Les voyages de Prométhée

Publié le par la Rédaction

À propos de la guerre sociale en Grèce et la fin d’un ici et d’un là-bas

 

Le miroir de la paix sociale commence à se fissurer. La date limite de conservation de l’État-providence à l’européenne semble dépassée et l’une après l’autre, les classes politiques nationales en prennent acte. Tandis que dans certains pays les bases juridiques pour ce tournant ont déjà été posées dans les parlements dans une relative tranquillité, les hostilités en Grèce ont pris une ampleur inattendue. Même si cette conflictualité pourrait être placée dans la continuité de mouvements sociaux contre le démantèlement de l’«État social» auxquels nous sommes habitués, elle tend à prendre un caractère considérablement différent. Un accord avec l’État dans la logique de l’ancien pacte social paraît de plus en plus improbable, car il n’existe plus les bases économiques, politiques et sociales pour cela. Nous sommes donc face à une nouvelle donne. Habitués à mener des luttes visant à briser la pacification sociale et le consensus autour, nous pourrions être rapidement confrontés avec une nouvelle forme de gestion qui tend plutôt à instaurer un climat de guerre. C’est pourquoi il est d’autant plus nécessaire de développer des nouvelles perspectives, de nous risquer à formuler quelque nouvelle hypothèse pour la guerre sociale.

 

D’autres horizons…

 

Au péril de trop schématiser la réalité mais dans le but d’esquisser quelques pistes analytiques permettant d’inciser plus précisément dans cette réalité, on pourrait dire que depuis la fin des années 70, une restructuration profonde de l’économie — mais pas seulement — a commencé. Une partie considérable du complexe industriel en Europe a été démantelée et décentralisée avec la transformation du procès de fabrication et les délocalisations. Les rapports de classe qui allaient de pair, en ont été sérieusement bouleversés et éclatés. Selon sa logique de pénétration toujours plus profonde de la marchandise dans tous les aspects de la vie, le capital a continué à explorer de «nouveaux» marchés, notamment liés aux nouvelles technologies et fortement connotés par l’aspect de «services».

 

Les restructurations advenues au sortir de la Seconde Guerre mondiale ou après des phases de dictature ont joué pendant des années sur un État social capable d’accompagner cette refondation du capitalisme et d’en gérer les tensions. Cependant, depuis les années 80, les dits « acquis sociaux » ont été largement attaqués et au cours des années 90 leur déconstruction et leur morcellement se sont accélérés à un rythme déterminé par le contexte international et les rapports de force locaux. La flexibilisation du marché du travail, le démantèlement de la protection sociale comme du système de retraites, la libéralisation puis la privatisation de secteurs comme l’énergie, les communications et les transports ont signifié autant de remises en cause de ce que beaucoup considéraient comme des certitudes.

 

La «crise financière» de l’année passée, n’est en fait pas une crise, mais une conséquence de ces nouvelles restructurations. Au-delà des sommes énormes provisoirement dégagées par nombre d’États pour le «sauvetage» de quelques banques, se sont surtout les ventes d’établissements et d’industries «publics» qui se sont poursuivies. Pour autant, les États restent en déficit colossal et ont déjà épuisé quelques-unes des recettes susceptibles de renflouer leurs caisses. Ils doivent donc continuer à tailler dans le vif. La situation actuelle en Grèce nous donne un avant-goût de ce qui nous attend dans d’autres pays.

Les plans d’austérité qui se mettent d’ores et déjà en place en Angleterre comme en Espagne, en Italie, en Grèce ou dans bien d’autres pays européens vont diamétralement à l’encontre de ce qui a été pendant des décennies l’un des paradigmes de «l’État social» : l’augmentation de la consommation sur le marché intérieur. D’un côté, l’État grec réduit l’accès à la consommation (avec les réductions de salaires et des retraites) et de l’autre, il augmente drastiquement les impôts directs ou indirects pour récupérer encore de l’argent. L’objectif affiché n’est plus l’«inclusion des pauvres», il est assumé que toute une part de la population exposée à la misère doit se soumettre à une exploitation renforcée et s’en estimer heureuse. Depuis des années, cette direction a aussi été prise dans la politique d’immigration européenne. Face à une immigration toujours croissante, la prétendue Europe Forteresse gère les flux humains, toujours à coups de régularisations et de renforcements de la capacité d’expulsion, mais en lien étroit avec des contrats du travail de plus en plus précaires. L’existence d’une sous-couche de la population est donc clairement acceptée et appréciée selon les besoins du marché.

