Les mauvais jours finiront - novembre 2010

Publié le par la Rédaction

 

«Et quand le travailleur s’endort il est bercé par l’insomnie
et quand son réveil le réveille
il trouve chaque jour devant son lit
la sale gueule du travail
qui ricane qui se fout de lui.»

 

Un récent bilan ministériel précisait qu’en l’espace de deux semaines (du 12 au 26 octobre), près de 2300 manifestants avaient été arrêtés, et 360 renvoyés devant des tribunaux qui distribuent à la chaîne des mois de prison ferme. En face, on ne compterait que 72 policiers et gendarmes blessés. Si on ajoute à cette pénible comptabilité quelques mesures symboliques comme l’équipe cagoulée du GIPN envoyée place Bellecour à Lyon contre les émeutiers ; les réquisitions administratives de travailleurs pour «atteinte constatée ou prévisible au bon ordre, à la salubrité, à la tranquillité et à la sécurité publiques» ; ou encore l’envoi de l’armée à Marseille pour briser la grève des éboueurs, il est clair que nous vivons des temps de guerre.

 

Il faut dire que beaucoup d’entre nous n’ont pas attendu cette loi sur les retraites pour prendre la rue et y exprimer toute notre rage, tant les raisons de se révolter ne manquent pas. Depuis que nous respirons l’air vicié de ce monde de flics et de fric, l’État et les riches veulent nous enfermer dans leurs écoles, leurs bureaux, leurs cages à poules, leurs usines et leurs prisons. Ils tentent de nous contraindre à sacrifier toute liberté contre quelques miettes en fin de mois, contre un sourire à l’assistante sociale ou une courbette au patron du coin. Et si on traîne trop des pieds pour aller enrichir les bourges, on nous menace de crever la gueule ouverte dans la rue ou derrière des barreaux. C’est vrai quoi, nous sommes si fainéants que nous osons rechigner à leur vendre bras, cerveau, sueur et temps.

 

Alors ouais, dans tout le bordel qui se passe dans la rue depuis la rentrée, il y a pour nous clairement le refus d’en chier quelques années de plus avant de finir dans un mouroir ou à l’hôpital, déglingués par une vie perdue à essayer de joindre les deux bouts. Mais il y a plus encore : il y a toute cette colère contenue jour après jour, toute la violence des rapports sociaux à renvoyer à la sale gueule de l’État et des patrons. Toute cette revanche à prendre contre les matins où il fait encore nuit et qu’on se lève dans la douleur pour partir au bahut ou au turbin. Tout ce dégoût contre les matraques des assassins en uniformes ou contre les chefs qui nous pourrissent la journée. Ceux du turbin, ceux de la rue, tous ceux qui nous humilient avec leur maille forcément arrachée sur le dos des autres.

 

Ils nous mènent la guerre, c’est clair, et ils en ont les moyens. Une guerre sociale entre les riches et les pauvres, entre les dominants et les dominés. Cependant, juste comme ça, ils n’iraient pas bien loin. En fait, ils profitent surtout de celle qu’on se livre entre nous au nom de la survie, de la famille ou des dernières conneries à la mode. En fait, ils exploitent aussi tout l’espace qu’on leur laisse en fermant nos gueules, en calculant à chaque fois la longueur de nos chaînes, en ne prenant pas le risque de se mettre en jeu pour se battre et vivre nos rêves d’une liberté démesurée pour tous. En fait, ils restent bien au chaud parce que les uns rêvent de prendre leur place, tandis que les autres les admirent en espérant bêtement qu’ils vont changer quelque chose (pensons à tous les bouffons qui se sont réjouis de l’élection d’un nouveau maître comme Mitterrand en 1981 ou Obama en 2008). En fait, ils ne risquent pas vraiment de se sentir menacés tant que la plupart d’entre nous se consoleront avec de fausses évidences comme «ça a toujours été comme ça», tant que l’autorité ne sera pas sapée à la base.

 

Qui donc délègue en permanence sa vie au grand frère, au syndicaliste, à l’élu, aux spécialistes en tous genres ? Ne serait-il pas temps de prendre nos affaires en main, sans chef ni organisation au-dessus de chacun ?

