Lettre à un lecteur sur les complots

Publié le par la Rédaction

[Merci pour cette analyse … qui me (re)pose les questions suivantes : Où chacun peut-il situer la limite entre lucidité et paranoia ? … Comment éviter à la fois l’ignorance (volontaire ou involontaire) de telles manœuvres occultes ; et la peur qui paralyse ?

Peut-être avez vous des réponses, si ces questions vous semblent pertinentes ?

Chapulin Colorado]

«Le mur tapissé de papier gris était éclaboussé de sang et percé de deux trous attestant que qui n’était pas accidentelle. Elle se trouvait tout près du sol, à côté de La Tremblote dont la main droite était maculée de sang. Il avait écrit sur le mur avant de mourir, avec ses doigts trempés dans son propre sang et dans celui de la môme Salda. Les lettres composant les mots étaient inégales, incomplètes, le bout de ses doigts séchant de l’une à l’autre, et maladroites car il avait dû les tracer dans l’obscurité.
En remplissant les blancs, en interprétant les déformations et en nous livrant à des hypothèses là où il n’y avait aucune indication pour nous guider, nous obtînmes deux mots : Grande Flora.»
Dashiell Hammett, Le grand braquage.

C’est bien volontiers que nous répondons à votre question. Nous ne savons pas si notre réponse apaisera votre perplexité mais nous ne doutons pas que vous soyez «plus agile qu’une tortue, plus fort qu’une souris, plus noble qu’une laitue».

Précisons tout d’abord que nous ne possédons aucune clé anglaise nous permettant de déchiffrer tous les secrets d’État. Qui plus est, nous sommes portés à penser que les individus qui cherchent la vérité sont plus près de la rencontrer que ceux qui l’ont trouvée. Nous n’excluons pas non plus qu’ici et là un lecteur attentif puisse déceler dans les textes que nous avons publiés un fait contestable, une approximation ou une erreur. Nous sommes, à cet égard, toujours disposés à nous corriger, même si nous prenons garde à ne pas publier n’importe quoi. Ces considérations ne sont pas pour autant un plaidoyer pour un renoncement post-moderne à élaborer une connaissance plus poussée du monde actuel. Nous pensons, par exemple, que s’il n’est pas encore possible de tout savoir de l’affaire Moro, il n’en reste pas moins vrai qu’il est possible de la comprendre. Quelques pièces du puzzle manquent encore, mais le dessin général n’en serait guère modifié. C’est ainsi que nous ne nous aventurerons pas à trancher le cas controversé de Mario Moretti, tandis que d’autres l’ont déjà fait. Qu’il ait été un agent secret ou qu’il ait été manipulé par quelque officier traitant logé au sein d’Hypérion ne changera rien fondamentalement à la certitude que tant d’éléments ont apportée : il s’agissait bien d’une affaire d’État. De même, il ne nous est pas possible de connaître tous les tenants et aboutissants de la pseudo révolution culturelle chinoise, mais nous en savons assez pour pouvoir affirmer avec certitude que c’était une lutte descendant des sommets de la bureaucratie à la base du Parti puis s’étendant à la société toute entière, bref une guerre civile fabriquée de toutes pièces, comme le fut aussi la «décennie sanglante» en Algérie.

Ces préalables posés, reste l’examen de votre question. Remarquons d’abord que la frontière entre la lucidité la plus grande et son contraire est parfois poreuse chez un même individu. Par exemple, la tête la mieux faite de son temps, l’homme qui le premier sut comprendre et formuler la vérité sur la prétendue révolution culturelle chinoise ou l’enlèvement d’Aldo Moro est aussi celui qui s’entêta jusqu’à la fin de sa vie à nier l’existence de Jean-Patrick Manchette (croyant à tort qu’il s’agissait du pseudonyme de Jean-Pierre George) ou à croire que Morgan Sportès avait écrit une mystification en relatant une expédition au Siam, alors que ce dernier s’était appuyé sur des documents d’archives (d’autres sornettes du même acabit apparaissent ici ou là dans le septième et dernier volume publié de la correspondance de Guy Debord). On se gardera donc, devant les meilleurs exemples, de la dévotion des gardiens du temple comme de la malveillance des disciples désavoués, l’une procédant de l’idolâtrie, l’autre de son frère ennemi, le ressentiment, toutes passions qui, comme on sait, sont mauvaises conseillères.

