Leur évasion comme plaidoyer pour un débat sur le système carcéral

Publié le par la Rédaction

Tant qu’il y aura des prisons, il y aura des évasions. Et s’il y a lieu de s’étonner aujourd’hui de quelque chose, ce n’est pas qu’en février dernier, deux hommes aient pu s’évader de l’une des prisons les plus sécuritaires d’Europe. De cela, on ne peut s’étonner sérieusement, à moins de méconnaître la réalité du système carcéral et de refuser un débat pour lequel nous plaidons résolument ici sur les longues peines et les quartiers d’isolement, débat qui ne pourra faire l’économie d’une remise en cause de la légitimité de l’institution carcérale.

«À la longue, on finit par s’y résigner, sauf quelques-uns, voyageurs incontinents au regard hypnotisé, que le spectacle des étapes n’accroche pas. Toujours aux lisières, ils sont comme des nomades que la vie des sédentaires n’intéresse pas. […] C’est parfois dans les chemins de la folie que se déroute leur périple, quand celui-ci s’avère trop long, trop dur.»
Louis Perego, Retour à la case prison,
Paris, Éditions ouvrières, 1990, p. 8.

Chaque évasion apporte sa litanie habituelle de commentaires : on parle de «prisons passoires» — l’idée d’une prison «quatre étoiles» n’est alors jamais loin — et on agite la figure de l’«ennemi public». Parfois l’attrait que celui-ci exerce sur une partie des «honnêtes gens» l’emporte et on le surnomme le «Roi de la belle». La politique de la peur, comme les passions collectives, fugaces, pour celui qui incarne un temps le défi de l’ordre, participent, chacune à leur manière, à une désincarnation des évasions : que l’évadé soit présenté comme un méchant ou un malin importe peu, son geste est rarement interprété comme raisonnable, moins encore comme politique. En cela, les discours médiatiques qui ont suivi l’annonce de l’évasion de Christophe Khider et El Hadj Top, de la maison centrale de Moulins, le dimanche 15 février 2009, n’ont pas fait exception à la règle.

La prison fait rarement l’objet de débats. Certes, elle retient régulièrement l’attention des médias, au fil des faits divers. Sur le mode de l’indignation, le public est invité à s’offusquer de lieux qui ne ferraient pas honneur à «la patrie des droits de l’homme» et, parfois simultanément, les politiques et les juges sont sommés de garantir un risque zéro de récidive — sinon de concevoir une société sans délits, ni crimes. Ces émotions contraires sont facilement mobilisables, d’autant plus qu’elles sont rarement durables. Et c’est avec un brin de nostalgie qu’on peut se plonger dans les débats qui entourèrent, lors de sa création, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, la prison, des débats qui questionnèrent la légitimité politique et le rôle social de la prison. Pour avoir mené, en tant que sociologue, des recherches sur et dans les prisons, et parce que j’ai, durant plusieurs années, rendu visite à des proches incarcérés (notamment dans des centrales), j’ai été, après cette évasion, perplexe à la lecture ou à l’écoute des médias. À vrai dire, perplexe comme souvent lorsque la prison s’invite dans les débats publics — oui, on ne l’invite guère, elle y rentre à chaque fois comme par effraction. Perplexe parce que je constate la méconnaissance des journalistes — et par extension du public — du système carcéral. Perplexe, mais aussi indignée de la teneur d’un débat public dans lequel la cause des prisonniers, en particulier de ceux condamnés à de «longues peines» [Certes, comme on le dit un proverbe de prison, «il n’y a pas de “courte peine”». On se conforme toutefois ici à l’usage qui qualifie généralement de «longues» les peines supérieures à dix ans. C’est également les peines «infinies» que nous évoquons ici, c’est-à-dire les peines supérieures à vingt ans ou celles qui, cumulées, engendrent des dates de sortie vertigineuses.], ne trouve que peu de supporters, généralement attachés à une position humaniste, celle-là même qui incarne la bonne conscience d’un système qui se légitime parce qu’on le critique, parce que la critique sait rester périphérique.

