Les Protocoles mis à nu par leurs historiens même

Publié le par la Rédaction


«Désigner le mûrier pour s’en prendre au frêne.» [«Un vieux proverbe chinois, toujours en usage, décrit la méthode, qu’on peut nommer “culturelle indirecte”, d’aborder les problèmes brûlants. Les Chinois nomment cela l’art “de désigner le mûrier pour s’en prendre au frêne” (on sait que souvent le minuscule mûrier s’agrippe et se blottit à l’ombre du grand frêne).», Claude Roy, Sur la Chine, «Mort du poète Mao», Idées/Gallimard, 1979.]

Norman Cohn a pu écrire de Nilus, l’éditeur des Protocoles des sages de Sion, qu’il avait «pavé le chemin du plus grand massacre de l’histoire mondiale» [Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La «Conspiration» juive et les Protocoles des sages de Sion, Paris, Gallimard, 1967]. L’élucidation des procédés et des buts, tout comme l’identification des auteurs et des propagandistes de cette fable meurtrière, n’est donc pas sans intérêt, et se révèle parfois d’une brûlante actualité, cette «mystification mondiale» [C’est le titre d’un chapitre de L’Apocalypse de notre temps, d’Henri Rollin (éd. Allia)] continuant à être largement diffusée dans de nombreuses parties du monde.

Pierre-André Taguieff a récemment publié un article intitulé «Qui a fabriqué des textes antijuifs ?» [Marianne, numéro du 19 décembre 2009 au 1er janvier 2010] Il y expose notamment une «nouvelle hypothèse sur les origines des Protocoles», avancée récemment par l’historien Cesare De Michelis, et soutenue par son confrère Michael Hagemeister. Selon ces auteurs, c’est au prix de «certaines invraisemblances dans la reconstruction historique» que Rollin et Cohn en «étaient arrivés à expliquer l’origine du faux par un complot politico-policier au sein de la cour impériale, et à orienter ainsi l’historiographie des Protocoles vers les habitudes de pensée proprement conspiratoires [sic], privilégiant les intrigues et l’imputation de visées secrètes aux acteurs». La police politique du tsar ne serait «pour rien dans la fabrication du faux». Il conviendrait plutôt de l’attribuer à des «écrivains antisémites et réactionnaires», «en vue de discréditer le mouvement sioniste — qui commençait alors à prendre de l’importance». La fabrication policière, qu’on croyait bien établie, est ainsi réduite par Taguieff au rang d’«hypothèse». Les partisans de la «nouvelle hypothèse» ont d’ailleurs réponse à toutes les objections. Le manuscrit français des Protocoles ? [Selon quelques témoins d’époque comme pour l’historien Lepekhine, Golovinski aurait rédigé les Protocoles à Paris pour le compte de Ratchkovski, chef de l’Okhrana] Il n’a jamais été retrouvé. Il n’aurait donc jamais existé. Les références à l’actualité politique et économique française ? Un leurre destiné à égarer le lecteur sur une fausse piste, la piste parisienne. Les témoignages de la princesse Radziwill et du comte du Chayla ? De la désinformation pure et simple. Seuls de mauvais esprits remarqueront que de telles suppositions rappellent à s’y méprendre «les habitudes de pensée proprement conspiratoires, privilégiant les intrigues et l’imputation de visées secrètes aux acteurs», que Taguieff croit déceler chez Rollin ou Cohn.

