No Border Bruxelles : Témoignage critique de la préparation et des évènements du vendredi 1er octobre

Publié le par la Rédaction

 

TÉMOIGNAGE CRITIQUE AUTOUR DU VENDREDI 1er OCTOBRE À BRUXELLES

 

Jeudi 30 septembre : Annulation des actions et terreur

 

Vu l’ampleur et la violence de la répression qui a frappé les No Border au Bloc Anticapitaliste la veille, toutes les actions du jour sous la thématique SMASH ECOFIN initiée par le groupe Precarious United ont été tout bonnement annulées. Toute la journée nous avons recueilli des témoignages du massacre de la veille, dans une terrible atmosphère dimpuissance. Les réunions et AG du jour tentèrent des analyses critiques, parfois stériles de notre défaite de la veille.

 

La manif sauvage contre toutes les prisons, les frontières et l’État du vendredi soir est maintenue, avec la stratégie convenue quelle ne se réalisera que par les initiatives convergentes et coordonnées entre tous les groupes affinitaires. Tandis que lon voit des camarades tomber en sanglots par rapport aux violences policières de la veille, pétrifiés de terreur et traumatisés, la rage de constater tant de violence, darrestations et dintimidations policières donne à beaucoup la volonté de répondre au coup par coup et toute la journée les groupes affinitaires établissent des stratégies pour le lendemain soir. Pour beaucoup, maintenir le point de rendez-vous à la Gare du Midi à 19h représente une erreur tactique énorme, car on sait très bien que la police ne veut en aucun cas voir une action daucune sorte réussir au centre même de Bruxelles.

 

On savait très bien que les flics nous attendraient en masse, on savait très bien que la Gare du Midi serait un énorme guet-apens, on savait très bien quil fallait sattendre à de nouvelles rafles et à des violences policières encore plus dures car non «protégées» par la moindre couverture de médias bourgeois ni de grosses manifs : vendredi soir, il ny aura que nous, que des No Border, que des anarchistes et des activistes. Malgré cela, nous naurons pas lintelligence de décider collectivement dadapter nos plans à la situation répressive. Beaucoup considèrent alors laction du vendredi soir comme une action-suicide, et pourtant tous savent que nous serons malgré tout au moins 200 à vouloir riposter contre la police. Cependant, sil reste une nécessité politique de maintenir les actions contre les prisons, les frontières et l’État ; force est de reconnaître quon aurait dû les modifier, plutôt que daller précisément là où les flics nous attendent.

 

En attendant, la journée du vendredi rimera avec pression psychologique : lhélicoptère de la police tourne longuement au-dessus du camp, avec des projecteurs le soir balayant les rues alentours et le NBC lui-même.

 

Vendredi 1er octobre : Détermination et impuissance

 

Dès le matin, des groupes affinitaires vont repérer le terrain et quittent le camp par souci dinvisibilité et de sécurité anti-keuf. Sur le NBC, beaucoup parlent de ce soir avec des soupirs abattus, avec crainte et peur, mais aussi avec solidarité et rage.

 

Comme la plupart, nous optons pour la tactique de linvisibilité : nous partons en groupes coordonnés de binômes en habits civils et nous dirigeons près de 4 heures à lavance vers lobjectif. À peine sortis du Camp, nous constatons que nous sommes filés. Des flics en civil nous suivent, signalent nos accoutrements et gueules. Nous nous engageons dans une ruelle, rebroussons chemin, reprenons dautres ruelles et parvenons à les semer. Des cars de flics arrivent dans la zone, patrouillent, cherchent des groupes selon les signalements donnés. Terreur policière.

 

Toute cette phase rappelle laction-tractage du mardi au No Border Camp de Calais où nous étions moins dune centaine, mais déterminés à passer entre les mailles du filet, donc à adopter des tactiques-commandos assez élaborées pour passer les check-point, se rendre invisibles, se fondre dans la masse, pour mieux surgir et frapper avant de disparaître. On sait ce que ça a donné alors : les CRS et BACceux nous ont chargé en pleine avenue, au milieu de la circulation avec courses-poursuite, chiens, hélicoptères, rafles dans les commerces et bars où les camarades se sont réfugiés.

 

Ainsi comme à Calais, la tension paranoïaque à se méfier dun regard trop insistant, dune voiture qui ralentit, dun individu qui nous regarde en téléphonant ou en griffonnant sur un papier. Occupation militarisée, omniprésence de la terreur policière, face à laquelle on ne peut compter que sur nous-mêmes, tiraillés entre les complicités et les délations.

 

Nous avançons, prudemment. Au fil du temps, avec lexpérience, nous savons quil ne faut pas regarder une patrouille de flics quand on en croise, les ignorer, rester décontractés, légers, apparemment nonchalants, tout en restant aux aguets et extrêmement vigilants, les yeux et les oreilles à laffut du moindre élément suspect. Les flics, surtout les civils, font de même. Dans une ville-matrice-citoyenne où la machine de domination-consommation-exploitation tourne à plein pot de sa graisse de résignation forcée, une nouvelle micro-réalité sinstaure par bulles : une réalité de guerre, de guerre sociale, de guerre totale, que seuls les protagonistes ennemis saisissent dans une sorte de haine complice. Avons-nous raison de jouer ce jeu ? Ne nous enfermons-nous pas dans une nouvelle sphère daction-répression dont les conditions sont posées par nos ennemis ? Sans doute. Comment en ce cas court-circuiter ces nouvelles situations ? Comment trouver les conditions de possibilité dune révolte sauvage et pirate, joyeuse et déterminée qui renverse la suprématie militaire et numérique de lennemi ?