Sécurité du système ou dangerosité des individus

La grande équation de la sécurité en prison tient dans le dilemme suivant : évasion ou émeute. Il peut être ainsi formulé : «S’il y a un périmètre de sécurité suffisamment dissuasif, il y aura des émeutes, s’il n’y a pas une telle sécurité périphérique, les évasions fleuriront» [J. E. Thomas, The English Prison Officer since 1850. A Study in Conflict, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1972]. Passons rapidement sur un point indéniable : une prison dont l’évasion serait assurément impossible n’aurait rien à voir avec des standards humanitaires difficilement contestables. À vrai dire, pour prévenir les évasions, on ne fait rien de mieux que la peine de mort. Il ne faut pas craindre de poser en ces termes le débat puisque les premiers concernés, les condamnés à ces peines infinies, font l’expérience d’une mort assurée, quoique «lente». Si le supplément de cruauté — une vie qui ressemble à la mort — de telles peines est parfois dénoncé publiquement [Voir le texte : Les «perpétuités» de Clairvaux réclament le rétablissement effectif de la peine de mort (16 janvier 2006)], les protestations sont plus souvent individuelles, plus efficaces et radicales : les suicides. C’est bien le caractère mortifère de la prison qui oblige à poser brutalement l’alternative des peines devenues infinies et de la peine de mort.

Les personnels pénitentiaires, notamment ceux qui travaillent au contact direct de la population carcérale, «sur les coursives», le savent : toute mesure qui réduit l’espoir des uns est un coup porté aux conditions de travail des autres. Ainsi, la volonté d’appliquer la fermeture des portes des cellules dans les centrales [La pratique — qui perdure — consiste à laisser les portes des cellules ouvertes en journée pour permettre aux détenus de se déplacer dans leur aile, par exemple pour aller à la douche ou dans la cellule d’un codétenu.], répétée au cours de l’année 2003 par D. Perben, ministre de la Justice, a été désapprouvée par une partie des surveillants, en particulier ceux de «la base». Ceux-là sont aux premières loges pour voir comment les institutions judiciaires et carcérales créent et nourrissent leurs propres monstres.

Les médias se sont largement fait écho des déclarations des syndicats pénitentiaires dénonçant le «manque de sécurité» à la maison centrale de Moulins. Il suffirait juste de forcir le trait que cette centrale nous serait présentée comme un établissement d’agrément, voire de divertissement, et pour un peu on y serait même mieux que dehors — d’autant mieux qu’on s’y régalerait aux frais des contribuables. La centrale de Moulins est, selon l’Administration pénitentiaire, l’une des prisons les plus sûres d’Europe et on ne peut tenir cela pour rien. Mais l’essentiel est ailleurs : la surenchère sécuritaire n’aura jamais le dernier mot sur la détermination que donne la rage de vivre. Des enceintes toujours plus hautes et plus épaisses, des filins anti-hélicoptères aux mailles toujours plus étroites, des fenêtres de cellule qui n’auront bientôt plus de fenêtre que le nom … tout cela ne pourra rien, car tant qu’il y aura des prisons, il y aura des évasions, et le renforcement de la sécurité des établissements pénitentiaires ne peut, en juste retour des choses, qu’exciter la violence de ceux qui subissent la violence du système social, économique, politique … et judiciaire.

Il semble d’usage, depuis l’évasion d’Antonio Ferrara de la prison de Fresnes, en mars 2003, de comparer les évasions à des «actes de guerre». Mais lorsqu’on fait des prisonniers de guerre, on ne peut s’attendre, en réponse, qu’à des actes de guerre. Et qui douterait de la guerre sociale s’en convaincrait facilement en allant, un jour de parloir, devant les portes d’une prison. Les populations reléguées en son sein sont aisément identifiables : les pauvres, les immigrés ou ceux issus de l’immigration. En ce sens, je ne peux adhérer aux discours qui se sont fait entendre dans les médias, stigmatisant la violence des moyens utilisés par les évadés. Ce qui a retenu mon attention, c’est plutôt la proportionnalité du recours à la violence des évadés au regard de la finalité de leur action (l’évasion) et leur absence d’acte de vengeance (en particulier sur les surveillants retenus en otage). Parler de la «dangerosité» des uns, c’est trop souvent refuser de penser à la cruauté du système social et pénal qui les a produits.