Ce surprenant article de Taguieff intrigue autant par ce qu’il ne dit pas que par ce qu’il dit. Pour apprécier à leur juste valeur ses propos, il faut se reporter à ce qu’il écrivait des origines de la mystification dans Les Protocoles des sages de Sion. Faux et usages d’un faux [Nouvelle édition, Berg et Fayard, 2004]. On pouvait encore y lire des affirmations d’une tonalité quelque peu différente, et en tout cas moins circonspecte : «Il importe de mentionner que la question de l’identité du rédacteur des Protocoles a reçu une réponse qui, fondée sur la découverte de nouvelles archives en Russie, peut paraître indiscutable : l’historien russe Mikhaïl Lepekhine, après avoir découvert et analysé un corpus de documents réunis par un agent de l’Okhrana à Paris, Henri Bint (proche collaborateur de Ratchkovski), a établi que l’auteur du faux n’était autre que Matthieu Golovinski, déjà désigné comme tel par des témoins de l’époque.» Les erreurs de datation d’Henriette Hurblut et Catherine Radziwill, qu’Hagemeister tient pour une mythomane doublée d’un faussaire [Michael Hagemeister, The Protocols of the Elders of Zion : Beetween History and Fiction, vol. 35, no 1, été 2008], s’expliquent aisément : «Les deux témoins avaient grosso modo confondu la date de fabrication du faux avec celle de la publication par Serge A. Nilus.» Quant aux buts de la mystification, Taguieff cite Bourtsev, «fin connaisseur du département de la Police et des services secrets russes» : «Le but est clair : attribuer aux Juifs le plus de crimes possibles, et justifier de cette façon les pogroms juifs.» Et Taguieff d’ajouter : «À travers cette mystification, il s’agissait surtout de mettre en œuvre une stratégie de diversion, consistant à imputer tous les malheurs de la Russie à une bande de conspirateurs ethniquement définis.»

Comment l’identité du faussaire hier encore «établie» par Lepekhine est-elle soudain devenue une simple «hypothèse» ? Taguieff escamote cette intéressante question. Observons d’ailleurs que l’historien russe n’est pas cité une seule fois dans l’article de Marianne. Il n’est plus question, en termes vagues (embarrassés ?), que «de récents travaux russes», dus à on ne sait quel chercheur. Hagemeister (un «expert reconnu du célèbre faux», selon Taguieff) est plus disert au sujet de son confrère russe : «Comme la sensationnelle découverte de l’auteur des Protocoles par Lepekhine l’a montré, dans ce domaine de la “faction” [mot-valise issu de la contraction de “fact” et de “fiction”], personne ne demande de preuve — il n’y en a pas. Cela permet aussi de faire carrière — Lepekhine, inconnu par le passé, est devenu un “historien de premier plan”, du jour au lendemain.» En somme, Lepekhine, ancien conservateur des archives de l’Institut de littérature russe, chercheur en histoire des imprimés de la bibliothèque de l’Académie des sciences de Russie à Saint-Pétersbourg, et directeur d’édition du Dictionnaire biographique russe en 33 volumes [Éric Conan, «Les secrets d’une manipulation antisémite», L’Express, 16 novembre 1999], ne serait en réalité que l’auteur, avide de publicité, d’un scoop, voire un faussaire («personne ne demande de preuve — il n’y en a pas»). On le voit, l’accusation, bien que formulée en termes enveloppés, va loin. Qu’y a-t-il donc dans les archives consultées par Lepekhine ? Aurait-il été le seul à y avoir eu accès ? Et, dans ce cas, pourquoi ?

Quoi qu’il en soit, la prévention d’Hagemeister s’explique aisément pour des motifs d’ordre plus général. On sait que, selon l’historien allemand, Lepekhine s’est fourvoyé à la suite de tant d’autres dans l’élaboration d’un contre mythe (le complot policier) opposé au mythe (le complot juif). La New German Critique, éditeur d’Hagemeister, est d’ailleurs visiblement axée sur le refus des «théories du complot». Et l’on devine que cet élément conspiratif constitue, pour Taguieff, le vice caché de la conception classique sur les origines des Protocoles («les habitudes de pensée proprement conspiratoires»). Il convient ici de relever que la conception policière de l’histoire et sa dénonciation présentent un air de parenté. Elles ne sont que la face et le revers d’une même médaille, celle d’une conception a priori, totalisante, voire totalitaire, de l’histoire. Si pour les uns, il y a toujours un complot derrière chaque évènement, pour les autres, il n’y en a jamais. Pour les uns, qui n’adhère pas automatiquement à la conception policière de l’histoire ne peut-être que désinformé ou victime d’un désinformateur ; pour les autres, qui dénonce un complot ne peut être qu’un tenant paranoïaque de ladite conception policière. Cependant, c’est plutôt chez les uns et les autres que nous frappe l’aspect paranoïaque inhérent à leur systématisation. Qui n’y adhère pas est forcément malfaisant ou fou.

