Mes cousins les terroristes...

Publié le par la Rédaction

J’ai débarqué, à vingt ans, chez mes cousins bretons. 
Je savais pas que je mettais les pieds dans une «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste»…

 

 

«Est-ce que tu parles le patois breton ?

 

— Le “patois breton” ? Mais c’est une langue !»

 

Suzanne a failli s’étrangler. J’avais vingt ans, je débarquais chez mes cousins de Bretagne, j’étais jacobin sans le savoir, et c’est là que j’ai entendu parler pour la première fois de «l’État français». À force de boire des verres de rouge, le soir, dans la ferme, je me sentais en territoire occupé. Parce que c’était vraiment pas terrible, quand Michel le paysan bio et Suzanne l’infirmière à domicile parlaient de «l’État français». Et au fil des bouteilles de pinard, j’ai découvert ça : ils avaient accueilli des mecs de l’ETA.

 

Ouais.

 

Eux. Mes cousins.

 

Ils avaient protégé des terroristes.

 

Je plongeais soudain en plein dans l’aventure. Dans les années 90, ça se cachait même pas. T’allais dans des festoù-noz ou au bar, tu tombais sur un type qui te disait «Tiens, j’ai des Basques à la maison, tu voudrais pas les prendre un mois ou deux ?»

 

C’est comme ça que Michel et Suzanne ont hérité de quelques Basques. Au nez et à la barbe de «l’État français», rapidement informé néanmoins des liens entre «peuples minoritaires». Et ça lui plaît pas trop, à l’État français : «Héberger des gens comme ça, c’est un engagement, confie Suzanne. Tu as deux types en permanence à la maison, il faut les planquer dès que quelqu’un arrive, ranger vite fait les assiettes…

 

— Et puis à l’époque, quand ils se faisaient choper, ils étaient expédiés en Espagne. Là-bas, c’était la torture. Pour éviter ça, ils se trimballaient avec des flingues : le truc en cas d’arrestation, c’était de tirer sur les flics français. Commettre un délit en France, pour être jugé
et encabané ici.

 

— Et puis il y a eu les premières arrestations d’accueillants», se souvient Suzanne.

 

Prêts pour le fourgon

 

Loger des Basques tombe sous le coup de la loi. C’est une «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste», comme cause le Code. Et contre eux, contre «ces groupes opérationnels» doit s’opérer une «neutralisation judiciaire préventive avant qu’ils ne passent à l’action». Ça a quand même de la gueule, mes cousins transformés en «groupe opérationnel» par la grâce d’un article de loi…

 

«Les gens ont commencé à être arrêtés, reprend Suzanne. Ce qui nous a vraiment gonflés, c’est le profil des personnes que les flics prenaient : des femmes seules, des trucs dans le genre. Par contre, ils tapaient pas sur les syndicalistes, les élus, qui avaient accueilli aussi. Du coup j’ai dit à Michel “On va aller les voir, on va aller s’expliquer.”»

 

Et un beau matin, Michel laisse ses patates, ses brebis, ses agneaux et ses haricots pour aller se dénoncer à la gendarmerie du coin : «C’est vrai, quoi, faut faire tourner les commerces de proximité…»

 

Sidérés, les flics le laissent repartir comme il est venu.

 

«C’est là que j’ai commencé à dormir avec ma petite culotte, rigole Suzanne. On savait que les gens qui avaient été arrêtés étaient sortis du lit et menottés à poil aux radiateurs, devant les gamins… Du coup je dormais habillée.

 

— On avait fait nos sacs comme quand on part en colo. Avec le dentifrice, les carnets de timbres, la cartouche de Caporal…

 

— Tu fumais déjà du Caporal quand t’étais en colo ?

 

— Putain qu’il est con ! On se doutait bien qu’à un moment donné, ça allait nous tomber sur le coin de la gueule…»

 

Les brebis d’abord

 

Ça leur tombe dessus un mois après la visite à la gendarmerie :

 

«C’était en février, on se caillait dans le champ de patates, du coup on était rentrés faire une pause. On buvait un thé, et on les voit arriver, raconte Suzanne.

 

— Je suis allé au téléphone. J’avais programmé trois bips. Le flic a dû croire qu’on montait un coup du tonnerre : il m’a mis le flingue sur la tempe. Fallait voir comme il tremblait ! “T’inquiète, je lui ai dit, je préviens les copains : que vous me foutiez en cabane, tout le monde s’en fout. Mais si jamais pendant qu’on est en taule, y a deux ou trois brebis à crever là et que Brigitte Bardot apprend ça, vous êtes morts.”

 

Ils ont envoyé un mec de la SPA, par la suite ! Pour te dire le niveau !