Les familles, victimes expiatoires

Claude d’Harcourt, le directeur de l’Administration pénitentiaire, a eu des propos très nets : «En prison, l’entrée des explosifs et des armes de poing [NdA : permettant l’évasion] paraît liée au moment du parloir.» Il respecte là scrupuleusement le dogme institutionnel selon lequel la drogue, les portables et tous les objets ou produits interdits en prison, seraient toujours introduits en détention au moment des parloirs, donc par les visiteurs. Si la théorie se fait dogme, c’est que son énonciation et sa répétition se moquent d’une réalité incontestablement plus contrastée, dogme encore parce que sa scansion se veut performative, dogme institutionnel enfin car il est périlleux de le contester publiquement. Les syndicats pénitentiaires avaient ainsi unanimement condamné leurs collègues de l’Union Syndicale Pénitentiaire pour leur Livre blanc sur l’Administration pénitentiaire (1999) dans lequel était retenue la responsabilité des personnels dans la «corruption dans les prisons». Et les chroniques judiciaires des années passées (par exemple le procès de l’évasion d’Antonio Ferrara) indiquent que des personnels pénitentiaires sont parfois poursuivis et que la compassion n’est parfois pas étrangère à leurs motivations.

On a pu lire ou entendre dans les médias que les «familles ne sont pas fouillées». Ce genre d’affirmation, pas totalement fausse, permet de ne pas dire le principal : que les détenus sont fouillés avant et après chaque parloir, qu’ils sont au minimum «palpés» avant un parloir mais qu’ils subissent une fouille «intégrale» [Lors de ce type de fouille (auquel sont soumis même ceux ayant des parloirs avec hygiaphone), il est demandé au détenu de se baisser et de tousser afin que son anus soit examiné. Notons la condamnation de la France pour sa pratique de ces fouilles «intégrales» par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (2 juin 2007, Frérot c. France).] à son issue, et que les contrôles auxquels sont soumis les visiteurs, s’ils ne sont pas à proprement parler des fouilles, sont en tout état de cause plus rigoureux que ceux auxquels sont soumis les personnels. Toute entrée en prison (des visiteurs ou des personnels) est soumise à un passage sous un portique détecteur de métaux, mais les visiteurs n’ont également pas le droit d’apporter des effets personnels (sac à main, par exemple). Il serait fastidieux d’illustrer ici [On peut se reporter à mon livre (Les détenus et leurs proches, Autrement, 2008)] la sévérité qui peut entourer les contrôles aux entrées des parloirs et les doutes légitimes qu’on peut porter sur leur véritable visée : l’argument de l’efficacité de certaines mesures (à l’instar des fouilles «intégrales») semble mince rapporté à l’humiliation des intéressés, en particulier au regard des moyens techniques d’investigation permettant, dans la plupart des cas, de se passer de telles pratiques. On doit aussi ajouter quelques remarques pour ne pas laisser la part belle aux représentations de prisons dans lesquelles on entrerait sans être contrôlé : il arrive que des surveillants refusent l’entrée du parloir suite au simple déclenchement de la sonnerie du portique (sans autoriser le visiteur à se séparer de l’effet — une ceinture, par exemple — en cause) ; dans la plupart des centrales (et c’était le cas à Moulins), au passage sous le portique s’ajoute le contrôle effectué manuellement sur chaque visiteur par un surveillant muni d’un détecteur de métaux.

Déjà et toujours victimes secondaires de la prison, les familles risquent malheureusement aussi d’être les victimes expiatoires [Elles le sont en fait déjà puisque les visites ont été supprimées le week-end des 21-22 février 2009] de cette évasion. Des voix se sont élevées pour remettre en cause un des acquis des luttes des prisonniers des années 1970 : les parloirs dits «libres» (c’est-à-dire sans hygiaphone entre détenus et visiteurs, sauf en cas de prononcé d’une sanction). Comme si c’était un luxe que ces endroits sans intimité, souvent sordides, où, pendant parfois seulement qu’une demi-heure, au prix fréquent d’énormes sacrifices financiers, souvent après des heures de transport, devraient s’épanouir les relations familiales, amoureuses ou amicales… Il y a bien là un paradoxe : si rien n’est fait pour le maintien des liens entre les détenus et leurs proches, ces derniers ne s’entendent-ils pas dire suffisamment (au risque de leur culpabilisation) qu’ils sont les meilleurs garants de la «réinsertion» des personnes détenues ? Ils sont aussi aux premières loges pour constater le lent délitement de la vie que produit l’enfermement et que l’amour n’y peut souvent rien. Leurs pensées sont forcément vertigineuses et leurs choix tragiques.