 

17 heures. Premier point de rendez-vous entre trois de nos binômes. Un clin d’œil, un signe imperceptible de la main. Aux yeux du citoyen présent, nous ne nous connaissons pas, léchons les vitrines, nous promenons en bons touristes. Par intervalles de 5 minutes, nous nous retrouvons à une table de bistrot. Briefing dans un petit bar de quartier. Un camarade a fait un premier repérage : la Gare du Midi est quadrillée par blindés canons à eau, centaines de cars et voitures de flics, patrouilles avec des chiens, flics en civil, etc. Les autres binômes ont tous été repérés sur le trajet, malgré les précautions, par les rapaces en civil. Changement de binôme, brouillage des signalements, changement de fringues.

 

18h-18h30 : Constatant le dispositif dintimidation, nous nous posons à une terrasse de bar. Sur dautres terrasses, nous remarquons dautres camarades. En sirotant notre café et dun œil discret, nous constatons vite être assez nombreux dans le secteur : des camarades par dizaines, en binômes ou trinômes, en faux-couple, en touristes, en frère-sœur, se baladant, se prenant en photo, se posant devant des commerces, en civils, mais tous à repérer et décrypter le dispositif policier en présence. Les flics sont très visibles, en masse, comme un avertissement : on sait que vous êtes là, si vous tentez quoi que ce soit, on vous embarque, nessayez même pas.

 

Limpuissance est daccepter de jouer le jeu où ce sont les flics qui posent les pions.

 

Lerreur tactique est de se rendre au point de rendez-vous malgré lavertissement policier exprimé par sa simple présence dissuasive, de confondre détermination et aveuglement.

 

19 heures. Nous nous dirigeons vers la Gare du Midi, très prudemment mais nous choisissons, comme beaucoup dautres semble-t-il, de ne pas nous rendre directement dans lenceinte même de la Gare, bouclée par une armée de flics. Tandis que nous voyons des groupes de jeunes totos, en groupes de 10-15, tous lookés «black block», avec capuches et même parfois déjà masqués, en noir, aller tranquillement se jeter dans la gueule du loup, à lendroit précis où les flics ont positionné le plus gros de leurs troupes. Tristesse et agacement de voir un tel gâchis : en moins de cinq minutes, ils sont interceptés, interpellés, menottés et embarqués. Dautres groupes du même genre subissent le même sort.

 

Dès lors, les flics sagitent, les sirènes résonnent de partout, les gyrophares aveuglent la place, les flics en civil courent dans tous les sens pour interpeller violemment le moindre individu suspecté «anar». On fait quelques tours discrets de la Gare du Midi pour voir si néanmoins des possibilités percent, si un regroupement plus conséquent parvient à se faire, prêts à foncer les rejoindre. Mais nous ne croisons que des camarades isolés ou par deux qui quittent le secteur, tandis que les flics arrivent encore plus massivement. 85 arrestations dans la zone.

 

Repli.

 

Nous rentrons au No Border Camp, en évitant les endroits sensibles et propices au quadrillage répressif. Cest là que nous apprenons quun deuxième point de rendez-vous est fixé sauvagement à 21 heures à la Porte des Halles. Intelligence tactique et collective, enfin ? Pas si sûr, car les flics déploient toutes leurs forces et bouclent tous les points stratégiques. Lintelligence aurait été de fixer ce nouveau point de RDV «secret» peu de temps avant 19 heures et de ne pas se rendre du tout à la Gare du Midi qui ne fut quun piège à rats pour rafle et fichage.

 

En effet, 100 arrestations autour du secteur de la Porte des Halles et sur tous les chemins menant au Camp.

 

Au NBC, nous sommes alors très peu nombreux, la plupart sont dehors, pourchassés, traqués, matraqués. La Legal Team tourne à plein pot, nous tenant informés de lévolution de la situation. On apprend par ailleurs quune vingtaine de mineurs sont arrêtés également.

 

Ainsi, près de 200 arrestations au total. Plus tard, nous apprendrons quun commissariat a été attaqué et saccagé par une poignée de camarades, et que quelques voitures brûleront, ce qui nous réjouit. Toute la nuit, la Security Team triplera ses effectifs pour anticiper toute attaque de la police sur le NBC. La tension est là, palpable, silencieuse mais vive. Mais il nen sera rien.

 

Une équipe se met en place pour recueillir en voiture les camarades qui sortent de prison et les ramener en sécurité au Camp. À nouveau, des témoignages de violences policières, de tortures physiques et psychologiques, de menaces, etc.

 

La plupart des camarades ne rentrent que vers 5-6 heures du matin.

 

Guitoto - 7 octobre 2010.

 


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