 

Certains conflits de ces dernières années ont déjà donné des signes (Argentine en 2001 ou Bangladesh notamment en 2006) d’une exacerbation de la guerre économique. Ce qui se passe actuellement en Grèce vient le confirmer en Europe. Quoique des temps toujours plus sombres s’annoncent, certainement vu la faiblesse actuelle de la critique sociale et révolutionnaire, nous avons l’intuition que pour nous aussi des temps nouveaux pourraient s’annoncer, des temps qui ouvrent des possibilités perdues de vue — et pas suivant des raisonnements «pire c’est mieux». Il est vrai que la surprise est un sentiment plutôt agréable, mais nous devrions tout mettre en œuvre pour ne pas vivre les défis actuels en commentateurs impuissants, noyés dans la passivité que la domination essaye de nous faire avaler.

 

Au pays de Prométhée

 

Il faut revenir assez loin dans l’histoire pour retrouver un moment et un espace où le mouvement révolutionnaire — de plus en grande partie antiautoritaire — a été capable d’approcher les développements et la lutte sociale comme c’est le cas aujourd’hui en Grèce. C’est le résultat provisoire d’années de pollinisations croisées entre le mouvement anarchiste grec, dans toute sa diversité, et une certaine combativité sociale. Les anarchistes grecs se sont retrouvés souvent côte à côte avec des opprimés qui se soulevaient, tout en étant capables de mener des luttes quand tout le monde regardait de l’autre côté. De cela, nos ennemis en sont conscients, au moins tout autant que nous. Non seulement la Grèce a été le premier pays de la zone euro à devoir prendre des mesures drastiques contre les exploités ; non seulement elle a été et reste une base d’opérations militaires notamment vers les pays des Balkans, en même temps qu’une porte de l’Europe pour l’immigration venant de l’Est ; mais c’est aussi un pays confronté à des tensions sociales importantes et une activité révolutionnaire acharnée.

 

Maintenant que la gauche institutionnelle est au pouvoir en Grèce, elle peut difficilement jouer de la même manière son rôle de récupérateur et de frein de la lutte sociale. Cette carte, elle l’a déjà jouée lors de son élection sur un «programme progressiste» suite à l’explosion de révolte en décembre 2008. La marge de la classe politique grecque s’est donc considérablement réduite et en cas d’extension et de durcissement du conflit deux voies — historiquement classiques — s’offrent : soit la droite dure, répondant aux exigences du capital national et international et s’appuyant sur un patriotisme latent, réussit à rétablir l’ordre à l’aide d’un gouvernement technique et d’une poigne de fer ; soit surgit à l’horizon la possibilité d’une insurrection. Il y a beaucoup en jeu.

 

Pendant quasi toute l’année 2009, la Grèce a été secouée par une longue série de grèves, de blocages, de manifestations et d’attaques contre les structures du pouvoir. Confronté à une hausse de la spéculation sur la dette de l’État (notons que la majeure partie de la dette grecque est dans les mains des banques «grecques») et à l’explosion du déficit budgétaire, début 2010 le gouvernement socialiste est passé en cinquième vitesse provoquant également une accélération des mouvements de protestation. Il n’est pas exagéré de parler d’un «climat de guerre», tant au niveau économique qu’au niveau social et politique. De début 2009 jusqu’à maintenant, le gouvernement a tranché à la hache dans les salaires et les retraites (avec des réductions allant de 10 à 30%), a augmenté les impôts directs et indirects, a restructuré l’enseignement et quasi aboli la santé publique. Pour pouvoir maintenir les structures de l’État, la classe politique grecque et l’élite économique doivent rapidement transformer la Grèce en paradis de l’exploitation, un fer de lance dans la zone euro. L’État grec déclare ouvertement la guerre aux classes d’en bas et sa «préoccupation pour le peuple» prend clairement la forme du patriotisme et d’une mise en spectacle d’un «terrorisme révolutionnaire qui menace la société».

