Manifs sauvages : de l'art de réveiller les rues (pour finir au poste)

Publié le par la Rédaction


Un peu David contre Goliath. D’un côté, quelques dizaines de manifestants armés d’une banderole et parcourant les rues en criant quelques slogans ; de l’autre, des cohortes de flics — civils et uniformes — lancées à leurs trousses. Perdu d’avance ? Pas sûr, tant ces manifs sauvages ont tout d’une grande goulée d’air frais. Retour sur deux de ces balades et sur ce qui les guide.

Face au monde tel qu’il tourne (mal), tu pourrais avoir envie de baisser les bras. Compter les forces en présence, les leurs — écrasantes — et les nôtres — rachitiques. Énumérer leurs victoires et nos défaites, mesures politiques comme autant de reculs, petite police et contrôle permanent pour paralyser nos vies. Scruter l’époque et n’y voir que noirceur et bassesse, soleil en berne, sensation que l’avenir t’échappe et que le monde par eux modelé est désormais horizon indépassable. Chercher tes alliés, et ne trouver partout que petits intérêts politiciens, médiocrités syndicales, ridicules égoïsmes et pathétiques ambitions, bourbier en lequel les forces institutionnelles dites de gauche voudraient enterrer ton envie de crier, contester, maudire.

Bref, tu pourrais lâcher l’affaire. Penser que tout est vain, il y a longtemps qu’ils ont gagné. Que rien ne sert de bouger, ils ont aussi fait main basse sur la contestation : partis et syndicats officiels à la rue au lieu de la prendre, voix silencieuses sans même avoir été étouffées. Qu’il vaut encore mieux cultiver ton jardin, te retirer en ton chez-toi et leur laisser la fange.

Tu pourrais… Sauf que le monde ne leur appartient pas. Les rues sont à toi, il suffit de les prendre. La politique — au sens noble — ne leur appartient pas ; l’espace public est à toi, les idées et les belles ambitions itou. Ce territoire est autant à toi — si ce n’est plus — qu’aux petits politiciens risibles, matraqueurs assermentés, uniformes agréés, officiels de la contestation au petit pied et autres souffleurs du clairon de l’identité et du néolibéralisme borné. Monde, politique et territoire sont à toi, et il est temps de le clamer. Si possible en te montrant plus malin qu’eux.

Rien de neuf en ce constat. Mais ils ne sont pas si nombreux, ceux et celles qui cherchent les failles, surprennent celui qu’il faut qualifier d’ennemi et reprennent l’initiative. Ils ne sont pas si nombreux, mais ils sont là et te montrent la voie. C’est réjouissant. Et quoi : en ce morose début de décennie, il n’est pas tant d’occasions de ne pas se sentir perdre, non ?

Du principe de la balade sauvage, et de ses motifs

Depuis quelques semaines, elles bourgeonnent tranquillement. Une dizaine de «balades sauvages» se sont déjà tenues à Paris, réunissant de 20 à 80 participants, conviés par bouche-à-oreille et désireux de trouver une autre manière de clamer leurs honte et indignation face au traitement réservé aux réfugiés. Un lieu de rendez-vous dans les quartiers populaires. Une banderole. Des tracts. Des affiches. Un parcours erratique, dicté par les envies des participants et les réactions de la police. Une grande mobilité, une belle souplesse. Et une dispersion rapide, jusqu’au prochain rendez-vous.

Par d’organisation officielle, donc. Ni d’autorisation à quémander, de palabres avec la préfecture, de flics au départ de la manif (enfin, normalement…), de saucisses CGT, d’interminable cortège CFDT ou d’itinéraire imposé. Non encadrée, une manifestation redevient ce qu’elle devrait toujours être : un bras d’honneur. Un joli crachat, qu’importe le faible nombre de participants ou la maigre portée de l’événement.

