Lettre ouverte de Fee Marie Meyer

Publié le par la Rédaction

Lettre ouverte de Fee Marie Meyer sur son arrestation récente par l'unité anti-terroriste le vendredi 21 janvier 2011

 

Fee Marie Meyer a été arrêtée devant sa maison à Athènes le vendredi 14 janvier dans l'après-midi par les hommes de l'unité anti-terroriste. La police a officiellement confirmé que sa seule «preuve» contre elle est son amitié avec Christos Politis, un autre anarchiste, qui se trouve en ce moment en prison pour sa prétendue participation dans un groupe de guérilla urbaine, dont le nom n'est même pas mentionné par la police. Peu après l'arrestation de Fee, la police a raconté une histoire curieuse, touchante ainsi que — ce qui a vite été prouvé — fabriquée : Fee était la prétendue fille de la membre de la RAF Barbara Meyer et son père avait prétendument été tué lors d'une fusillade avec la police à Vienne. Comme on le sait, «Meyer» est un nom de famille extrêmement répandu en Allemagne : la Barbara Meyer de la RAF n'a pourtant aucun rapport avec la mère de Fee. Un détail sans importance pour les médias commerciaux grecs, disposés à reproduire rapidement la propagande policière. Donnons alors la parole à Fee :

 

Maintenant, où les projecteurs de la show se sont éteints et les rideaux de la scène se sont fermés, c'est pour moi le moment de parler. Comme je le veux.

 

Sur ce qui s'est passé, sur les jeux qui sont joués sur mon dos, mais aussi au-delà de ma personne : pour parler sur des choses qui devraient concerner chaque individu pensant dans le territoire grec.

Concernant mon «cas» : entre-temps, je suis assez sûr qu'à partir du moment où mes détails personnels ont été transmis aux fameux tarés de l'unité anti-terroriste (ce qui a été bien sûr tout à fait justifié — j'ai bu un verre avec les mauvaises personnes), le jeu a été fixé. Lorsqu'ils ont googlé mon nom de famille (aussi répandu que Papadopolous en Grèce), ils ont — et imaginez leur joie ! — découvert le contexte riche de «ma famille». Le fait que mon père a un autre nom de famille a été un détail sans importance (genre : «ceux de sa sorte couchent de toute manière avec tout le monde»), tout autant que la date de naissance de ma mère qui ne correspond pas avec «son histoire». À partir du moment où la réalité ne correspondait plus à leur histoire, il a fallu l'adapter. J'ai joué le rôle qu'ils m'ont préparé. Ils m'ont enlevée vendredi [14 janvier] à 15 heures, lorsque j'ai quitté ma maison pour aller à l'école de langues où j'enseigne. Au moins une dizaine de personnes portant des cagoules m'ont amenée, après m'en avoir mis une aussi, au 12e étage du quartier général de police à Athènes, sans dire un seul mot. Après avoir interrogé par six personnes, on m'a montré une photo qui me montrait avec mon ami et camarade Christos Politis. Ils m'ont demandée si je le connaissais et, après que j'ai affirmé que c'était une autre personne arrêtée à tort, leur a commandé d'un ton insolent de «continuer avec la procédure habituelle». Ils m'ont complètement déshabillée, en notant tous les détails et en me volant ma chemise et mes chaussettes — sans me dire de quoi je suis accusée et bien sûr sans se préoccuper un minimum de ma revendication de contacter un avocat. Le temps constitue un facteur important car à partir de 17 heures, l'histoire sur mes parents est déjà complètement sortie. Ceci explique parfaitement pourquoi ils m'ont, tandis que j'ai refusée être prise en photo, pris en photo avec leurs téléphones portables pour se garantir une image de moi. Sinon, leur histoire chaude ne se vendrait pas autant…

 

Je sais maintenant depuis des années comment ces mécanismes fonctionnent, complètement pourris jusqu'au moindre détail ; nous savons que les journalistes-informateurs (avec une poignée d'exceptions cependant tant importantes) switchent entre la reproduction des mensonges policiers et l'obéissance à leurs ordres. Prêts à mettre n'importe quelle vie en pièces qu'on leur jette devant leur gueule, prêts à intérioriser de la vérité pour cracher des mensonges. D'infâmes créatures…

 

Ce que j'ai considéré comme inimaginable, au moins personnellement, c'est l'impudeur totale avec laquelle c'est arrivé dans l'ici et maintenant.

 

Lorsque le fiasco a commencé à s'avérer, et pendant que je n'étais pas encore consciente quelle saleté avait était présentée comme «vérité», j'ai été amenée dans les bureaux des officiers du «terrorisme international». Il a commencé par m'entraîner dans une «causerie amicale» en me demandant quand exactement mon père avait été tué dans la fusillade ! Ce moment-là, mon menton a dû tomber par terre, surtout lorsqu'il me dit en souriant : «Bon, je m'intéresse davantage au mandant d'arrêt international contre votre mère…» La seule chose qu'il n'a pas faite, c'était de m'accuser de protéger une criminelle puisque, dès le début, je n'ai pas donné le nom de mes parents. Mais ensuite, j'ai fait plein de choses. Comme la procureur générale a dit, ils ont confisqué plein de choses dans ma maison… des brosses, des habits, des brosses à dents, des housses de canapé… du matériel imprimé. Du matériel qui prouve sûrement que je suis anarchiste, ce que je ne cacherais jamais et, comme le dit cette dame éduquée — la procureur générale —, comme elle l'a dit de manière si sophistiquée que ça leur permettait même de refuser ma liberté jusqu'à ce qu'un comité de juges me juge puisque je serais une terroriste !

