Lettre de Jean-François Martos à Gianfranco Sanguinetti

Publié le par la Rédaction


Copie à Guy Debord, Carlos Ojeda, Michel Prigent, Els van Daele

Paris, le 3 juin 1981

Cher Gianfranco,

J’ai reçu depuis peu deux documents que tu connais déjà : l’un est cette correspondance entre toi et «Cavalcanti», que Guy [Debord] m’a fait parvenir ainsi qu’à Michel [Prigent]. L’autre est cette Postface à la traduction hollandaise du Terrorismo, d’Els van Daele.

Devant les critiques qui y sont développées contre toi, tacere non possum, et il est nécessaire que je te donne mon opinion là-dessus, en m’en tenant à la stricte vérité.

En dehors des raisons que tu donnes (par exemple le fait qu’être en Italie même te permettait tout aussi bien de «mieux voir» que de te «tromper plus») pour affirmer que ce sont de vrais gauchistes qui ont enlevé Moro, tu n’expliques nullement pourquoi tu changes ensuite d’avis pour développer le point de vue, initialement exposé par Guy, que les B.R. sont manipulées. Ainsi, à part le fait que tu rates une occasion de créer immédiatement un scandale supérieur à Censor, Guy est alors fondé à te demander s’il s’agit d’une pression du Doge, ou d’autre chose.

Quant à savoir si «la théorie et la pratique du terrorisme» sont «divulguées pour la première fois», et si la vérité sur le terrorisme peut être lue «seulement ici», il peut aussi bien s’agir de l’enlèvement de Moro que du terrorisme d’État en général, comme par exemple Victor Serge en parlait déjà en 1925. Je suis bien d’accord que la vérité sur l’enlèvement de Moro n’était encore éditée nulle part en Italie puisque le Terrorismo était déjà à l’imprimerie lorsque tu as reçu la Préface à la quatrième édition italienne de Guy, et je reconnais aussi que cette vérité était plus dangereuse à publier pour toi, par exemple en t’amenant le feu à la maison ; ton courage n’a pas à être démontré. Mais je pense que pour éviter toute confusion, et surtout après cette correspondance avec «Cavalcanti», il aurait été plus clair de signaler dès que possible l’existence de cette Préface à la quatrième édition italienne après avoir précisé les conditions qui ont précédé la publication de ces deux textes — même si cela n’était pas facile et pouvait poser des problèmes tactiques.

Quand tu m’as demandé, en août dernier, quelles critiques j’avais à faire sur ton livre, elles m’ont paru de deux sortes : sur le style, et sur une certaine «tradition» de la théorie critique, que les nouvelles conditions d’une époque doivent nécessairement contraindre au dépassement ; en gros que les vérités de la veille deviennent facilement l’idéologie du lendemain si l’on n’y prend pas garde. Ainsi on ne peut préconiser indéfiniment la «vraie démocratie des Conseils ouvriers» (p. 58) sans tomber dans une attitude par trop figée, à la fois mécaniste et unilatérale. Et suffit-il, comme on en discutait alors, d’attendre que les prolétaires se donnent de nouvelles formes d’organisation ? En posant la question dans Songe d’une nuit d’émeute («les staliniens peuvent bien réclamer l’autogestion et les conseils d’atelier, nous ne voulons plus recevoir de conseils ni rester ouvriers ni autogérer la mort lente. Quant aux usines où ils voudraient bien nous enfermer, elles disparaîtront comme lieux de production séparés» … «il faut que le prolétariat s’empare de cette théorie.»), je pensais aussi aux limites d’un certain discours critique sur le prolétariat, à la nécessité de l’auto-explication des luttes par ceux qui les font, et donc à la nécessité du théoricien de viser aussi à sa propre suppression en tant que théoricien, en tant que «voix de ceux qui n’ont pas encore la parole». Sinon on en arrive à des contradictions du genre de celle qui consiste à se demander si les ouvriers peuvent attendre plus de toi ou quel don tu peux leur faire, dans ce passage de la p. 39 où tu détournes Machiavel — et le détournement apparaît peut-être là, sinon «abusif» (Rien quun pion…), du moins un peu trop raide ; le style de Censor me semble moins bien convenir au Terrorismo. Dans la même perspective, l’affirmation, p. 9, que «la guerre civile n’a pas encore commencé» et qu’«il est donc inutile de détenir des armes» ferait passer un Mesrine ou les prisonniers de Ségovie pour de simples «illusionnés» ou pour des «naïfs fanatiques de la lutte armée» (p. 41). Or la réalité me semble plus nuancée : il n’y a pas, d’un côté, un «ouvrier sauvage» qui posséderait l’apanage de l’activité révolutionnaire, par la grève spontanée et le sabotage, et de l’autre des individus ou des groupes qui ne pourraient faire usage des armes qu’en période d’insurrection généralisée. Et lorsque tu avances, malgré tout, que l’efficacité révolutionnaire du terrorisme a toujours été très limitée, comme le montre toute l’histoire de la fin du XIXe siècle» (p. 135), cela ne suffit pas à invalider la critique d’Els van Daele lorsqu’elle affirme : «En n’impliquant dans sa critique que le terrorisme dÉtat (l’E.T.A. et l’I.R.A. veulent bien conquérir l’État, les B.R. et le G.R.A.P.O. sont là pour le défendre), et en présentant cela, en même temps, comme une critique générale, Sanguinetti, tout au début du dixième chapitre de son Remède à tout, montre sous un jour défavorable toute lutte armée».

Ceci dit, je considère que la vérité centrale de ce livre est tout aussi scandaleuse que lorsque je l’affirmais dans son avis de parution, et que t’être trouvé seul en Italie pour la défendre ne peut que t’honorer encore plus.

Comme tout cela est maintenant discuté par plusieurs camarades, et pour leur préciser ce que j’en pense, je leur communique également cette lettre. Et, en attendant de te lire, ou mieux de te voir si tu passes à Paris, je t’envoie mes amitiés ainsi qu’à Katarina.

Jeff

Publié dans Debordiana

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