La «civilisation des longues peines»
[L’expression est le titre d’un texte de Micha Maksimovisz, un ex-détenu condamné à perpétuité]

L’histoire de Christophe Khider ressemble terriblement à celles de centaines d’autres détenus, ceux qui se qualifient souvent eux-mêmes d’«emmurés vivants» : ceux qui ont en commun des dates de sortie absurdes à l’échelle d’une vie humaine, dont les moindres gestes sont minutieusement scrutés en raison de leur étiquetage de «Détenu Particulièrement Signalé» (DPS) [Désignation établie en fonction du chef d’accusation ou de comportements en détention], ceux que le «tourisme carcéral» (les transferts réguliers d’un établissement à un autre) a mené — et leurs proches aussi — aux quatre coins d’une France pénitentiaire dont ils connaissent moins les quartiers «VIP» que les quartiers d’isolement (QI) et les mitards (quartiers disciplinaires). Ceux-là peuplent les centrales et les QI des maisons d’arrêt et forment une population carcérale «à part» — de la même façon que les QI et les mitards sont des prisons au sein-même des prisons. À ceux-là, il ne reste que l’espoir d’une évasion, la folie, la foi religieuse [On parle trop rapidement, dans les médias, d’une «islamisation» des prisons, en éludant notamment le fait que l’incarcération (comme toutes les épreuves de la vie) favorise la réactivation de croyances religieuses] ou «l’autre évasion» (on désigne ainsi, pudiquement, en prison, le suicide). Mais comment peut-on vouloir préférer la vie lorsqu’elle ressemble déjà trop à la mort et qu’on ne sait plus si on meurt un peu chaque jour ou si l’on qu’on vit l’éternel recommencement de sa propre mort ? Reste l’évasion. Espoir fou, car c’est un défi à l’entendement que de se confronter à la sécurité d’un des États les plus avancés de ce point de vue. Espoir fou, car ceux qui sont morts sur les murs d’enceinte sont plus nombreux qui ceux qui ont pu s’échapper durablement. Espoir fou et tragique, car il porte le renoncement aux êtres aimés : la cavale est une mort sociale bien plus radicale que ne l’est la prison. C’est une entreprise démiurgique que de re-naître et pour cette liberté là, on doit sacrifier tous ses liens et son passé.

Le parcours de Christophe Khider est exemplaire des impasses dans lesquelles se débattent les condamnés à de longues peines, dont la protestation contre la mort lente qu’ils expérimentent transforme chaque révolte (même sans issue) en un pari sur la vie [La façon dont le suicide et la révolte ont à voir dans des situations extrêmes est particulièrement bien décrite dans l’ouvrage de Steiner (Treblinka, la révolte d’un camp d’extermination, 1966, 100) : «Lorsque les prisonniers étaient sortis de leur néant d’inconscience, leur première affirmation de liberté avait été le suicide. La renaissance de la douleur les avait libérés. Ils avaient cessé alors d’être des esclaves parfaits puisqu’ils pouvaient choisir de se tuer ou de continuer à lutter.»]. Exemplaire aussi sa soif de vivre, certainement rendue inextinguible par les instants de liberté qu’il a volés, en juin 2001, sur les toits de Fresnes, lors d’une tentative d’évasion. L’exemplarité de son parcours plaide pour qu’on voit dans son évasion de la prison de Moulins autre chose qu’une quête solitaire de la liberté. Elle plaide pour que soient entendus les grondements de la bataille que mènent les longues peines et trace radicalement la ligne de front : Peut-on changer la prison ?

Changer la prison ?