Quant à la paranoïa elle-même, il nous semble que trois aspects fondamentaux de ce délire de la personnalité se retrouvent dans le «complotisme» et permettent de le distinguer de la critique lucide des complots réellement existants : la systématisation ; la haine pathologique ; et le comportement de persécuté-persécuteur.

Sur le premier point, rappelons, contrairement à un préjugé vulgaire, que la personnalité paranoïaque ne se manifeste pas sous la forme d’un délire dénué de raison. Comme le rappelle Henri Ey, la vie psychique du paranoïaque est caractérisée par «la clarté et l’ordre» (Manuel de psychiatrie). Il est à noter que dans sa phase de systématisation achevée, «l’interprétation tire du travail raisonnant, dans l’élaboration même de délire, la conviction qu’il [le paranoïaque] découvre enfin la vérité et cette contre-vérité il la pense, il la vit et la construit comme un système démontré jusqu’à l’évidence.» (Ibid.) Nous reconnaissons dans le complotisme ce délire d’interprétation, ou folie raisonnante, un type particulier de délire qui «obéit à un besoin, voire une manie, de tout expliquer, de tout “déchiffrer”, conformément à un système fondamental de signification» (Ibid.). Toutefois, «c’est bien de contre-vérité qu’il s’agit car, même si les délires systématisés de la paranoïa sont caractérisés par leur construction “logique”», ils sont construits «à partir d’éléments faux, d’erreurs ou d’illusions». Ces éléments faux, ces erreurs, ces illusions dont le complotisme nourrit sa systématisation sont de deux ordres. Il s’agit d’abord de l’attribution d’un pouvoir exorbitant à des coupables minoritaires, infimes voire inexistants : les juifs ou les Illuminati, par exemple. Le second ordre d’erreur découle plutôt de la mégalomanie, un trait constitutif fondamental de la personnalité paranoïaque. C’est évidemment parmi les dictateurs que nous trouverons sous sa forme achevée cette tendance délirante. Devant tout ce qui dans le réel résiste, le Pouvoir absolu pense en ces termes : Le peuple, c'est l’État, et l’État, c’est moi. Donc, qui se soulève contre moi est nécessairement l’Autre, considéré dans son altérité radicale, en un mot l’Étranger (dans chaque soulèvement, à Paris en mai 68 comme à Téhéran aujourd’hui, les puissances établies croient deviner «la main de l’étranger»). Le pouvoir iranien, qui recommence ces jours-ci les procès de Moscou à l’encontre de quelques opposants dont on exige des aveux truqués, n’a pas manqué de détecter un complot de la CIA dans les troubles qu’il affronte, car comment expliquer autrement que des masses se soulèvent contre le quadrillage policier de tous les aspects de leur vie quotidienne ? Remarquons ici que la forme systématique du délire paranoïaque se présente comme relativement plausible à l’observateur, «d’où [sa] puissance de conviction et de contamination». Les spectateurs enthousiastes des Pouvoirs absolus ont confirmé ce fait à maintes reprises. Que l’on songe seulement aux maolâtres français. N’avaient-ils pas affirmé en leur temps que Simon Leys avait puisé sa documentation sur la Chine dans les archives truquées de la CIA ?

La haine pathologique se manifeste à l’encontre de boucs émissaires, par exemple les Juifs, ou bien de personnes de l’entourage du délirant, dont l’hostilité se manifesterait secrètement. Le stalinisme a fourni les plus beaux échantillons de cette pathologie, à travers les scissions au sein de la bureaucratie où les représentants des différentes factions découvraient les uns chez les autres les complots anti-prolétariens les mieux dissimulés (les accusateurs aux ordres de Staline iront, par exemple, jusqu’à découvrir que Boukharine avait voulu assassiner Lénine en 1918, que Trotski était en liaison avec l’Intelligence Service depuis 1926, et avec l’espionnage allemand depuis 1921).

