Montreuil (93) : La Titanique, ce champ de bataille

Publié le par la Rédaction

Et maintenant quoi ?

 

Une certaine perception de la solidarité peut amener des personnes à ouvrir un bâtiment vide pour l’habiter, en faire un lieu de rencontre et de partage de pratiques. Elle peut pousser ces mêmes personnes à accepter de cohabiter avec une famille (R., L. et leur fils aîné) qui avait des vues sur le même bâtiment vide, sans les moyens concrets de l’occuper. Le besoin partagé de se défaire du versement contraint d’un loyer aurait pu constituer une base sérieuse de solidarité. Au 26/28 de la rue Carnot, à Montreuil-sous-Bois, le pari est tenu.

 

Les mois passent, les échanges se raréfient, il n’y a décidément pas d’atomes crochus : face à la volonté des unes et des uns de s’organiser collectivement, tant pour créer des espaces où l’on s’attaque aux différentes formes de domination et d’oppression dans les rapports humains que pour assurer un accueil d’urgence aux copains sans-papiers expulsés de leur maison puis du trottoir, pour soutenir les Rroms dont l’État a juré la disparition comme pour questionner l’ensemble du système psychiatrique … R. et L. n’ont jamais renvoyé que du mépris.

 

Faire vivre un lieu collectif implique d’être parfois confronté à des situations conflictuelles plus ou moins compliquées. Nous avons assumé chacune d’entre elles nous-mêmes, sans s’en remettre ni aux lois ni aux gros bras (qu’ils soient fonctionnaires ou non) : ces choses-là nous font vomir. Que R. profite de nos rares cafouillages en la matière pour asseoir son autorité en nous humiliant, en nous menaçant, n’est acceptable pour personne. Cela s’est pourtant produit à plusieurs reprises.

 

Mais vendredi soir [19 novembre], cette violence ordinaire a grimpé d’un cran supplémentaire. R. insulte deux habitantes, seules présentes, menace de mort et tente d’enfoncer la porte d’entrée de notre maison (heureusement bien renforcée). En peu de temps, la solidarité (celle que nous choisissons de porter) jouant, on se retrouve à une quarantaine dans la rue, à tenir tête à R. qui semble avoir pété le dernier de ses plombs. Les voisins veillent, les keufs débarquent, et s’entretiennent longuement avec R. qui a décidé d’en finir avec le squat et ne tient plus sa langue. L’enfant de trois ans et l’impressionnante chienne du vigile (R.) gambadent au milieu de nous et des uniformes pendant que papa et maman sympathisent avec les forces de l’ordre. Au bout d’un moment, les flics se cassent. R., L., leur fils et la chienne ne rentrent pas chez eux, probablement très déçus que leurs bavardages n’aient aucune conséquence immédiate. Ils partent en ville.

 

De notre côté, nous estimons que le vase était déjà trop plein depuis longtemps et que ces gouttes d’eau doivent être les dernières. Soutenus par un bon nombre d’amies et d’amis, les habitants décident de rompre l’insupportable cohabitation avec des gens qui mettent en danger les personnes, en péril le squat et, nous le découvrons par la suite, font payer un loyer aux trois personnes qu’ils disent «dépanner» dans 12m² sans eau courante. R. et L. reviennent mais ils ne rentreront pas : notre patience a ses limites.

 

C’est là qu’entre en jeu l’autre conception de la «solidarité», celle de ceux qui vendent du sommeil à des gens en galère et mobilisent des jeunes sur la base des pires calomnies pour les envoyer au carton et les exposer physiquement comme judiciairement. D’une cité à l’autre, la version varie. Certains entendront L. raconter comment nous l’avons pourchassée et tapée, elle et son fils, au marteau. Pour d’autres, nous aurions profité de leurs vacances pour nous emparer lâchement de leur espace. On a même entendu parler de «squat de fachos» à notre propos…

 

Nous comprenons la réaction que ces récits ont provoquée. La colère que de telles situations peuvent réveiller mérite évidemment d’être exprimée. Mais que penser des personnes qui ont utilisé cette évidence pour remuer ciel et terre à partir de mensonges ? Aucune des raisons de se venger évoquées par R. et L. n’est sincère. Les conséquences, en revanche, de cette manipulation sont, elles, bien réelles. Notre colère est dirigée contre les deux personnes que nous tenons pour responsables de la propagation des rumeurs, et non contre ceux qui, de part et d’autre, en ont fait/font/feront les frais. Les attaques se sont succédé. Les tentatives de discussion afin de rétablir une certaine vérité se sont soldées par des affrontements et des arrestations. Des personnes venues soutenir ont été violemment attaquées et blessées…