 

— Ils nous ont transférés à Fleury-Mérogis. Le jour où ils nous ont ramassés, il y a deux cents mecs qui se sont pointés au commissariat de Guingamp. Les flics les ont fait rentrer deux par deux : ils ont tous signé pour dire “Nous aussi, on a accueilli des Basques, on veut aller en taule”…

 

— Les antiterroristes, ils ont pas trop le sens de l’humour. Fallait voir le convoi : deux voitures devant le camion cellulaire, deux voitures derrière, les mecs avec leurs pistolets-mitrailleurs, et moi au milieu dans ma cage, les mains dans le dos. On se payait les grands boulevards en sens inverse… À la sortie du périph’, je dis aux mecs : “Ah, j’ai vu un camion avec des choux-fleurs ! Ca doit être des Bretons qui viennent me libérer !” Direct ils ont armé leurs flingues, “clang clang”… Oh les gars ! C’était une vanne !»

 

Des caïds

 

«On s’est retrouvés en taule le 14 février, se rappelle Michel. Depuis le temps que je promettais à Suzanne d’aller à Paris pour la Saint-Valentin !

 

— Pour nous, c’était le grand luxe : on avait une cellule seule. Et puis moi, les filles basques m’avaient pris sous leurs ailes.

 

— C’est vrai que le statut de terroriste, c’est bien, confirme Michel. Dans la cour, je demande à un mec : “T’as vu ma fenêtre ? Pourquoi y a deux fois plus de rangées de barbelés ? — Ben ouais, qu’il me dit, c’était la piaule à Carlos.”

 

Du coup les petites frappes se disent que t’es une grosse pointure. Et les grands truands te respectent, parce que eux ils font ça pour le pognon. Ils envoient des mecs à eux pour parler aux autres. Mais à moi, ils me parlaient en direct, sous la douche : “Alors FLB, ça va ? — Ça boume !” Faut dire que j’étais content de connaître des mecs sérieux, comme le Turc, là, avec ses quatre tonnes d’héroïne… C’est toujours intéressant, d’avoir des relations dans le business.

 

— C’est comme une des nanas que j’ai rencontrées. C’était une beauté. Elle avait fricoté avec la mafia corse. Elle avait fait plein de pognon, construit une maison à chacun de ses enfants… “Cinq ans dans une vie ? C’est rien !, elle me disait. J’ai balancé personne, les Corses me foutront la paix quand je sortirai. J’ai joué, j’ai perdu, mais je m’en sors bien…”

 

— Cinq ans, faut quand même se les faire, je remarque.

 

— C’est vrai que le temps est long. Du coup, tu prends tout ce qui passe : y avait la messe le dimanche, j’y suis allée une fois. Le cinéma, aussi, j’ai vu Elephant Man. Ça remonte le moral, Elephant Man, quand t’es en taule…

 

— On serait restés un peu, on aurait monté une chorale, un syndicat…

 

— Il y en avait qui en auraient eu besoin… Une aide-ménagère, là, qui était magnifique… Elle me racontait une engueulade avec son mari qui avait un fusil : “Je me suis débattue… Le coup est parti… J’ai vu sa cervelle tomber à mes pieds…

 

— Ah bon !, j’ai dit. Ben je vais mettre la radio et on va danser un peu et… Euh… Et on va boire une ricorée, hein !”»

 

Retour en fanfare

 

Après un mois de détention préventive, Suzanne est libérée un jour de mars :

 

«J’ai gueulé !

 

— Comment ça ?

 

— Il était dix heures du soir ! On va pas me foutre dehors à Sainte-Geneviève-des-Bois à dix heures du soir ! J’ai dit “L’État français me paye encore une nuit, j’en profite !” Je suis sortie à huit heures le lendemain.

 

— Ouais ! Elle a fait une nuit de plus !, admire Michel. Après le bordel qu’elle avait foutu, moi j’ai eu un taxi pour sortir. Ils m’ont extrait en trois coups de cuillère à pot, foutez-moi ça au TGV !

 

— Quand je suis arrivée à Saint-Brieuc, y avait les binious, les bombardes, et des fleurs partout !

 

— Et un fest-noz pour nous à Cléguérec ! Le retour des héros !

 

— On est allés voir les trois personnes qui étaient en grève de la faim pour nous soutenir à Rostrenen.

 

— Les mecs de Tarnac, ça m’a fait marrer : ils ont fait une tribune pour dire “On arrête notre contrôle judiciaire”. Nous, on l’a pas dit, on n’a pas fait de conférence de presse, mais on n’a rien respecté ! Le soir même, on faisait la java avec nos codétenus…»

 

Le procès a lieu quelque temps plus tard. Ils ramassent de la prison avec sursis («On se rappelle plus combien de temps»), cinq ans d’interdiction de séjour à Paris («Ça tombe bien, on n’y va jamais») et une interdiction de séjour au pays Basque («Alors qu’on nous expliquait que ça n’existait pas administrativement !»).