Le marxisme orthodoxe et le psychanalysme nous avaient déjà éclairés sur cette prétention à l’irréfutabilité (et quiconque a subi le psittacisme d’un militant ou le solipsisme d’un(e) analysé(e)-analysant(e) ne comprendra que trop aisément cela) [Il est indispensable de rappeler ici que Marx lui-même fut le premier adversaire de ce dogmatisme. «En 1877, il s’empressait de désavouer les soi-disant “marxistes” russes qui avaient transfiguré sa méthode en une “théorie philosophico-historique” et en un “passe-partout universel”.», Kostas Papaïoannou, L’Idéologie froide, Pauvert 1977. Quant à Freud, il récusait par avance les soi-disant «freudiens» armés de leur «passe-partout universel» en observant à propos des recherches sur l’hystérie de Breuer : «Vous aurez aussi sans doute, et à bon droit, l’impression que les recherches de Breuer ne pouvaient vous donner qu’une théorie incomplète et une explication insuffisante des faits observés. Mais des théories parfaites ne tombent pas ainsi du ciel, et vous vous méfieriez à plus forte raison de l’homme qui, dès le début de ses observations, vous présenterait une théorie sans lacune et complètement parachevée. Une telle théorie ne saurait être qu’un produit de la spéculation et non le fruit d’une étude sans parti pris de la réalité.» (Cinq leçons sur la psychanalyse, Payot, 1981)]. Quant aux spécialistes de la «science» économique, les applications désastreuses de leurs dogmes «néolibéraux» n’ont plus grand-chose à envier aux grands bonds en arrière de la «science prolétarienne». Comme l’observait Nietzsche, «ce n'est pas le doute mais la certitude qui rend fou».

À l’opposé de ce fétichisme théorique, commun aux partisans de la conception policière de l’histoire et à nombre de ses adversaires, nous faisons nôtre l’attitude du mathématicien Édouard Kouznetsov : «Il ressentait une jubilation visible, face aux garde-chiourme du K.G.B., avec leur assurance de brutes, leurs certitudes de béton, leur dogmatisme de dogues policiers, à se souvenir que, même en arithmétique formelle, Gödel a démontré que “si un système est consistant, il n’est pas complet”. Et le prisonnier, loin des livres et des facultés, résume en quatre lignes, avec une élégance et une clarté parfaites, la démonstration complexe que Gödel expose en trente pages serrées dans sa Philosophy of Mathematics : “Tout ensemble conceptuel suffisamment étendu, écrit Kouznetsov, inclut nécessairement des questions auxquelles on ne peut répondre qu’en élargissant cet ensemble, ce qui exclut par définition l’existence d’un système clos absolument logique.”» [Claude Roy, Permis de séjour (1977-1982), Gallimard, 1984]