On évoque parfois une «détotalisation» de la prison, synonyme de son ouverture sur l’extérieur, de sa «normalisation» et d’un souci croissant pour que l’incarcération n’aboutisse pas à la marginalisation sociale. La publicité de l’Administration pénitentiaire nous le rappelle : «La prison change.» «La prison change» : Elle se «marionise», pour reprendre l’expression forgée par Christie [N. Christie, L’industrie de la punition. Prison et politique pénale en Occident, Paris, Autrement, 2003. Pour une illustration du phénomène en Europe, voir : M. Zingoni-Fernandez, N. Giovannini, dir., La détention en isolement dans les prisons européennes, Bruxelles, Bruylant, 2004.], à partir du nom de la prison de Marion (États-Unis), pour décrire une tendance internationale. Marion peut en effet être considéré, depuis sa construction, en 1972-1974, comme le précurseur d’un nouveau niveau de sécurité, appelé «super-maximal» ou «maxi-maxi», qui a aujourd’hui perdu son caractère exceptionnel. La marionisation n’est pas sans accointances avec les techniques de coercition morale — notamment parce qu’elle a été théorisée par un spécialiste en la matière, le docteur américain Edgar Schein. Il est facile de dénoncer, ailleurs, la «torture blanche» à laquelle sont soumis les prisonniers. Facile également de se féliciter d’avoir aboli les QHS. Mais il faudrait dire que cette abolition est formelle, qu’ils ont été rénovés et rebaptisés QI. Pour décrire le traitement subi par les détenus dans les QI, la réduction de la possibilité de contacts humains (codétenus, proches, mais aussi personnels pénitentiaires), la surveillance permanente, ajoutée à la pratique des transferts réguliers, l’isolement sensoriel qui, sans être absolu n’en est pas moins réel… Pour décrire tout cela, on peut vouloir éviter d’employer l’expression de «torture blanche», mais il y a là, incontestablement, des traitements inhumains et dégradants [Voir notamment les travaux du Dr. D. Faucher (Éthique médicale en milieu carcéral : suivi des personnes détenues en quartier d’isolement, DU, Paris VII, 1999].

«La prison change» : Les détenus sont invités à «donner du sens» à leur peine à travers la formalisation de «projet d’exécution de peine». Avec l’individualisation croissante des peines, la disparition des grâces collectives traditionnellement accordées pour le 14 juillet et lors de l’élection d’un nouveau président de la République [Chacun peut se faire juge des critères d’appréciation retenus au vu de décisions récentes de libération de «détenus méritants» (dont Jean-Charles Marchiani)], le détenu, après avoir été déclaré responsable d’un délit ou crime, est responsable de sa peine. Mais quel sens donner au temps infini et routinier qu’est celui des longues peines ?

«La prison change» : Une conception situationnelle et pro-active de la sécurité est venue, dans les années 2000, en renfort de la traditionnelle sécurité passive (les murs, les miradors). Dans le même temps, les interventions de surveillants cagoulés [La possibilité a été donnée aux surveillants d’accomplir cagoulés certaines tâches le 17 mars 2003 (Note de l’Administration pénitentiaire)] se sont multipliées et a été créée une force d’intervention dévolue aux opérations de maintien/rétablissement de l’ordre, les Éris [Les Équipes Régionales d’Intervention et de Sécurité ont été instituées par le ministre de la Justice D. Perben en janvier 2003]. La création de celles-ci, qualifiée de «porte ouverte à toutes les violences et humiliations» par la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme [CNCDH, Étude sur les droits de l’homme en prison, Paris, 2003], a marqué le début d’une recrudescence préoccupante de plaintes de la population carcérale à l’encontre de personnels pour des faits de violence [Voir notamment : le rapport du Comité européen pour la Prévention de la Torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) de 2004 (Rapport au Gouvernement de la République française relatif à la visite effectuée par le CPT en France du 11 au 17 juin 2003), et le texte des détenus du QI de Bois d’Arcy, Groupe «Il n’y a pas d’arrangement !»].

«La prison change» : Elle grandit aussi. Sous couvert de réduire la surpopulation carcérale et la promiscuité, la construction de nouveaux établissements nourrit la tendance à l’augmentation de la population carcérale. Et questions quantitatives et qualitatives (en l’occurrence la «marionisation») se rejoignent : les nouvelles prisons réduisent toujours davantage les possibilités de contacts entre détenus — mais aussi entre surveillants et détenus.

«La prison change». Rien ne dit que ce soit dans le bon sens et rien n’interdit de penser qu’il vaudrait mieux l’abolir. La prison est une institution contestable et continûment contestée : l’évidence de son échec (elle ne dissuade pas pleinement du crime et elle prévient mal la récidive) est le meilleur argument de ses opposants. Mais, comme le remarquait Foucault [Michel Foucault Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, 236], «la “réforme de la prison” est à peu près contemporaine de la prison elle-même. Elle en est comme le programme.» La prison s’adapte certes, dans le temps et dans l’espace, aux sensibilités collectives et aux mœurs, mais l’idée d’une prison «en changement» n’est rien de plus qu’un slogan publicitaire.

