Médias : La routine d'une information biaisée

Publié le par la Rédaction

En marge de la manifestation Jussieu - Denfert-Rochereau du 21 octobre 2010, Expression93 a décidé d’inverser un peu les rôles : cette fois c’est nous qui interrogeons les journalistes. 

 

Après quelques déboires [Les journalistes de France 2 et Reuters ne peuvent s’exprimer sans accord préalable de leur direction ; une journaliste de RTL a refusé de répondre en nous accusant d’être hostiles aux médias, signe selon elle que «le mouvement social est en train de faiblir» ; une journaliste de BFM TV a bien commencé à répondre à nos questions mais des échauffourées avec les forces de l’ordre l’ont contraint à courir (vite) constater les faits.], le journaliste Baptiste Muckensturm de la chaîne i Télé Canal Plus a accepté de répondre à nos questions. 

 

Ci-dessous, quatre séquences d’environ une minute chacune, pour lesquelles nous avons retranscrit questions et réponses puis rajouté nos observations.

 

 

Micro-trottoirs subjectifs mais rapides et à peu de frais

 

 

 

Expression93 : Bonjour vous êtes journaliste à I Télé, pouvez-vous nous dire ce que vous pensez des micro-trottoirs sur les conséquences des grèves et notamment est-ce que vous ne pensez pas que ça fait un peu : «il pleut, qu’est ce que vous en pensez ? Ben ouais, ça mouille, j’ai oublié mon parapluie…» 
Baptiste Muckensturm : C’est-à-dire … de l’utilité du micro-trottoir ? 
E93 : Oui, absolument. 
BM : Ben effectivement c’est assez subjectif le micro-trottoir je suis d’accord avec vous. En même temps c’est la seule façon de rendre vivant et de la parole à l’opinion de façon assez rapide et à peu de frais. 
E93 : Est-ce que vous ne pensez pas que ça occulte le temps d’antenne sur justement les revendications, l’explication du mouvement social ? 
BM : Si un micro-trottoir est bien fait c’est un micro-trottoir qui laisse la parole, normalement, à toutes les opinions, à toutes les sensibilités. Un micro-trottoir intéressant c’est celui où l’on peut se reconnaître dans chacune des interventions.


Les micro-trottoirs sont devenus le mode traditionnel d’illustration des grèves. On s’en était aperçu. Mais ce journaliste nous explique tranquillement que c’est pour des raisons essentiellement pratiques et économiques qui priment sur l’explication du mouvement social, ses revendications, les alternatives proposées.

 

«La seule façon de rendre vivant et de la parole à l’opinion rapide et à peu de frais» ? C’est justement cette rapidité d’exécution et de présentation qui fait problème. Elle repose sur un préjugé : que les téléspectateurs ne peuvent pas supporter les reportages de plus de 2 mn et les prises de parole de plus de 15 secondes !

 

Notre journaliste reconnaît de surcroit la subjectivité de la méthode. Quels sont les critères de choix ? Qui opère la sélection ? La partie visible cache tous les propos qui ont été jetés à la poubelle.

 

Le critère de qualité retenu par ce journaliste n’est d’ailleurs pas que cette sélection soit représentative de l’échantillon d’usagers interrogés mais que chaque téléspectateur puisse se reconnaître dans au moins une intervention. Aveu tranquille d’une préférence pour l’audience (avec le souci de ne heurter personne) au détriment de la qualité d’une information qui rendrait compte de ce qui a été réellement constaté.

 

Qu’il soit opposé ou solidaire au mouvement social, un usager excédé, inquiet, ou fatigué, n’est déjà pas dans les meilleures dispositions pour expliquer sur le fond ce qu’il pense des choix politiques contestés par les grévistes.

 

De plus, on entend rarement la question qui est posée. Entre ces trois questions :

— «Quel est votre avis sur la décision politique contestée ?» 
— «Que pensez-vous de cette grève ?» 
— Voire le trop fameux «Alors, avez-vous le sentiment d’être pris en otage ?» … pour une même personne interrogée la réponse peut beaucoup varier.