 

La situation est plutôt critique pour les institutions existantes en Grèce et il y a longtemps qu’un État européen n’avait senti de nouveau dans son cou l’haleine chaude d’une possible insurrection. Mais n’allons pas trop vite en besogne. Malgré des échauffourées significatives mais circonscrites (lors de la manifestation du 5 mai à Athènes, le leader du syndicat GSEE n’a pu dire deux mots avant d’être chassé par des centaines de manifestants), une grande partie des protestations respectent les consignes des syndicats sociaux-démocrates, le parti stalinien KKE et quelques structures de gauche comme le PAME, notamment parce que ceux-ci se trouvent encore à la base de quelques initiatives formelles comme les grèves générales. Malgré de nombreuses expériences pratiques d’auto-organisation dans la rue (lors des manifestations, des occupations et des émeutes), les protestations négligent encore la confirmation nécessaire de leur autonomie. Combiné à une répression policière plutôt brutale et une terreur médiatique, le danger existe de se laisser entraîner dans une guerre d’usure. Sans vouloir prétendre que la grève générale illimitée (contrairement aux «journées d’action» de 24 heures) serait le présage d’un moment insurrectionnel, il est sans doute nécessaire de paralyser l’activité économique et la circulation de marchandises. Pour cela, il faudrait pousser vers une décentralisation des initiatives, ou, en d’autres termes, vers une auto-organisation assumée de la lutte. Pour arracher l’initiative aux syndicats et créer un espace qui résiste aux rappels à l’ordre et soit fertile pour les grains de l’auto-organisation. Une des possibilités semble être d’œuvrer de manière décentralisée et diffuse à la paralysie de l’infrastructure économique (communications, énergie, transports…). Cette question ne concerne pas que la minorité révolutionnaire comme certains pourraient croire, c’est au contraire une proposition pratique qui s’adresse à tout le monde, qui se nourrit de beaucoup d’expériences et dans laquelle la créativité et la diffusion l’emportent sur toute conception économiste ou militariste.

 

L’insurrection n’est pas l’œuvre de révolutionnaires et d’anarchistes seuls. Elle est sociale non seulement dans le sens où elle implique une partie considérable des exploités, mais surtout parce qu’elle bouleverse les rôles sociaux existants en détruisant les structures qui les soutiennent. Tout comme elle ne tire pas sur des exploités pour mettre fin à l’exploitation, mais sur les structures et les hommes qui rendent l’exploitation possible, elle ne peut pas se laisser coincer dans une apologie du «peuple» ou «des exploités» dont la résignation, voire le consentement, sont au bout du compte les forces qui font tourner la machine.

 

L’hypothèse insurrectionnelle qui semble se dessiner actuellement en Grèce, suit en fait une toute autre logique que le paradigme de la guérilla urbaine. L’État a tout intérêt lors des moments de hausse de la conflictualité sociale à pouvoir présenter le conflit comme un combat singulier, comme un duel entre deux «factions» (dans ce cas-ci, l’État contre les adeptes de la guérilla urbaine avec la population en spectateur passif). Bien sûr, il est tout à fait capable d’utiliser le mouvement anarchiste dans son ensemble à cette fin et de le faire avaler dans un grand spectacle, mais il ne semble pas très malin de lui faciliter la tâche en appliquant nous-mêmes — plus ou moins explicitement — des hiérarchies aux différentes formes d’attaque contre les structures de l’État et du Capital. L’insurrection n’a pas besoin d’avant-gardes ou de protecteurs, elle ne demande rien d’autre que, ennemie de tous les fétichismes, la détermination de souffler la subversion à travers la société. Déjà maintenant, même si l’insurrection n’est encore qu’hypothétique, la question des armes doit être posée dans la perspective d’armer tout le monde, de la généralisation de l’offensive en armes, pas en refoulant le fait armé vers tel ou tel groupe, acronyme ou faction.