L’illusion d’une prison «démocratique»

Le régime actuellement appliqué à Guantánamo, a été abondamment décrit et décrié. Or sa stigmatisation ne peut être lue sans que soit remarqué l’escamotage systématique qu’elle permet de l’évident continuum qui relie Guantánamo aux systèmes pénitentiaires occidentaux. L’illusion d’une prison «démocratique» est au prix de cet escamotage. Pour les plus fervents supporters du système carcéral, le salut repose sur la «normalisation» de la prison, une normalisation qui signifie qu’on y travaille et qu’on y consomme, que les conditions de vie y soient conformes à l’évolution, dehors, des standards de confort, et enfin que l’institution ne se dérobe pas au droit.

Mais la normalisation de la prison est intrinsèquement problématique. D’une part, la normalisation par le droit n’est pas forcément synonyme d’une amélioration des conditions de détention, puisque la réglementation est parfois moins favorable que les usages non réglementés [Voir : Dan Kaminski, «Les droits des détenus au Canada et en Angleterre : entre révolution normative et légitimation de la prison», in O. De Schutter, Dan Kaminski, dir., L’institution du droit pénitentiaire, Paris, LGDI, 2002, 93]. Par ailleurs, cette normalisation de la prison rend plus difficilement distinguable le dedans d’un dehors envahi par la vidéosurveillance et le virtuel et si c’est bien à une prison «hors-les-murs» que nous sommes invités à réfléchir, ce n’est pas simplement parce que c’est en ces termes que, en juillet 2008, Rachida Dati, la ministre de la Justice, a évoqué le sens de la réforme pénitentiaire qu’elle présentait. La promotion d’un continuum dedans/dehors est en effet illustrée par la multiplication des outils pénaux en dehors de la sphère carcérale, permettant la mise en œuvre d’une «peine après la peine» (par exemple : la rétention de sûreté). La normalisation a certainement atteint là son paroxysme, puisque la fonction punitive de l’institution carcérale est mise à nu et que sa fonction officieuse de lieu de sûreté est de moins en moins efficacement dissimulée par le mythe d’une prison re-socialisante [Claude Faugeron, J.-M. Le Boulaire, «Prisons, peines de prison et ordre public», Revue française de sociologie, 1992, vol. XXXIII, no 1, 3-32].

L’idée d’une «prison démocratique» n’est pas étrangère au succès récent du concept de «détenu citoyen» ou de «citoyen détenu» (la nuance mériterait d’ailleurs qu’on s’y attarde). Un succès forcément suspect si on considère, d’une façon générale, la fonction sociale de relégation de l’institution carcérale [Alain Brossat, Pour en finir avec la prison, Paris, La Fabrique, 2001, 83-84].

Comment parler de la «citoyenneté» des détenus alors que leur sont déniées les libertés d’expression, d’association et de réunion ? On entend rarement les voix des détenus et plus rarement encore ceux celles des condamnés à de longues peines [Notons ici l’exceptionnel témoignage de Daniel Koehl, recueilli par Léonore Le Caisne (Révolte à perpétuité, Paris, La découverte, 2002). L’ouvrage d’Anne-Marie Marchetti (Perpétuités. Le temps infini des longues peines, Paris, Plon, 2001) est également précieux.]. Mais il y a aussi des moments de grâce. Au prix de risques énormes, il y eut cette déclaration clandestine et filmée de prisonniers depuis la centrale d’Arles, en 2001 [Communiqué clandestin de prisonniers de la centrale d’Arles, 23 octobre 2001]. Il y a aussi, à l’occasion de procès d’évasions ou de mutinerie, des inculpés pour mettre en accusation le système carcéral : je pense, notamment, à Pacal Brozzoni [Pascal Brozzoni, «On n’est pas venu en prison pour travailler ! Ou pourquoi j’ai brûlé les ateliers de la prison de Clairvaux», février 2004], accusé de la mutinerie de Clairvaux (2002) ou à Michel Ghellam [Voir : Libération, 25 novembre 2005], suite à sa tentative d’évasion de la centrale de Moulins (2003). En dehors de ces circonstances particulières, les chances que soient écoutées les voix des prisonniers sont faibles. Moins de trois semaines avant l’évasion de Christophe Khider et El Hadj Top, les détenus de la centrale de Moulins adressaient une lettre au directeur [En ligne sur le site de Ban Public] : les revendications sont modestes, on y lit surtout le désir d’être reconnus et que l’espoir soit permis pour les longues peines. La lettre a été rendue publique, mais elle n’a pas intéressé au-delà des murs d’enceinte…