On nous opposera peut-être que le Pouvoir ne croit pas toujours aux accusations extravagantes qu’il porte à l’encontre de ses ennemis réels ou supposés. Il ne s’agirait donc pas toujours de paranoïa mais d’une forme cynique de mystification. Nous ne doutons pas un instant du bien fondé de cette restriction dans quelques cas, que des dirigeants aient voulu se débarrasser par cet artifice de rivaux encombrants ou détourner à l’encontre de boucs émissaires l’insatisfaction populaire. Toutefois, sur cette question de la production de preuves, l’État raisonne le plus souvent comme les antisémites professionnels le firent lorsqu’ils durent admettre que les Protocoles des sages de Sion étaient un faux : si non è vero, è ben trovato. Comme l’exposait l’un des tenants de l’authenticité «spirituelle» des Protocoles, Julius Evola, en 1953 : «On pourrait montrer sans peine que, quand bien même les Protocoles seraient un faux et leurs auteurs des agents provocateurs, ils n’en reflètent pas moins des idées typiques de la Loi et de l’esprit d’Israël.» De même, les accusateurs du NKVD ont illustré à leur manière spéciale la thèse hégélienne selon laquelle «le faux est un moment du vrai», en faisant un usage maïeutique de la question, comme l’Inquisition quelques siècles plus tôt. Si l’accusation d’hitléro-trotskisme portée à l’encontre de quelques membres déchus de la bureaucratie ou de quelques marxistes hétérodoxes n’a été qu’un prétexte commode à quelques épurations, il n’en reste pas moins que les inquisiteurs staliniens étaient convaincus du caractère contre-révolutionnaire de leurs victimes. En d’autres termes, la mystification est ici au service de la fausse conscience paranoïaque.

De cette haine pathologique découle logiquement, si l’on peut dire, ce triste fait que les paranoïaques «sont presque tous des persécutés-persécuteurs». Dans la constitution paranoïaque du Pouvoir absolu, le culte de la personnalité, le besoin pathologique d’adulation, se tourne invariablement en haine à l’encontre des courtisans les plus serviles comme à l’encontre des dissidents authentiques ; et dans les deux contextes, celui de la psychologie individuelle et celui de la pratique politique, une même constatation s’impose : «Naturellement, c’est surtout le meurtre qui est le plus à craindre.» (Ey, op. cit.) Il importe ici d’observer que cette psychose trouve parfois un emploi social efficace. Et cet aspect est généralement négligé par les adversaires des «théories du complot». Ils méconnaissent bien souvent que c’est d’abord au sommet de l’État que se manifeste ce délire d’interprétation et les moyens coercitifs de lui donner toute licence de s’exprimer. Un exemple de ce fait, souvent méconnu, c’est Staline, dont il faut rappeler qu’il était un authentique paranoïaque. Ce diagnostic avait été établi dès les années 30 par les docteurs Levine et Plietniev. Ils l’avaient confié à des dirigeants hauts placés (c’est la véritable raison de leur énigmatique condamnation au cours du procès Boukharine-Rykov de 1938). On ne s’étonnera pas dès lors d’apprendre que Staline partageait l’antisémitisme d’Hitler. Cet antisémitisme d’abord dissimulé se manifesta graduellement après la mort de Lénine, dès sa rupture avec Zinoviev et Kamenev. Souvarine relève dans son Staline qu’«il ne se gêna plus pour mettre sournoisement en circulation les thèmes et les procédés favoris de ceux qu’on désignait comme les “Centuries noires”». (Ces bandes armées et organisées, «de connivence avec le gouvernement et la police, lançaient des pogroms antisémites pour détourner le mécontentement populaire», Arthur Koestler, La Corde raide.) C’est cette idée fixe de Staline qui est à l’origine de la «découverte» d’un prétendu complot de «médecins terroristes», les «assassins en blouse blanche», accusés d’avoir tué sournoisement leurs malades (Jdanov et plusieurs personnalités politiques importantes), et «d’être à la solde de services secrets étrangers, notamment d’une institution philanthropique juive dénoncée comme criminelle» (six d’entre ces médecins étaient juifs). Le procès truqué de cet invraisemblable complot devait donner le coup d’envoi à «la déportation en masse des Juifs dans l’extrême-nord glacial de la Sibérie» (Ibid.).

Ces considérations, illustrées de quelques exemples historiques, en conduisent certains, dont nous ne sommes pas, à se débarrasser du problème des complots en rangeant uniformément leur dénonciation dans la case «complotisme». C’est là selon nous une «systématisation» négative à laquelle il convient de ne pas céder pour autant. Quels sont les critères qui nous permettraient de distinguer le délire d’interprétation paranoïaque de la déduction juste ?