 

Enfin, le journaliste ne relève pas le petit piège qu’on lui tend : peut-on comparer les effets de la pluie avec ceux d’une grève ?…

 

Comparer un phénomène naturel sur lequel on n’a aucune prise avec un sujet politique, la réaction d’un corps social contre un projet qu’il réprouve. On le constate souvent, les journalistes ont la fâcheuse tendance à mêler reportages sur les conséquences d’une catastrophe naturelle avec des faits sociaux comme l’augmentation du nombre de chômeurs en fin de droits, le mal-logement qui entraîne la mort de SDF ou l’apparition de travailleurs pauvres qui doivent recourir Secours Populaire pour se nourrir.

 

L’inconscient collectif (y compris celui des journalistes eux-mêmes) est ainsi conforté dans son oubli que la misère sociale a une origine politique et qu’elle pourrait être réduite voire supprimée par des choix politiques ambitieux.

 

 

172 milliards de niches fiscales : c’est ardu

 

 

 

E93 : La plupart des médias ont tendance à présenter le problème des retraites comme un problème démographique, mathématique peut-être pour éviter justement le fait que c’est une décision politique, notamment du partage des richesses qui pourrait être résolu par une réforme fiscale par exemple. 
BM : C’est que les médias s’en tiennent à la discussion politique et à la résurgence de cette discussion politique dans la rue. C’est surtout pour ça. 
E93 : Notamment, on entend rarement le fait que la cour des comptes a dénoncé qu’il y a plus de 172 milliards d’euros d’exonérations de charges fiscales et de niches fiscales. Ça résoudrait d’un coup le problème mathématique des retraites. Qu’est ce que vous en pensez ? 
BM : Qu’est-ce que je pense de quoi ? 
E93 : Du fait qu’on n’entend pas cette histoire d’exonérations de 172 milliards d’euros de d’exonérations de charges fiscales. 
BM : Sur les niches fiscales les journalistes ont beaucoup travaillé. Ils ont essayé d’ailleurs de trouver des illustrations pour chacune des niches fiscales. D’abord c’est pas évident de mettre le nez dans les rapports de la cour des comptes. C’est assez ardu. Et puis je suis pas d’accord avec vous je pense qu’ils essaient de montrer, enfin d’illustrer chacune des niches fiscales, pour montrer le pour et le contre.

 

Certes tous les journalistes ne peuvent pas être des spécialistes des questions qu’ils abordent. Mais comment justifier qu’il ne s’en trouve pas pour s’informer, c’est-à-dire enquêter, au lieu de rediffuser ce qu’on lit partout, en simples perroquets ?

 

Les conditions de production de l’information sont à ce point précaires et contraintes par le diktat du temps que la recherche, le contrôle, la vérification, la comparaison, la mise en perspective, la réflexion sont devenues accessoires.

 

C’est ainsi que des extraits de communiqués du gouvernement sont repris et diffusés sans que leur source ne soit citée et prennent ainsi l’apparence d’une information neutre et objective.

 

 

La tentation de la simplification

 

 

 

E93 : Vous venez de dire justement que le rapport de la cour des comptes, les niches fiscales c’était un peu ardu, est ce que justement il n’y a pas un excès de simplification qui nuit au débat démocratique ? 
BM : Souvent vous savez cet adage qui dit que dans une page de journal on en dit beaucoup plus que dans un sujet télé, hein, ne serait-ce qu’en nombre de mots. Évidemment c’est beaucoup moins facile de faire passer des idées complexes, ardues, dans un sujet de télévision. Et bien sûr souvent les journalistes sont tentés par la simplification parce que c’est ce qui passe le mieux. Mais pour revenir là-dessus je pense que maintenant le débat sur la retraite est en train d’être supplanté par la question de l’injustice sociale qui a l’air d’être le maître mot de toutes les manifestations. Ça dépasse la question des retraites, c’est celle de l’injustice sociale qui domine toutes les manifestations.