Ce principe, tu peux l’appliquer à n’importe quelle (noble) revendication. Mais c’est le sort fait aux réfugiés qui a constitué le trame de celles s’étant déroulées à Paris ces dernières semaines. Parce qu’il n’est guère de combat plus juste. Que c’est là un très actif terrain de lutte souterraine, avec une belle campagne de sabotage menée contre les distributeurs des banques collaborant avec la machine à expulser [Une centaine de distributeurs de billets de banque ont été détruits en plusieurs mois, à la masse ou à la glue. Par ailleurs, tu trouveras ICI une chronologie des dernières actions menées contre la machine à expulser.]. Que le procès des «dix de Vincennes» vient de se terminer et qu’il a fourni une (énième) illustration de l’indécence d’une politique écrasant les faibles, au mépris de toute justice [
Tu peux lire à ce sujet ce billet sur A11. Et tu ne manqueras surtout pas d’aller lire l’épatant compte-rendu du procès publié sur son blog par la camarade Antimollusques, laquelle a assisté à la totalité des audiences.]. Que l’atmosphère se fait tendue autour des soutiens inorganisés (mais très actifs) aux réfugiés, certains militants ayant récemment «bénéficié» des fort peu délicates attentions de l’anti-terrorisme [Soupçonnées d’avoir participé aux actions de sabotage des distributeurs, une dizaine de personnes ont été perquisitionnées, placées en garde-à-vue et longuement interrogées ; quatre d’entre elles ont finalement été inculpées et placées sous contrôle policier. Sur l’inanité de ces perquisitions-interpellations, il faut lire le billet de L’Escalier qui bibliothèque et celui de Rebellyon (qui revient) sur l’activisme récemment déployé par les guignols de l’anti-terrorisme.]. Et parce que c’est marre.

Un texte publié sur Indymédia-Nantes résume fort bien la question :

Nous ne goberons pas leurs fantasmes sur d’imaginaires «ultra-gauche» et «anarcho-autonomes» en énième ennemi intérieur, nous n’avalerons pas leurs salades sur ces dix sans-papiers de Vincennes condamnés d’avance, bouc-émissaires d’une révolte collective. L’aspiration à la liberté dans un monde débarrassé de toute domination sera toujours bien plus vaste que leurs cerveaux étroits de flics ne peuvent l’imaginer.
Détruisons ce qui nous détruit.
Liberté pour tous, avec ou sans papiers.

D’une manif sauvage l’autre : balade, puis interpellation

Mardi dernier, métro Château-Rouge, 18 heures. Exceptionnellement, le rendez-vous avait été annoncé — appel à manifestation publié sur Indymedia — pour marquer le coup face à la vague d’arrestations tout juste conduite par l’anti-terrorisme. Sur place, 80 personnes patientant dans un climat tendu et une atmosphère méfiante. Les flics sont partout, des dizaines de fourgons garés dans les rues adjacentes, des civils disséminés aux alentours. Un déploiement de forces si impressionnant qu’il en deviendrait presque paralysant, l’impression de ne pas pouvoir bouger le petit doigt sans se faire sauter sur le râble dans la seconde par des centaines de cartes tricolores. Pression…

Mais voilà : une telle machine policière peut impressionner, elle se révèle surtout crétinement inadaptée. De bouche à oreille, discrètement, passe la consigne : quitter les lieux l’air de rien, par petits groupes, prendre le métro et se retrouver un peu plus loin, à Strasbourg-Saint-Denis. Chose faite.

Nouvelle sortie de métro, restent une cinquantaine de personnes. Début de la véritable manif, déploiement d’une large banderole appelant à la destruction des centres de rétention et occupation de l’espace public. On enquille les rues, rapidement, cortège résolu et désormais joyeux. On gueule, slogans repris à tue-tête. Les lieux sont à nous, les uniformes — contraints de se réorganiser — à la ramasse. Cela ne durera pas : au bout d’un quart d’heure, ils sont sur nos traces, courant en nombre derrière nous. On trottine, on court aussi, on gueule encore un peu. Puis, on se disperse. Fin de la balade : les manifestants sont déjà à dix stations de métro que les matraques et boucliers arpentent encore les rues du quartier, à la recherche d’un «anarcho-autonome» à se mettre sous la dent.

Samedi, métro Place de Clichy. Rendez-vous secret, mais les civils sont quand même dans la place, surveillant du coin de l’œil notre rassemblement informel d’une cinquantaine de personnes. Qu’importe : hop, métro ! Le groupe se reconstitue à La Chapelle, mais n’a pas semé les civils. Tout en tractant et collant quelques affiches, banderole de sortie, on pense les perdre en enquillant quelques petites rues entre La Chapelle et Stalingrad.

Las, eux ont à cœur de prouver qu’ils ne sont pas si idiots qu’on croit… Cinq minutes de balade et un fourgon apparaît au bout de cette longue rue qu’on remonte, parfaite souricière, immeubles d’un côté, voies ferrées de l’autre. Quelques-uns passent en courant, tandis que les autres font demi-tour pour s’échapper de l’autre côté. Dix secondes, et puis : trois autres fourgons stoppent au fond de la rue, barrant toute issue. Joli piège.