Comment encore parler de la «citoyenneté» des détenus lorsque la légitimité de leur parole est systématiquement dépréciée et contestée ? Par essence sujette à cautions, la parole des détenus, comme celle de leurs proches, est toujours nuancée (par un acteur, dont la légitimité tient de sa position) ou expertisée (par un spécialiste, dont la légitimité repose elle sur son savoir). Tout débat sur la prison illustre cette «hiérarchie de crédibilité», évoquée par Becker [Howard Becker, «Whose Side Are We on ?», Social Problems, 1967, vol. 14, no 3, 241] : elle voit s’affronter l’Administration, les personnels, les intervenants extérieurs et naturellement les «spécialistes» de la prison, un affrontement dans lequel les détenus et leurs proches — ces «usagers» à part entière de la prison — sont assurément exclus.

Car comment parler de la «citoyenneté» des détenus lorsque les débats publics sur la prison se font sans eux ? Les 70'000 détenus, les plus de 210'000 personnes placées sous main de justice, les près de 500'000 personnes dont un proche est incarcéré … tous sont systématiquement absents des débats médiatico-politiques sur le système carcéral en particulier et pénal en général. Absence que dissimule avantageusement la présence d’individus peu impliqués personnellement ou dotés d’un statut socio-économique élevé (les ex-détenus «VIP»), par nature peu représentatifs de la population carcérale.

La cause des prisonniers

Les politiques pénitentiaires sont classiquement qualifiées d’«avoiding blame politics» [Voir notamment : R. K. Weaver, «The Politics of Blame Avoidance», Journal of Public Policy, 1986, vol. 6, no 4, 371-398 ; P. Décarpes, «Typologie d’une prison médiatique», Champ pénal, 2004], c’est-à-dire que leur objectif serait principalement d’échapper à la critique : par nature, elles seraient peu demandeuses de visibilité dans l’espace public. Mais la prison s’est adaptée aux exigences de notre époque : elle prend de plus en plus l’initiative de la communication, en intégrant — et le montrant — des impératifs de productivité et de rentabilité semblables à ceux des entreprises [Voir notamment : D. Burton-Rose (The Celling of America : an Inside Look at the U.S. Prison Industry, Monroe (États-Unis), Common Courage Press, 1998) et Loïc Wacquant (Les Prisons de la misère, Paris, Raisons d’agir, 1999)] et elle peut se targuer d’être une industrie propre et même purificatrice [N. Christie, 2003, op. cit., 19]. La prison n’est pas réductible à des contraintes physiques, elle agit également par «séduction des masses et conversion des cœurs» [Selon l’expression de Michelle Perrot (in P. Artières, P. Lascoumes, dir., Gouverner, enfermer. La prison, un modèle indépassable ?, Paris, Presses de Science Po, 2004, 15] : la cause de prisonniers ne figurera jamais sur l’agenda politico-médiatique [Pour une analyse des conséquences, pour les prisonniers, de l’effervescence de l’année 2000 sur leur situation, voir : Collectif des prisonniers de Lannemezan, «Trois petits tours et puis s’en vont», septembre 2003] sans des circonstances historiques fortes telles que celles qui se présentent aujourd’hui.

L’Administration pénitentiaire, suite à l’évasion de Christophe Khider et El Hadj Top, a déjà annoncé la mise en place d’un groupe de travail sur la gestion des longues peines. Il y a un précédent notable : un rapport rédigé, dans des circonstances similaires, en 1993 [Inspection Générale de l’Administration, Inspection Générale des Services Judiciaires, L’emprisonnement prolongé des détenus difficiles et dangereux, Paris, 1993]. Il posait brutalement l’alternative : mettre fin aux peines infinies ou construire des forteresses. Un regard rétrospectif sur la politique pénitentiaire de ces quinze dernières années ne plaide pas pour l’optimisme. Il y eut, dans le milieu des années 1990, le projet de construction de «centrales à effectif réduit», dans lesquels auraient été interdits les regroupements de plus d’une dizaine de détenus. Le projet a changé de nom : ce sont deux centrales «à sécurité renforcée» qui doivent ouvrir, à l’horizon 2012, dans l’Orne et le Pas-de-Calais. Ces nouveaux types d’établissements sont le résultat d’une politique largement inspirée par le rapport Woolf [Écrit en 1991, suite à l’émeute de la prison de Stangeways (Manchester), il a été traduit en français par l’Administration pénitentiaire : H. Woolf, S. Tumin, Mouvements collectifs des prisonniers d’avril 1990, Paris, Ministère de la Justice, 1993] «sur les désordres dans les prisons britanniques». Boîte à idées ou «boîte de Pandore» de la répression carcérale, ce rapport entretient de profondes connivences avec une offensive idéologique dans laquelle certains chercheurs français se sont illustrés, plaidant notamment, au nom de l’individualisation des peines, pour la fin des grâces collectives — mesure dont on ne pouvait douter qu’elle entraînerait un allongement des peines effectuées.