 

L’État grec commence à insister sur une rapide militarisation du conflit et il espère que les anarchistes en prennent l’initiative. L’État intensifie ainsi la répression spécifique et la terreur contre le mouvement anarchiste ; il a posé qu’il continuera à y avoir des morts, qu’il torturera désormais sous les yeux de tout le monde, qu’il n’hésitera pas à pousser toujours plus la militarisation par exemple d’un quartier comme Exarchia, qu’il utilisera ouvertement des escadrons paraétatiques et fascistes. L’État ne vise pas seulement à isoler les anarchistes de la lutte sociale, à briser leurs dynamiques mais aussi à les entraîner dans une spirale où règne la loi du talion, avec des représailles certainement justes et courageuses de la part des anarchistes, mais dont le prix pourrait être le recul de la subversion dans d’amples strates de la société. L’État utilise sciemment les médias dans une optique purement contre-insurrectionnelle en tentant de diffuser la terreur, de terroriser la population (avec le spectre «des hordes d’immigrés déferlant sur la Grèce», «des terroristes anarchistes», «des braqueurs sanguinaires»…). L’État ne se maintient plus en achetant la paix sociale et la réconciliation, mais en déclarant toujours plus ouvertement la guerre à tous ceux qui luttent. Il n’est pas facile de ne pas tomber dans le piège, de ne pas se trouver pris dans les filets d’un conflit militaire qui serait sans doute le fossoyeur de n’importe quel projet de subversion. Comprenons-nous bien, car la situation actuelle demande de se parler clair : ceci n’est pas un plaidoyer pour baisser les armes, pas un discours qui pose que «la violence insurrectionnelle fait peur aux prolétaires et qu’il faut donc la limiter». Au contraire, c’est justement le moment pour chacun, chacune d’œuvrer à se fournir les armes qu’il ou elle veut utiliser ; de partager autant que possible la nécessité de l’attaque avec tous ceux qui refusent de s’incliner devant les autels de la Nation et de l’Économie ; de donner à l’attaque la place qu’elle devrait toujours occuper : un geste de destruction consciente d’une structure ennemie et non un moyen de véhiculer de l’autopromotion. La subversion recule quand les compagnons ne parlent qu’après avoir tiré une balle.

 

D’un ici et d’un là-bas

 

Maintenant qu’en Grèce des possibilités longtemps mises au placard tentent d’envahir l’existant avec toute leur violence, des questions s’imposent aux compagnons hors de Grèce, des questions qui ne tolèrent pas de remise. Non seulement parce que ce qui se joue en Grèce aura probablement un impact sur tous les anarchistes et révolutionnaires en Europe et ailleurs, mais surtout parce que la possibilité d’une contamination devient chaque jour plus imaginable. Nous ne voulons pas ressusciter une espèce de théorie domino, mais il nous semble clair qu’au vu de l’imbrication toujours plus étroite et profonde des structures économiques et étatiques sur le vieux continent (le projet de l’Union Européenne étant une de ses structures formelles), ce serait s’aveugler que d’intégrer les frontières des territoires où nous habitons, des États nationaux où nous menons nos luttes, comme des horizons infranchissables. La veille question de l’internationalisme s’impose aujourd’hui et exige de nouvelles réponses.

 

Ce sont en grande partie les mêmes questions qui sont venues frapper aux portes des compagnons en décembre 2008, seulement les enjeux sont aujourd’hui encore plus exigeants. Quoique voyager en Grèce vaille certainement la peine pour échanger et partager des expériences, nous préférons nous demander comment nous pouvons aller plus loin dans nos contextes qu’exprimer une solidarité internationale ; comment faire pour que nos activités aillent au-delà d’une tape encourageante et généreuse dans le dos de nos compagnons grecs qui ont aujourd’hui tellement à perdre, mais surtout à gagner.