Un dernier demi-tour. Au pas de course, une tentative pour l’honneur, quelques cris : «Allez, on force ! On passe, on passe !»

Et les flics en face, matraque dans une main, la gazeuse dans l’autre, brandissant les deux d’un air hargneux : «Quoi, tu passes ? Vas-y, essaye, essaye !»

Finalement : on ne passe pas… Des deux côtés, les CRS referment la souricière, nous rassemblent en un coin, eux tout autour. De vagues effarouchées, avant qu’on ne prenne acte de la défaite. Fouille, contrôle, transvasement dans les fourgons, traversée de Paris avec le gyrophare, re-fouille, re-contrôle, nos identités soigneusement notées sur de petits carnets. Deux heures d’attente dans le parking d’un commissariat du 11e arrondissement, puis : «Allez, cassez-vous !» Notre groupe de 25 personnes retrouve la liberté, gardant le sentiment un brin amer de s’être fait avoir comme des bleus. Un partout, balle au centre.

La partie continue, partout et toujours

De telles «balades» ne changeront pas grand-chose. Même : ne changeront rien. Mais pour toi, pour nous, c’est important. Preuve qu’on ne baisse pas les bras. Et qu’il reste des modes d’action à utiliser, des voies à emprunter, des interstices où s’engouffrer. Rien n’est jamais perdu, il faut juste éviter les pièges trop évidents, les rues sans issue. La partie continue et tu devras en être. D’ailleurs, tu en es déjà.

Pour parfaite conclusion, cet extrait de TAZ, livre légendaire d’Hakim Bey :
Nous ne cherchons pas à vendre la Zone d’autonomie temporaire (TAZ) comme une fin exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d’organisation, de tactiques et d’objectifs. Nous la recommandons parce qu’elle peut apporter une amélioration propre au soulèvement, sans nécessairement mener à la violence et au martyre. La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l’État, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d’imagination) puis se dissout, avant que l’État ne l’écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l’espace. Puisque l’État est davantage concerné par la Simulation que par la substance, la TAZ peut «occuper» ces zones clandestinement et poursuivre en paix relative ses objectifs festifs pendant quelque temps. Certaines petites TAZs ont peut-être duré des vies entières, parce qu’elles passaient inaperçues, comme les enclaves rurales Hillbillies au Sud des États-Unis — parce qu’elles n’ont jamais croisé le champ du Spectacle, qu’elles ne se sont jamais risquées hors de cette vie réelle qui reste invisible aux agents de la Simulation.
Babylone prend ses abstractions pour des réalités ; la TAZ peut précisément exister dans cette marge d’erreur. Initier une TAZ peut impliquer des stratégies de violence et de défense, mais sa plus grande force réside dans son invisibilité — l’État ne peut pas la reconnaître parce que l’Histoire n’en a pas de définition. Dès que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, elle va disparaître, laissant derrière elle une coquille vide, pour resurgir ailleurs, à nouveau invisible puisqu’indéfinissable dans les termes du Spectacle. À l’heure de l’État omniprésent, tout-puissant et en même temps lézardé de fissures et de vides, la TAZ est une tactique parfaite. Et parce qu’elle est un microcosme de ce «rêve anarchiste» d’une culture libre, elle est, selon moi, la meilleure tactique pour atteindre cet objectif, tout en faisant l’expérience de certains de ses bénéfices ici et maintenant.

Et aussi…

Pour la forme.

Quand les CRS nous encerclaient et en attendant de passer à la fouille, nous avons discrètement pris quelques clichés (mal cadrés et ratés). Au cas où… Cela n’a pas échappé aux uniformes, lesquels n’aiment rien tant qu’effacer des cartes-mémoire quand ils en ont l’occasion. La carte en question a donc été filée à une amie [
Si tu passes par là, Co : merci.], qui l’a dissimulée en un endroit où les fliquettes ne pourraient pas aisément aller la chercher… Et qui — aussi — a envoyé paître les officiers s’étant rendus compte du manège, quand ceux-ci ont exigé qu’elle leur remette la carte.

Adoncques et même si ces photos n’ont pas un grand intérêt, voici trois des clichés en question. Parce qu’il ne faut jamais se refuser le plaisir d’un bras d’honneur, fût-il des plus modestes.

On ne passe plus…

Tout autour, des boucliers : nous voilà bouclés.

Un à un, les 25 manifestants sont passés à la fouille,
avant de rejoindre le panier à salade.


Lémi et JBB - Article XI, 22 février 2010.

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