Liaisons et barricades

Publié le par la Rédaction

Les raffineries ont donné le ton : le blocage économique et la grève avec occupation sont les moyens les plus efficaces pour effectuer une pression économique sur la politique du capital. Celle-ci s’affichant comme la raison économique, une soi-disant impossibilité de pouvoir prendre une autre voie que celle de la fin du système de mutualisation, déjà bien abîmé. À la lutte des classes a désormais été associé le blocage de la production, sans que celui-ci soit simplement suspendu à la grève, démontrant de façon énergique la capacité de nuisance que chacun peut avoir. C’est la place de cette évidence qui a surpris dans ce mouvement : les désaccords entretenus depuis longtemps, qui autrefois dessinaient une ligne de partage, se sont amplement déplacés. Cette ligne de partage s’est déplacée tant au sein des organisations politiques ou syndicales qu’entre ces derniers et certains étudiants où chômeurs et précaires organisés en marge de celles-ci. Tout automobiliste est désormais susceptible d’affirmer sa solidarité avec le mouvement.

 

À Rennes, avant même que la grève reconductible ait commencé, la volonté de visibiliser ceux qui aspiraient à un mouvement de grève réelle s’est amorcée par la construction d’«intersyndicales bis» qui ouvraient, avec des syndicalistes de SUD, les mouvements des chômeurs et précaires de Rennes, et les militants indépendantistes, l’organisation de blocage de galeries marchandes à chaque appel de journées nationales. La participation à ces actions a crû au fur et à mesure de l’avancée du mouvement, attisant une attente à l’égard de ce type d’événements. Elle a contribué à conjurer l’impuissance suscitée par les grandes manifestations qui s’en tenaient à un simple défilé et à construire des initiatives interprofessionnelles.

 

D’emblée, ce qui était autrefois les pratiques étudiantes est devenu une méthode commune. Des syndiqués ont pris la parole lors des assemblées générales de Rennes 2, rendant la question du blocage de l’université intrinsèquement liée à la nécessité d’allonger la facture économique de la grève en cours. La capacité des étudiants à venir, au côté des salariés, occuper et rendre plus efficace les grèves déjà présentes n’a pas pris la forme d’une réserve de troupes pour mener la lutte. La chose était vite établie que ce qui permettrait au mouvement de prendre de l’ampleur, ce serait précisément cette alliance salariés-étudiants-chômeurs. Rarement les étudiants n’ont été autant attendus, et chaque gréviste rencontré demandait où en était la mobilisation sur la fac. À cette idée que l’entrée en scène des étudiants était une clef du mouvement, en ce qu’elle déborderait les cadres prévus de la mobilisation, s’ajoute une autre nécessité, celle de l’arrivée des lycéens.

 

Ils se sont vite mobilisés, bloquant leurs lycées et parvenant à être jusqu’à 7000 dans des manifestations énergiques au pas rapide qui envahissent au son de «grève générale» supermarchés et rocades. À chaque manifestation s’organise une assemblée générale qui décide de sa cible. Mais il est dommage que, à Rennes, les syndicats lycéens soient les plus mous aux actions. Il semblerait que leur participation au NPA n’encourage pas la liaison. Ce sont toujours les non-syndiqués qui permettent que ces actions aient lieu. À croire qu’il y a une distorsion entre les secteurs où l’on se mobilise volontiers et ceux qui organisent la mobilisation.

 

Depuis plus de 10 jours, les grévistes engagés dans le bras de fer sonnent le tocsin à 4h30 tous les matins, construisant le front social dans la guerre économique. Ce sont ainsi plusieurs centaines de chômeurs, de salariés, d’étudiants, de lycéens qui se retrouvent pour bloquer les dépôts de carburants, les routes, les plate-formes de distributions alimentaires, etc.

 

Le blocage du dépôt de bus fut parmi nos plus grandes réussites. Entravée dès 5 heures, l’entrée du dépôt s’était transformée en feu de camp autour duquel on parlait avec fougue de tout ce qui se passait dans la région, alors même qu’il était difficile de savoir vraiment combien les initiatives étaient multiples et venaient de nombreux endroits. De nombreux salariés, bien que n’étant pas en grève, observaient notre action d’un regard bienveillant, fournissant abondamment le café nécessaire.

 

Les poulets arrivent tout de même à 10 heures pour restaurer l’ordre puisque aucun bus ne circule. Nos amis conducteurs se mettent devant les personnes composant le piquet de grève pour les protéger. Voilà que les poulets décervelés gazent et matraquent allégrement cette première ligne. Nous sommes boutés hors du dépôt, et les conducteurs se mettent immédiatement en grève sauvage, posant arrêt-maladie et RTT (les préavis étant devenus obligatoires depuis la loi-cadre sur le droit de grève de 2007). Dès l’aube, nous revenons sur place et restons jusqu’à 18 heures sans encombre avec les poulets. L’insistance du patron du dépôt de bus ne suffisant manifestement pas à décider la préfecture résignée. Le maire de Rennes lui-même fait appel au préfet pour faire envoyer ses troupes, sans suites. Nous partons en cortège laissant des barricades enflammées et sans avoir vu un poulet. Hélas, les conducteurs n’ont pas reconduit la grève mais, sur notre piquet, nombreux sont les syndicalistes à nous avoir soutenus. Nous avons organisé sur place l’action du lendemain avec les routiers cegétistes, qui avaient eux-mêmes fait de nombreux piquets dans la matinée.

 

Les actions communes entre les syndicats et organisations sont une entrave très nette à l’intervention policière systématique.

 

Cependant, les formes de liaisons qui peuvent apparaître dans les actions ne permettent pas d’être incontournable pour les bureaucraties syndicales locales. Elles pourraient fort bien s’entendre entre elles, méprisant l’avis de ceux qui organisent les piquets de grève chaque jour. C’est pourquoi nous avons mis en place des assemblées générales interprofessionnelles tous les soirs pour permettre à tout un chacun d’avoir voix au mouvement sans être suspendu aux accords entre centrales syndicales et partis politiques. Cette structure de base du mouvement est une structure d’auto-organisation et d’autonomisation de la lutte qui cherche à encourager le processus démocratique en cours. Ainsi, se mettent en place des commissions tracts, des commissions liaisons avec les paysans et autres, barricades, radios et la liste n’est pas exhaustive. L’AGI (Assemblée Générale Interprofessionnelle) éprouve la participation de différents secteurs (mais, il est vrai, principalement ceux du public) et de différents syndicats. Elle contribuera, nous l’espérons, à étendre la grève et à mettre en place des solidarités effectives contre la répression du mouvement, qu’elle soit patronale ou policière.

 

Anna, du Mouvement des chômeurs
et précaires en lutte, le 25 octobre 2010 
Article extrait de «Jusqu’ici»,
Bulletin temporaire de liaisons, 28 octobre.

 


Publié dans Colère ouvrière

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