 

Considérons que, vu l’extension de la guerre sociale en Grèce, toutes les luttes et gestes de révolte prendront un poids plus lourd. Pas parce qu’ils exerceraient d’une manière ou d’une autre une pression directe sur les institutions grecques, mais justement parce qu’ils peuvent être les porteurs redoutés d’une contamination. En partie objectivement et en partie en s’y efforçant, il est possible d’enchevêtrer les différentes luttes «locales» avec la guerre sociale en Grèce, et vice versa, parce que c’est la conséquence logique d’un lien social, une similarité de la situation grecque qui, comme nous le suggère notre intuition, pourrait se passer dès demain dans «nos» contrées. Même si on peut constater que les forces subversives sont beaucoup plus faibles dans beaucoup de pays qu’en Grèce et qu’elles doivent faire face à un certain consensus autour de la réaction (comme par exemple en Italie, où le racisme et la gestion politique prennent des allures totalitaires au travers de l’affreux consentement de larges couches de la population). S’impose alors la nécessité d’aller plus loin que la solidarité et de réellement tisser des liens entre les différentes luttes. Chaque combat qui est actuellement mené, pourrait avoir une signification qui le dépasse ; et il nous faut œuvrer dur dans ce sens. La logique d’un ici et d’un là-bas pourrait enfin prendre fin, aussi dans nos perspectives.

 

Quoique la restructuration économique en cours semble vouloir faire d’une instabilité généralisée son champ d’accumulation, une autre instabilité est possible qui ne profite pas à la domination. Il nous faut y réfléchir, sérieusement réfléchir. Serait-il impossible d’arriver à quelques analyses et hypothèses qui lieraient le contexte local avec ce qui touchera probablement toute la zone euro ; et ainsi de développer une capacité pour évaluer les luttes actuellement en cours en fonction de leurs effets possiblement déstabilisants ? Ce défi nous semble en tous cas valoir la peine d’être relevé ; de se renforcer là où un combat gagné dans cette guerre sociale délayée pourrait dépasser son premier résultat concret comme d’essayer de concevoir nos activités à la lumière de leur rapport aux activités à quelques centaines de kilomètres de distance. Tenter d’aller sur ces chemins pourrait nous aider à développer des hypothèses insurrectionnelles, à éviter d’être trop pris par surprise, à découvrir des possibilités de pousser le mécontentement et les rages présentes vers des perspectives émancipatrices, en direction d’une guerre sociale contre toute forme d’exploitation et d’autorité.

 

Le rêve

 

Une hypothèse insurrectionnelle n’a pas seulement besoin d’analyses et d’activités. Elle reste lettre morte ou un coup dans l’eau si elle ne sait pas communiquer son pourquoi. En ces temps, elle ne peut plus s’appuyer sur seule énonciation de quelques concepts qui restent vagues, même quand ils sont discutés, comme celui de libération. Les concepts rendus communicables à travers la lutte sociale n’existent plus. Nous devons oser nous poser la question de comment faire revivre un rêve, pas comme un mirage, pas comme un mythe, mais comme des intentions vivantes. La contribution révolutionnaire à la lutte sociale ne devrait pas se limiter à des suggestions destructives, à inciter à la révolte. Son caractère insurrectionnel devient plus tangible quand elle réussit non seulement à identifier l’ennemi et à mettre en œuvre une négativité qui donne certainement du courage à tous les enragés et à tous ceux qui voudraient briser les chaînes de la résignation, mais quand elle est aussi capable de garder vivant, de communiquer pour quoi elle lutte. En ce sens, deux décennies d’idéologisation des idées révolutionnaires ont causé beaucoup de dégâts. Nous sommes orphelins d’idées qui semblent avoir perdu leur pensabilité. Nous devons forcer un passage pour sortir du coin dans lequel nous avons été acculés et arrêter d’en faire l’apologie pathétique. La conflictualité qui monte pourrait prendre un caractère assez différent de ce que nous avons connu jusqu’alors ; elle nous offre de vraies possibilités d’expérimenter et de rompre l’encerclement idéologique. La contradiction de la subversion se cache dans la tension entre approcher la réalité et sortir de la danse, communiquer ce qui est considéré comme impossible.