 

Si elle veut m'arrêter parce que je suis anarchiste, oui, alors je suis coupable et je le serai toujours. Je serai toujours du côté des exploités, et non pas du côté des exploiteurs, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de l'exploitation de l'homme, des animaux et de la nature par l'homme. Mais je revendique publiquement et sérieusement qu'ils changent les charges contre moi. Qu'ils mettent les véritables charges pour que personne n'omette de quoi il s'agit : qu'ils mettent dans l'accusation : «Elle est une anarchiste et elle sait lire. Elle a un rapport avec beaucoup de gens continuant à lutter et elle en est fière.» Chargez, visez et fusillez-nous au mur de Keariani [allusion au mur à Athènes où les soldats nazis avait exécuté des partisans].

 

J'ai lu quelque part que le visage d'un régime politique se montre dans le traitement de ses adversaires politiques. L'honneur de la Grèce ! [expression populaire servant à expliciter le caractère arbitraire du pouvoir étatique en Grèce — intraductible].

 

Les temps dans lesquels on vit sont liquides, étranges et soumis à un changement permanent. Dans les temps des crises institutionnelles et financières, l'autorité jouera toujours avec la carrotte sur le bâton et la peur pour la sécurité. Ils veulent que personne ne réagisse à quoi que ce soit, que personne n'exprime rien, que personne ne regarde autour de lui, que personne ne pense autrement ou, si possible, ne pense tout court. Amputez notre cerveau lors de notre naissance, allez, afin de mettre un terme à tout ça !

 

Ils essayent de faire prévaloir partout leur homogénéité affreuse et absolue ; leur inhumanité absolue et réfléchie jusqu'au bout.

 

Dans les territoires grecs, environ 40 personnes sont en ce moment incarcérées pour des raisons politiques. La plupart d'eux n'ont encore jamais vu de juge et sont quand même détenus dans des prisons de haute sécurité ; d'autres n'ont pas de procès publics ou ouverts ; d'autres encore sont détenus sans la moindre preuve contre eux, exclusivement à cause de leur point de vue, à cause de leur attitude basée sur la solidarité qu'ils adoptent dans leur rapports personnels.

 

De manière ultra-conservatrice et de plus en plus fasciste, ils veulent forcer l'isolation, la solitude, la logique du «chacun pour soi» ; ils veulent qu'on regarde la télé trash, qu'on consomme des substances, ainsi que les mensonges et le spectacle. Ne pas parler à des proches, ne pas inviter qui que ce soit dans nos maisons, ne rencontrer personne ou leur demander de nous déjà montrer leurs enregistrements policiers, plutôt pas, ça pourrait nous causer des problèmes.

 

Ils veulent qu'on arrête de sentir et que nos actes soient basés sur les instincts de survie et de conservation les plus bas, basés sur le sadisme de l'espion à la porte, celui de fouiller dans la vie d'autres hommes et de perdre dans ce processus sa propre vie.

 

Ils veulent qu'on déteste, qu'on condamne tout ce qui est différent, des gens d'ailleurs, des collègues de travail d'autres secteurs, tout et chacun qui pense et vit différemment.

 

Ils sont tous dangereux et il faut qu'on les déteste, puisque la haine crée la peur et vice versa. C'est la peur qu'ils piétinent afin de faire prévaloir leur sécurité de la mort, les sons mourants d'une société, en dénonçant les derniers liens qu'ils définissent en tant que tels.

 

Je pense que trois mots suffissent déjà pour définir l'élément humain dans l'homme : Dignité - Liberté - Solidarité. Aucune des trois ne peut exister sans les deux autres et aucune ne tombe du ciel. Elles demandent la vertu et le défi. Mais ce sont les significations lourdes donnant de la substance à l'homme et transformant sa survie en vie.

 

Ils ne peuvent que nous contrôler, nous déchirer en pièces et nous isoler tant qu'on reste agenouillés en courant avec notre dos pliés en avant après chaque carrotte qu'ils nous tendent.

 

Résistons ! Si nous levons notre tête et si nous recommençons à nous regarder dans les yeux, leurs structures vacillantes imploseront comme une maison de cartes. Car aujourd'hui, la catastrophe a beau être tombée sur ton voisin, déjà demain, le tour pourrait être à toi.

 

Résistons ! Parce que dans le monde entier, il y a des gens qui osent lever leurs têtes. Partout et toujours, à tout moment où l'on lève son regard vers le ciel et vers l'horizon infini qu'ils ont oublié depuis leur jeunesse, l'élément humain dans l'homme renaît.

 

Assez ! On a toléré trop et pendant trop longtemps ! Luttez pour le monde entier et pour la liberté, luttez pour nos vies et pour la dignité.

 

L'État et les médias sont les seuls terroristes.

 

La solidarité pour tout et chacun en lutte n'est pas seulement notre arme, elle est une certitude.

 

Un poème bien connu, légèrement modifié [de Martin Niemöller] :

Au début, ils vinrent chez mon voisin
et je ne dis rien car il était étranger.
Lorsqu'ils vinrent chez le prochain, ce fut un Rom,
et de nouveau, je ne dis rien.
Puis ils prirent le pauvre, le clochard, l'anarchiste, le gauchiste.
À la fin, ils vinrent chez moi.
Et c'est seulement là que je compris qu'il ne restait plus personne qui pût réagir…

 

Fee Marie Meyer 
Original en grec (Indymedia Athènes)
Traduit de l'anglais (From The Greek Streets)
Indymedia Nantes, 24 janvier 2011.

 


Publié dans Grèce générale

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