Ni dieux, Ni maîtres, Ni ordre moral !

Publié le par la Rédaction

 

L’athéisme qui se contente de rejeter le religieux d’un revers de main en criant «Dieu est mort» est aveugle. Le religieux réapparaît sans cesse, et est intimement lié au politique (le refoulé du politique ?). Regardons la République et ses symboles pour s’en convaincre, de la «Mère Patrie» à ses cérémonies ritualisées. Allons plus loin : une insurrection avec son lot d’incendies et sa ferveur unificatrice a bien des côtés religieux. Et qu’en est-il de la science, souvent sacralisée au nom de la Raison toute-puissante contre les dogmes décadents de la religion ? Il faut pourtant avoir bien la Foi pour mettre des milliards dans des engins hyper-technicisés dont on ne sait pas si cela va marcher (ITER par exemple), ou même ce que cela va donner (accélérateur de particules enfoui sous terre en Suisse). Que dire du nucléaire ? Les prêtres ont été chassés par les scientifiques … toujours en blouse blanche.

 

Et que dire alors de l’économie, entité à la fois irréelle et en cours de réalisation, mythe moderne qui fait courir toute la civilisation humaine après des fétiches. Le Spectacle est la Religion la plus aboutie que le monde est connu, étant donné qu’il se nie en tant que religion et se fait même adversaire de l’obscurantisme. La Machine Travail-Planétaire, le monde de la Marchandise, des techno-sciences et de l’administration du vécu, est une illusion, mais qui s’est pourtant réalisée — même s’il ne faut pas oublier les résistances et les divers degrés d’intégration.

 

Dès lors, limiter la question du religieux à la question occidentale du dieu monothéiste serait donner trop d’importance à ce dernier. La (contre)tradition judeo-chrétienne a, avec raison, questionné les Églises et les religions. Là-dessus, le combat est loin d’être gagné : des gens cagoulés qui hésitent à détruire une église dans une zone autonome temporaire, des manifestants qui refusent d’entrer dans une église où se tient une messe anti-IVG… Une église n’est neutre que pour ceux qui refusent de voir l’aliénation dans laquelle le dogme religieux, quel qu’il soit, plonge l’humanité et nous éloigne toujours de la libération de notre existence. La spiritualité est éventuellement digne d’être respectée, visant justement l’émancipation. La religion est tout le contraire : elle n’est que dogme, donc domination et aliénation. Et s’il faut une église pour avoir une religion, il n’y en a point besoin pour être spirituel.

 

Qu’il y ait des pratiques rituelles et des croyances n’est pas un problème en soi. Il est même possible que ce soit une nécessité sociétale. Quoi de mieux qu’une fête dionysiaque pour s’attacher les uns aux autres ? L’origine de l’ordre culturel pourrait même bien être la résolution éminemment religieuse du deuil, c’est-à-dire la réconciliation des survivants pour faire société. Mais quand elles prennent la forme que peuvent prendre la religion, le scientisme, l’économie, l’idéologie tournée vers le pouvoir (marxiste orthodoxe par exemple) etc., il y a danger.

 

Se libérer du religieux finalement, c’est peut-être tout simplement prendre conscience de son poids par sa nécessité, et trouver ainsi un détachement suffisant vis-à-vis de lui pour le rendre plus ludique et politique que dogmatique et inconscient. De la même manière qu’on ne détruit pas le pouvoir, mais qu’on s’en prémunit, il faut aussi trouver des gardes fous, des mécanismes pour se protéger des dérives religieuses. En parler collectivement, dévoiler le voile qui recouvre ce qui constitue notre monde et plus largement garder toujours une capacité de critique et d’autocritique, sont déjà des premiers pas. Mais c’est insuffisant. Ce qui revient à dire qu’il faut encore détruire le Spectacle : les religions, l’économie, le scientisme, la politique contemporaine (citoyennisme et République en France) et toute idéologie dans son ensemble. Dans un seul et même mouvement, il s’agit donc de détruire ce qui nous oppresse et de construire ce qui pourrait nous convenir. Car il convient aussi de réaliser la démocratie (radicale et véritable) qui est dévoilement des mythes et discussion permanente (quoi d’autre que la forme de l’assemblée et de la libre association pour cela ou encore la mise en place de pratiques tournées vers l’autonomie ?). Elle suppose la lutte historique perpétuelle et le refus de toute surmédiation par une Église, une secte, un parti, un syndicat, un État etc., de toute dépossession politique et de sa vie. Bref, vivre dans une société à la dimension institutionnelle non occultée, jamais instituée et toujours en cours d’institutionnalisation avec toutefois la dose de rite et de routine qui rendent la vie possible. Or, essayer de rester critique, intransigeant sur la démocratie, offensif sur ce qui nous dépossède et nous exploite, mais aussi joyeux et humble, n’est-ce pas tout simplement être anarchiste ?

 

Un safariste
Les Échos du Safari, 9 juin 2010
Bulletin critique apériodique de la région caennaise.

 


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