À l’encontre des paranoïaques qui sont portés à se reconnaître des ennemis cachés, que des révolutionnaires engagés dans une pratique séditieuse, visant en définitive à renverser les pouvoirs établis, soient naturellement portés à se méfier des gardiens de l’ordre public, les policiers, quoi de plus normal ? Il est dans l’ordre des choses que les voleurs se méfient des gendarmes, ou les révolutionnaires des services secrets, la réciproque étant d’ailleurs vraie (seuls des gauchistes peuvent par calcul ou par idéologie se poser invariablement en «victimes-de-la-répression»). C’est plutôt le contraire qui serait étonnant. Les services spéciaux disposent d'une force d'intervention et ont pour mission de le faire. Ils sont plutôt rarement tout à fait étrangers à ce qui se passe, ou au moins ignorants de ses préparatifs. Bien sûr, l’État n’est pas un démiurge et n’invente pas tout, mais sa mission est bien de tout surveiller, et la surveillance inclut forcément la manipulation. Son souhait de bien remplir son rôle et d’accomplir cette mission est exprimé on ne peut plus clairement par la surenchère permanente qu’il organise en matière d’instruments et de méthodes d’information à sa disposition.

Ces considérations ne devraient pas conduire pour autant à s’autoriser d’un don de divination stratégique pour déterminer de façon «extralucide» qui est un provocateur policier et qui est un authentique révolutionnaire. On sait, par exemple, que les socialistes-révolutionnaires russes hésitèrent avant de trancher le cas de l’agent provocateur Azev, examinant soigneusement les arguments et contre-arguments avancés par divers membres de leur organisation. On relira à ce sujet l’exemplaire chapitre «Comment fut dévoilée la trahison d’Azev» dans Souvenirs d’un terroriste de Savinkov. On sait aussi que le comportement pour le moins étrange de Moretti ayant conduit à l’arrestation de certains membres des Brigades rouges, la possibilité que celui-ci fût un espion conduisit les BR à ouvrir une enquête à son encontre (enquête qui le disculpera…). Il est bon de rappeler ici que les complotistes obsessionnels raisonnent en dépit du bon sens. Ainsi, au lieu d’essayer de trouver la vérité cachée dans certains faits étranges et d’éventuellement y trouver trace d’un complot, ils privilégient un renversement de la charge de la preuve qui systématise une conception paranoïaque du monde. De même qu’il ne revenait pas à Azev de prouver son innocence mais à ses accusateurs de démontrer sa culpabilité, c’est aux tenants d’un complot américain visant à renverser la République islamique d’Iran qu’il revient d’apporter des preuves, et non le contraire.

Beaucoup plus simplement, à l’opposé de la systématisation paranoïaque construite «à partir d’éléments faux, d’erreurs ou d’illusions», il convient de se souvenir que la dénonciation de maints complots a été étayée par des preuves factuelles. Par exemple, la victoire de la révolution russe a livré l’accès aux archives confidentielles de l’Okhrana, contenant les fiches de 35'000 provocateurs. Une autre source d’information constamment vérifiée à travers l’histoire moderne tient dans le fait que les pouvoirs établis ne constituent pas eux-mêmes une force absolument homogène. Des trahisons ou des défections peuvent se manifester. Dès 1905, un fonctionnaire jaloux de l’Okhrana livra anonymement des informations sur Azev aux socialistes-révolutionnaires. Et c’est l’ancien Directeur de la police lui-même, Lopoukhine, qui fournit à Bourtsev des renseignements décisifs sur Azev. De même, c’est un ancien officier des forces spéciales de l’armée algérienne Habib Souaïdia qui a révélé les dessous de la «sale guerre» conduite par la Sécurité militaire algérienne, informations confirmées et développées par le numéro 2 de la direction du contre-espionnage Mohammed Samraoui dans Chroniques des années de sang (Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes). Enfin, il est avisé d’accorder un certain crédit aux témoins dont parle Pascal, ceux qu’on croit parce qu’ils se font égorger. Le journaliste italien Pecorelli (celui qui avait annoncé à un jour près la date de l’enlèvement de Moro) était de ceux-là, lui qui mourut assassiné à la veille de révéler des informations compromettantes sur Andreotti. De même, les journalistes assassinés dans la Russie du spectaculaire intégré. Par contre, aucun pouvoir n’a jamais songé à supprimer des faussaires comme Faurisson.

Ici, la paranoïa et la vérité s’écrivent en lettres de sang, mais les messages qu’elles tracent demandent parfois, à n’en pas douter, un certain art et une certaine méthode pour être distingués et déchiffrés.

Jules Bonnot de la Bande, 24 février 2010.

Publié dans Théorie critique

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