On nous dira que tout cela nous éloigne des Protocoles, et aussi que l’utilisation du théorème de Gödel hors de son contexte scientifique n’est qu’une analogie. Mais s’il s’agit bien, en effet, d’une image, c’est, croyons-nous, une image qui aide à voir juste. À cette différence près que l’hypothèse «anti-complotiste» au sujet des Protocoles est un «système conceptuel» excluant «nécessairement des questions auxquelles on ne peut répondre qu’en élargissant cet ensemble». Pour comprendre les Protocoles, il ne faut pas exclure a priori l’explication policière comme relevant du «contre mythe» et il faut élargir l’ensemble de l’histoire de cette «mystification mondiale» à son devenir historique pour en comprendre la vérité. En l’occurrence, le débat sur les origines des Protocoles, rouvert par divers historiens, pour faire pièce à ce qui leur apparaît comme de «néfastes habitudes conspiratoires», n’est qu’un rideau de fumée occultant l’essentiel. Quels que soient les auteurs originels des Protocoles, leurs intentions premières, demeure ce fait vérifiable : la diffusion mondiale et continue des Protocoles ne peut s’expliquer par la seule fantaisie délirante de quelques sectes antisémites [De la même façon, un groupe terroriste, formé initialement d’authentiques militants, peut, après avoir été infiltré, devenir un organisme contrôlé et utilisé avec profit par la police, comme le montre l’histoire des Brigades rouges]. Comme l’a démontré Rollin, les Protocoles ont été la pièce maîtresse d’une machine de guerre étatique, industrielle et médiatique. Le rôle joué par les pouvoirs établis dans la diffusion des Protocoles nous semble tout à fait démontré. Michel Bounan a résumé le cœur de la question en ces termes : on devra observer que les Protocoles «n’ont pas été initialement diffusés par la rumeur publique mais par les bons soins du métropolite de Moscou et par deux policiers-éditeurs ; que le parti national-socialiste allemand qui s’en est inspiré n’a pas été porté au pouvoir par de folles émeutes mais par les industriels allemands qui l’ont financé ; que l’ouvrage d’Henri Rollin révélant l’origine des Protocoles n’a pas été détruit par la “paranoïa collective”, mais saisi et détruit par une police d’État ; que les Protocoles n’ont pas été propagés aux États-Unis par une folle rumeur mais par l’industriel Ford, qui savait faire travailler à son profit d’autres infirmes ; qu’enfin ce livre n’est pas un “misérable faux grossier”, une “névrose collective en plein XXe siècle”, mais une manœuvre policière rationnelle, le fer de lance d’une guerre contre-révolutionnaire». [Michel Bounan, L’État retors, Allia, 1997]

On conçoit sans peine qu’une telle explication des Protocoles paraîtra tout à fait inacceptable à des historiens qui tiennent l’antisémitisme de ce faux pour une manifestation d’antisionisme et l’explication par la «guerre contre-révolutionnaire» pour un symptôme de «complotisme» (ces historiens abandonnant dans les poubelles de l’histoire les luttes de classes et la révolution sociale). C’est que les historiens sont, eux aussi, les fils de leur temps. Guy Debord observait peu après les célébrations consensuelles du Bicentenaire de la révolution française : «L’histoire de toute époque passée est évidemment liée aux connaissances, aux expériences aux découvertes du présent. Il y a aussi une continuelle dialectique de l’un à l’autre de ces termes, qui favorise leur reconsidération et enrichissement. Mais pourtant, dans certains moments de régression, on peut très facilement organiser plutôt l’oubli du passé, sa réécriture réductrice ; obtenir l’augmentation cumulative non des découvertes réelles, mais au contraire des légendes ridicules étant utiles à des intérêts dominants, des ignorances voulues, etc. ; et elle relit tout son passé avec les yeux et les techniques de ses plus récents progrès.» [Lettre à Pascal Dumontier, 24 octobre 1989 (Guy Debord, Correspondance, volume VII, Fayard, 2008] À cet égard, nul doute que l’histoire des Protocoles, tels que la relit une frange de l’historiographie actuelle doit beaucoup à la conception de l’antisionisme comme une simple variété d’antisémitisme [Même si l’antisionisme, notamment dans sa version islamo-gauchiste, relève parfois de l’antisémitisme pur et simple et doit donc, sous cet aspect, être impitoyablement critiqué] et à la dénonciation de quelques complots contemporains comme des manifestations de paranoïa.

Jules Bonnot de la Bande, 10 février 2010
Critique à la hache du capitalisme moderne.

Publié dans Histoire

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Marsile 16/02/2010 19:05


Excellent article !