 

Les Basques qu’ils avaient accueillis ont été arrêtés depuis. Ont écopé de peines de prison lourdes. Très lourdes. Ça m’interroge, moi. Des mecs qui se trimballent avec des flingues. Et puis l’ETA, c’est un paquet d’attentats, quand même. Des bombes qui tuent. «On peut pas juger, dit Suzanne. On n’a pas vécu ce qu’ils ont vécu. Jacques, un des gars qu’on a accueillis, il a basculé le jour où il a vu dans une manif un flic taper dans le ventre d’une femme enceinte en hurlant : “Un sale petit Basque en moins.” C’est comme la fille que j’ai rencontrée en prison, je la comprenais. Son père avait été tué sous le franquisme, son copain exécuté parce qu’il était sympathisant indépendantiste.»

 

Je fais la moue.

 

Les causes qui se défendent à coup d’explosifs, à l’aveugle, je me méfie.

 

«C’est ça, le droit d’asile, définit Suzanne. Un mec arrive, tu l’accueilles, c’est tout. Le citoyen n’est pas un flic, le citoyen n’est pas un juge.»

 

Ils se sourient. Deux amoureux. Mes cousins.

 

Louis Rinal
Fakir no 46, juin 2010.

 

 

 


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cerbèredécérébré 06/01/2011 16:20



Ouais, si on m'avait dit qu'il y avait des lecteurs ici, je serais pas venu.


 


C'est Debord et pas ces imposteurs qui avait raison de raconter que la lecture disparaît. Mais ça va pas assez vite, pas assez loin !



tutu 06/01/2011 15:44



Et il s'y trouvent même des textes dérivés et des lecteurs de Tiqqun, cette revue qui ose méler Foucault, Nietzsche, Deleuze et Agamben avec du... Debord. CertainEs ont franchi depuis longtemps
les limites de la décence intellectuelle.



mickael 06/01/2011 11:37



"machines désirantes", "disjonctions", "institution révolutionnaire"...
Je pensais qu'on en avait fini avec les penseurs de Vincennes !


Tiens, j'oubliais Bourdieu parmi ces enfonceurs de portes ouvertes.



pierre 06/01/2011 11:32



Nous avons donc des lecteurs de Deleuze sur ce blog ?


A quand du Derrida ou du Foucault ?


Il y a des impostures qui ont la vie longue...


 



Boris 06/01/2011 09:18



L'intérêt pour les nuances n'est pas l'atermoiement, loin s'en faut, c'est une exigence toujours à reprendre. Le jugement expéditif, et l'exécution symbolique, présentent plus de charme que
l'activité effective. Faut-il pour autant y céder ?


 


On peut trouver plus latéral.


Que le capitalisme soit mortifère nous le sentons et le savons, il me semble. Mais lorsque l'on lit qu'il faut "se mettre d'accord une bonne fois pour toutes", on peut s'inquiéter de ce "pour
toujours" que l'on nous propose, quelle est la vie d'un accord définitif. On a à faire avec une attitude spéculaire de qui tente de se poser dans et contre le capital. (face-à-face ?oui, mais pas
seulement...) Il ne s'agit pas de glorifier le face-à-face comme seule posture possible. C'est précisément là, dans ce jeu de miroir, que surgit la grimace de la mort qui saisit en nous le vif.
"Une bonne fois pour toutes", c'est une définition de la mort.


"Le pôle révolutionnaire du fantasme de groupe apparaît au contraire dans la


puissance de vivre les institutions elles mêmes comme mortelles, de les


détruire ou de les changer suivant les articulations du désir et du champs


social en faisant de la pulsion de mort une véritable créativité


institutionnelle. 


 


Car c'est bien là le critère au moins formel entre l'institution


révolutionnaire et l'énorme inertie que la loi communique aux institutions


dans un ordre établi. Comme dit Nietzsche, églises, armées, États, quel est


de tous ces chiens celui qui veut mourir ?


 


Il en découle une troisième différence entre le fantasme de groupe et le


fantasme dit individuel : c'est que celui-ci a pour sujet le moi en tant que


déterminé par les institutions légales et légalisées dans lesquelles il


"s'imagine" au point que, même dans ses perversions, le moi se conforme à


l'usage exclusif des disjonctions imposées par la loi (homosexualité


oedipienne, par exemple).


 


Mais le fantasme de groupe n'a plus pour sujet que les pulsions elles mêmes,


et les machines désirantes qu'elles forment avec l'institution


révolutionnaire. Le fantasme de groupe inclut les disjonctions, au sens ou


chacun, destitué de son identité personnelle, mais non de ses singularités,


entre en rapport avec l'autre suivant la communication propre aux objets


partiels : chacun passe dans le corps de l'autre sur le corps sans organes."


 


Capitalisme et schizophrénie, L'anti-Oedipe


Gilles Deleuze, Félix Guattari, p 74, Minuit 1972