d’un livre que par celle de la vie. Alors, de plus, qu’un livre si «subjectif» — où abondent les redondantes confidences sur lui-même et sur ce qu’il lui faut, ou lui faudrait, de plus radical — ne peut être que le couronnement d’une vie généreusement risquée et goûtée, Vaneigem n’avait que préfacé sa vie inexistante. Maintenant, suivant son seul talent d’homme de lettres, il préface autrui. Dans un communiqué À propos de Vaneigem, rédigé tout de suite après par Debord et Viénet, l’I.S. l’avait publiquement sommé de désigner au moins une des «tactiques manœuvrières» qu’il prétendait avoir constaté, et qu’il aurait donc évidemment «laissées passer», pendant tout le temps qu’il était parmi nous. Le personnage a préféré avouer, par son silence, sa calomnie ; plutôt que de se risquer à la soutenir.

Il faut citer tout à fait à part le camarade Sébastiani. Il nous a adressé à ce moment deux textes successifs, d’une incontestable honnêteté. Il s’autocritiquait sur le fait qu’il avait été beaucoup trop inactif, et notamment dans l’écriture. Mais il faudrait être bien mesquin pour reprocher à Christian Sébastiani, qui, peu avant d’être dans l’I.S., fut l’auteur de plusieurs des plus belles inscriptions de mai 1968 — et qui a donc exprimé avec un mérite éminent un des aspects les plus originaux de ce moment historique —, sa paresse devant les travaux d’écriture de jours moins brûlants. Ce que nous lui reprochions, et qui devait malheureusement entraîner la fin de notre collaboration, c’est qu’il ne s’était pas vraiment employé, comme il le devait, à gérer lui-même l’I.S. ; et que même au bout de cette crise, il n’a pas semblé en reconnaître en termes théoriques toute la profondeur. Nous devons aussi nettement déclarer qu’il ne peut être identifié à l’image courante du pro-situ — ou du pro-situ membre de l’I.S. — dans la mesure où cette image comporte comme traits dominants la dissimulation, la lâcheté, la petitesse dans tous les apsects du comportement, et fréquemment l’arrivisme. Sébastiani, si on peut lui reprocher une insouciance parfois poussée jusqu’à l’irréflexion, a toujours été parmi nous franc, courageux et généreux. Il est estimable par la dignité de sa vie, et agréable à fréquenter.

Peu après cette scission, en février 1971, René Viénet a démissionné pour «convenance personnelle». Enfin, et comme pour que le drame des troubles civils et des proscriptions dans l’I.S. ait vraiment quelque chose de shakespearien, il n’y a pas manqué le personnage du bouffon : René Riesel. Celui-ci avait vu disparaître avec joie plusieurs de ses rivaux, car il croyait ainsi progresser dans sa carrière. Mais la nouvelle situation l’obligeait à entreprendre diverses tâches dont il était plus incapable que personne. Révolutionnaire à dix-sept ans — en 1968 — Riesel a connu la rare mésaventure de devenir vieux avant d’avoir dix-neuf ans. Jamais un tel fruit sec ne s’était adonné si désespérément à un arrivisme si extrême, dont tous les moyens lui sont refusés. Il essayait de masquer cet arrivisme, et l’aigre envie qu’entraîne son échec permanent, sous cet air d’assurance mal assuré du faible que l’on sent redouter à tout instant un mot dur, ou un coup de pied. Mais il ne pouvait plus alors masquer pour quelques semaines de supplément sa suprême impuissance dans les activités de l’I.S. qu’en mentant piètrement aux uns et aux autres sur l’état d’avancement ou de quasi-achèvement de ses travaux inexistants. Simultanément, il s’était livré en douceur à quelques autres petites indélicatesses d’arrière-boutique et de tiroir-caisse ; et s’était même vu obligé de cautionner clandestinement, auprès de certaines personnes qu’il croyait bien choisies, quelques gros mensonges par lesquels sa burlesque épouse tentait d’améliorer l’image de son standing mondain, étant évidemment laissée sur sa faim par toute la pauvre réalité de son ménage. Tout cela se trouva naturellement très vite su, comme n’importe qui d’autre que ce médiocre escroc eût pu en être assuré d’avance. Riesel dut avouer, et fut donc exclu, en septembre 1971, à des conditions que personne n’avait encore subies dans l’I.S., pas même les menteurs garnautins de 1967.

Ainsi, l’activité théorico-pratique de l’I.S. et son plaisir, qui s’étaient endormis, ont reparu tout de suite dans le processus de l’épuration. Les aspects légers et superficiels de cette affaire, et notamment la réalité franchement comique de plusieurs de ceux qui y perdirent leurs masques de tragédiens et leur cothurnes subversifs, ne doivent pas faire oublier qu’il s’agissait au fond, parce que les résultats concernaient l’I.S. et donc bien d’autres gens, d’un affrontement sur les conditions les plus générales des luttes révolutionnaires de notre époque, et sur l’histoire elle-même.

Première annexe du livre La Véritable Scission
dans l’Internationale
(Champ Libre, avril 1972).

Publié dans Debordiana

Commenter cet article