La question des quartiers d’isolement et du traitement réservé aux détenus étiquetés «dangereux» doit être posée. Mais on ne peut pas aujourd’hui accepter que les termes du débat se cantonnent à la gestion des longues peines. La barbarie ne se gère pas. Mais parce que la prison n’est ni rétrograde, ni anachronique, mais foncièrement de notre temps et qu’elle est intrinsèquement liée au système capitaliste, le débat se heurtera inévitablement au cadre posé par le système politique actuel. Cadre dont le dépassement permettrait de penser la réponse à la déviance en dehors d’une logique rétributive qui ne peut ni satisfaire les victimes, ni permettre aux coupables une réelle réhabilitation.

La cause des prisonniers exige qu’on prenne parti et les chercheurs n’échappent pas à l’injonction. «Prendre parti», c’est d’abord un impératif méthodologique : c’est, comme l’indique Becker [H. Becker, op. cit.], prendre — (se) «saisir» — «sérieusement» les propos des délinquants et des détenus (si on se cantonne au champ qui ici nous intéresse). Mais il n’existe pas de recherche «innocente», ni en prison, ni ailleurs. La question n’est certainement pas de prendre ou non parti : on le fait inévitablement. Comment accepter que l’objectivité soit reconnue à ceux qui ne disent jamais d’où et pour qui ils parlent ? Que seules sont dites «partisanes» — la qualification a un parfum de discrédit — les recherches qui prennent le parti des «dominés» ou sont écrites par eux [G. Salle, «Une sociologie des “taulards” : la convict criminology», Genèses, 2007, vol. 68, no 3, 132-144] ? De telles pratiques sociologiques se heurtent pourtant à un argument puissant : elles contribuent à la permanence d’une institution qui perdure en se réformant, qui perdure parce qu’elle est critiquable et parce qu’on la critique. Il n’y a certes aucune solution à cette impasse, du moins aucune au sein de la discipline sociologique, à moins de plaider pour la solubilité du politique dans l’expertise. Les outils d’analyse qu’elle fournit permettent néanmoins de comprendre les enjeux de l’existence et du fonctionnement de la prison. Reste à décider de sa légitimité sociale et politique.

Les médias continueront-ils à égrainer inlassablement les faits divers ? Il appartient aussi aux chercheurs de participer à une contre-offensive idéologique afin que soit débattue la légitimité de la prison, au risque sinon d’être complices d’une expertise molle dont jouit le système et être condamnés à se repaître du spectacle du populisme pénal et carcéral.

Gwénola Ricordeau - Mouvements, 12 janvier 2010.

Gwénola Ricordeau est docteur en sociologie, chercheuse associée au Groupe de Recherche sur les Actions et Croyances Collectives (Université Lille-III) et visiting associate professor à l’Université de Santo Tomas (Manille, Philippines).
Elle a publié : Les Détenus et leurs proches. Solidarités et sentiments à l’ombre des murs, Paris, Autrement, 2008. Elle est également l’auteur de : «Sexualités féminines en prison : pratiques, discours et représentations», Genre, sexualité et société, no 1, à paraître, juin 2009 ; «Des travailleurs sociaux face à la sexualité incarcérée», Le Sociographe, no 27, sept. 2008, pp. 33-42 ; «Enquêter sur l’homosexualité et les violences sexuelles en détention», Déviance et société, vol. 28, no 2, 2004, pp. 233-253.

Commenter cet article

bibi 01/02/2010 16:58


Christophe Khider passe aujourd'hui en procès avec Antonio Ferrara, à la 10e ch. du TGI de Paris. Voir sur le site de l'Arppi.