 

Plutôt qu’une esquisse exacte de la situation dans laquelle nous nous trouvons, ces mots se veulent une invitation, on pourrait dire un appel à ouvrir nos têtes et à regarder droit dans les yeux les défis qui se posent. Beaucoup pourrait se jouer, et la seule certitude que nous avons, c’est que dans les temps qui viennent, l’inertie aura des conséquences plus lourdes encore.

 

Quelques amis de Prométhée (Contact), mai 2010.

 

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Indymedia Paris, 27 mai 2010.

 


Publié dans Grèce générale

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miettou 06/06/2010 12:56



N'y a t'il que des anarchistes parmi les libertaires en Grèce ?


 


La faiblesse de ce texte est la difficulté qu'il rencontre à sortir de l'idéologie anarchiste, malgré quelques efforts qui se traduisent par
l'expression sporadique de vérités partielles. On sent par exemple qu'ils tentent un dépassement dialectique sur le plan théorique mais celui-ci ne perce l'emballage figé de l'anarchisme que par
endroits, très localisés. Je pense nottament à cette volonté de ne pas tomber dans l'apologie de la classe exploitée, dont la finalité ne serait alors plus l'abolition de l'exploitation mais la
reconnaissance et le respect de son existence par les autres classes, nottament celles qui dominent. Voila des anarchistes qui renouent avec le vieux projet marxien d'abolition de toutes les
classes ; il leur manque juste peut-être une formulation claire, comme par exemple : "les exploités/prolétaires doivent se nier en tant que exploités/prolétaires". La réalisation de la révolution
abolira les classes, et il y a fort à parier que même les termes exploités/prolétaires disparaitront du langage.


Au contraire, le dernier paragraphe qui insiste sur la nécessité de réanimer le rève de la révolution et son caractère tangible, à l'instar de celui qui animait les masses d'ouvriers au cours des
deux derniers siècles, est l'exemple le plus marquant de cette pensée anarchiste qui appréhende son projet à la fois sous l'angle d'une possibilité immédiatement et tout le temps réalisable, et
sous l'angle d'un idéal lointain conditionné par un soulevement insurretionnel général préalable. Généralement cette vision biaisée n'est pas sans produire un sentiment d'impuissance et de
fatalité devant l'inertie des foules. Ce qui finallement devrait retrouver son caractère communicable ce n'est pas un idéal/un rève, mais cette aptitude de l'humain à se réaliser en transformant
le monde selon ses penchants, ses désirs, sa créativité... C'est cette potentialité infinie de l'humain, celle dont la réalisation procure cette sensation incomparable d'intensité et qui nous
fait nous sentir vraiment vivant, qui doit chercher son langage, ses modes de communication. Une telle recherche est forcément subversive. Elle ne peut manquer d'aller à l'encontre des structures
de la domination qui organisent et appauvrissent considérablement la vie selon leurs impératifs particuliers - ceux de l'économie et de l'Etat. La subversion n'est pas forcément joyeuse, mais la
joie authentique est bien souvent subversive.


Ces considérations ontologiques ne suffisent évidemment pas à recouvrir tous les mécanismes réels qui permettent de mener à la révolution - il reste en particulier à traiter la question de
l'organisation, qui encore une fois a été faussement résolue par la pratique anarchiste historique (la "semi-autogestion"), et qui reste donc entièrement posée.


On retrouve encore une fois la faiblesse de la plupart des mouvements de contestation radicaux qui sont impulsés par des anarchistes. De même manière qu'il n'y aura plus de prolétaires après la
révolution prolétarienne, il n'y aura plus d'anarchistes en anarchie. Encore un petit effort pour devenir dialecticien !!!