 

Tout est dit dans le passage que nous surlignons : il faut simplifier pour que ça passe mieux. Mais il ya simplification et simplification : celle qui s’efforce de rendre accessible ce qui est compliqué (cela exige du temps et de la réflexion…) et celle qui simplifie à outrance pour respecter les formats arbitrairement imposés dans un journal télévisé et répondre à ce que l’on croit être la demande du public : le compliqué passe alors à la trappe.

 

L’obstacle de la soumission à l’audimat sur lequel est indexé la publicité, principale source de financement des médias est bien connu. Les solutions pour sortir de ce piège sont par contre moins connues : interdiction de la publicité, nationalisation ou statut d’association à but non lucratif pour les médias d’information.

 

L’information est un bien public, composante essentielle d’une démocratie, son quatrième pouvoir actuellement réduit à n’être qu’une source de profits.

 

 

Les journalistes habitent désormais avec les ministres

 

 

 

E93 : Acrimed, le site Action Critique Médias a fait ce petit livre qui s’appelle Médias et mobilisations sociales - La morgue et le mépris qui revient sur tous les mouvements sociaux depuis 1995, 2003, 2005. Les médias sont vraiment pris à parti, ils disent notamment médias complices des gouvernements. Qu’est ce que vous en pensez ?
BM : Oh, c’est un vieil adage qui date d’il y a très très longtemps. C’est sûr que les patrons de presse sont plutôt du côté du pouvoir, il y a même un vieil adage dans le journalisme qui dit que avant les journalistes habitaient dans les quartiers des ouvriers et que maintenant eh bien les journalistes habitent plutôt dans les quartiers des ministres, hein c’est sûr que ils font partie d’une classe sociale qui est plutôt favorisée. Pour la plupart, car il y a des pigistes et des journalistes qui sont beaucoup moins riches que les autres.

 

C’est de notoriété publique mais là c’est un journaliste qui le reconnaît lui-même. Les patrons de presse sont plutôt du côté du pouvoir. Dassault, Rothschild, Lagardère, Pinault, Arnault auxquels il faut rajouter ceux des radios et des télévisions : Bouygues, Albert Frère, Bolloré, etc.

 

 

Au final, on ressent une impression générale de routine doublée de fatalisme. Ce professionnel est conscient de leurs méthodes subjectives, des contraintes de coûts et de temps empêchant l’investigation, de la tentation de la simplification, de la proximité des directions des médias avec le pouvoir, de la déconnexion des journalistes avec le quotidien des classes populaires.

 

Il est conscient que tout cela introduit des biais dans la qualité et la neutralité de l’information qu’il diffuse. Des biais systématiquement en faveur du pouvoir et en défaveur des mobilisations sociales.

 

Est-il vraiment choqué parce qu’il admet ? Plus qu’il ne le laisse parfois entendre ? Ce n’est pas certain… C’est juste la routine de son métier…

 

Article rédigé avec la bienveillante complicité d’Acrimed.
Expression 93, 25 octobre 2010.

 


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antennerelais 31/10/2010 23:06



"Au final, on ressent une impression générale de routine doublée de fatalisme."

Oui, sans doute beaucoup d'intox et de désinformations sont le fait d'une simple paresse de la part des journalistes, d'une habitude à perpétuer certaines pratiques.

Exemple :

Les cameramans filmant les faux bains de foule
sarkozyens, ne peuvent ignorer la manipulation consistant à préparer ces scènes avec des militants UMP - tandis que la population du lieu visité par l'actuel PR est maintenue à
distance par un énorme dispositif policier. Mêmes leurs confrères de la presse écrite en ont clairement parlé (Le Monde, Libération).

Pourtant, ils continuent à filmer (sachant donc qu'ils filment une scène truquée), et leurs images continuent à atterrir dans les JT, baptisées "bain de foule" par le
journaliste commentant le "reportage" en voix off (en tous cas jusqu'à il y a peu, sur France 2 : jeudi 21/10, suite au débarquement de Sarkozy en province, on eut droit au sempiternel plan de
"bain de foule sarkozyen", mais le commentaire eut une certaine tenue).