 

Nous n’avons jamais souhaité cette guerre. Qui peut bien se sortir renforcé d’un affrontement aussi absurde ? La stratégie policière d’attiser et de laisser pourrir le conflit amène un élément de réponse. De fait, nous savons quelle utilisation est déjà et sera faite des évènements. Que des flics postés à quelques dizaines de mètres des attaques aient invité les jeunes à se joindre à la bataille («Mais qu’est-ce-que vous foutez là, allez les défoncer !») ne nous surprend pas. Quoi de plus pratique qu’une bonne petite guerre de quartier pour arrêter, ficher, perquisitionner et expulser sans procédure légale un lieu important pour un très grand nombre de gens mais qui irrite les puissants, et enfin justifier une politique toujours plus sécuritaire ? La société d’isolement et de contrôle dans laquelle nous vivons se nourrit avidement du moindre prétexte pour réprimer chez les indésirables et nettoyer les quartiers lisses et morts de tout ce qui pourrait faire passer la liberté, l’autonomie et la réappropriation de nos vies comme des possibles.

 

Il est temps que cela cesse. Nous avons, d’un côté comme de l’autre, déjà beaucoup trop perdu.

 

Liberté et guérison pour toutes et tous,

abandon de toutes les poursuites !

 

Indymedia Paris, 27 novembre 2010.

 

 

Escalade de violence autour d’un squat 

 

Les riverains n’en reviennent toujours pas. Quartier plutôt tranquille du Bas-Montreuil, la rue Carnot vient de traverser plusieurs jours de vives tensions autour d’un squat occupé depuis janvier par des personnes appartenant, selon la police, à la mouvance anarchiste. Après une escalade de violence entre ses occupants et des jeunes de la cité Beaumarchais, distante de quelques centaines de mètres, douze personnes ont été interpellées et onze d’entre elles, dont deux mineures, déférées au parquet mercredi soir. Plusieurs devaient être jugées hier après-midi en comparution immédiate.

 

L’affaire débute vendredi soir lorsque après une altercation les squatteurs décident de mettre à la rue un couple et ses deux enfants, qui occupent, eux aussi illégalement, un pavillon contigu à la maison squattée, située au 28, rue Carnot. La famille trouve alors refuge chez des parents à la cité Beaumarchais. Par solidarité, dimanche soir, six jeunes de la cité partent la fleur au fusil récupérer les affaires de la famille et se mettent à lancer des canettes sur le squat avant d’être mis en fuite. Lundi soir, c’est l’escalade.

 

Après avoir tenté de parlementer sans succès, une vingtaine de squatteurs armés de barres de fer et de bâtons débarquent vers 19 heures cité Beaumarchais pour en découdre avant d’être repoussés. À minuit, match retour : une trentaine de jeunes de Beaumarchais et de plusieurs cités alentour prennent d’assaut le squat. «C’était impressionnant, raconte un voisin. Des canettes ont été jetées, des coups donnés dans les portes du squat, la vitre d’une voiture brisée, des poubelles renversées…» Des fenêtres, les squatteurs répliquent avec notamment un ou deux cocktails Molotov. La police arrive sur les lieux et ramène le calme.

 

Dès le lendemain, des CRS et des policiers par dizaines bouclent le quartier. Et mercredi après-midi, les policiers de la sûreté départementale, cosaisis de l’enquête avec le commissariat local, mènent une perquisition dans le squat. Mais les occupants sont partis depuis l’aube et ils ne trouvent sur les lieux que quelques litres d’essence. Selon une source proche de l’enquête, le différend entre squatteurs serait parti d’une banale affaire de tapage nocturne qui aurait abouti à l’intervention de la police. Dans un communiqué mis en ligne, les squatteurs expliquent que le chef de famille était violent et se livrait à des activités de «marchand de sommeil». 

 

Leur presse (Julien Duffé, Le Parisien), 26 novembre.

 


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