 

Qui donc entretient une proximité avec des oppresseurs, au prétexte qu’ils sont de la même famille, de la même religion, du même pays ou du même quartier, au lieu de la chercher chez ses frères de misère ? Ne serait-il pas temps d’envoyer bouler toutes ces fausses appartenances, ces identités contraintes, pour enfin se rencontrer entre individus et partager ce que nous avons en commun, pour se battre et détruire ce monde de domination et d’exploitation ?

Si on se fout de la revendication sur l’âge de la retraite, de cette aumône accordée chichement avant la mort, c’est parce que nous critiquons un monde de travail et d’argent, une vie de morts-vivants et de concurrence, de marchandises et de crevards.

 

L’occasion faisant le larron, pourquoi ne pas sortir de notre routine de galériens pour tenter de rendre quelques coups à ceux qui nous écrasent au quotidien et faire quelques rencontres passionnantes en chemin ? Pourquoi ne pas s’emparer de ce moment qui voit défiler des masses d’autocollants et de promeneurs derrière les syndicats pour tenter d’exprimer et d’expérimenter autre chose ? Pour cracher notre rage en affrontant les keufs, en détruisant des vitrines, en incendiant des lycées, en ravageant des administrations ou des permanences électorales, en reprenant la rue, en foutant le bordel à droite à gauche pour bloquer et saboter l’économie. Pour expérimenter des pratiques nouvelles et vivre des rencontres à partir de perspectives qui rompent avec l’existant, partager une haine contre la condition commune qui nous est faite, et en sortir quelques bonnes idées. Comme en novembre 2005 lors des trois semaines enflammées qui ont offert à ce foutu système un avant-goût de l’avenir que nous lui réservons ; comme pendant le CPE lorsque l’agitation étudiante a commencé à être dépassée par des rebelles en tout genre lors de longues manifs sauvages ponctuées d’affrontements.

 

Ces dernières semaines, tous n’ont donc pas couru derrière le sujet du moment, les travailleurs garantis syndiqués qui demandent au mieux le maintien du statu quo, au pire l’ouverture de négociations pour aménager leur cage. Beaucoup, lycéens ou pas, improvisent des cortèges spontanés dans les rues, tentent de modifier l’architecture carcérale des grandes villes, s’auto-organisent loin des piquets/braséros pour ne confier aucun pouvoir supplémentaire à une petite partie du mouvement (raffineurs ou éboueurs), délaissent les jeux tactiques d’aspirants au pouvoir sur la meilleure façon de bloquer le pays, bref se lancent dans la bataille avec ce qu’ils sont, c’est-à-dire simplement eux-mêmes : des révoltés qui n’aspirent ni à influencer le Parlement, ni à améliorer l’existant, certainement pas à le préserver dans toute sa misère salariée.

 

Certes, à l’heure où l’on jette ces mots sur le papier, l’intensité n’est plus tout à fait la même que lorsque plusieurs ingrédients semblaient pouvoir se compléter un peu partout : blocages des transports et des zones industrielles, émeutes urbaines et solidarité dans la lutte, attaques affinitaires nocturnes et manifestations sauvages diurnes, lycéens et pré-retraités. Certes, il n’y a pas eu de blocages offensifs comme ceux de Barcelone lors de la grève générale du 29 septembre 2010, ou de manifestations enflammées comme en Grèce au début de l’année. Certes, les grosses médiations syndicales ou politiques (voir le désastre de l’anti-sarkozysme) pèsent encore de tout leur poids, les rencontres commencent à peine à s’ébaucher et l’auto-organisation à se chercher, l’imagination dans les formes d’action collectives n’est pas très répandue, les perspectives radicales contre le travail et tout ce qui le produit (et qu’il produit) n’en sont qu’à leurs balbutiements. Néanmoins, personne ne peut jamais prédire ce qui va se passer demain, et c’est carrément de toute idée de calcul politique dont il faut se débarrasser maintenant, si on veut plonger dans l’inconnu d’un bouleversement réel. Avec cette intuition aussi, celle qu’un «mouvement social» sera toujours trop pauvre pour exprimer nos révoltes, tant il reste profondément lié à une conception citoyenne de la conflictualité.

 

À présent, gauche et droite nous disent que la loi sur les retraites est votée, et que s’y opposer serait bafouer cette sacro-sainte démocratie qui sanctifie la continuité de notre exploitation et notre écrasement quotidien à travers la loi. Pourtant, beaucoup s’en contrefoutent, parce que ce n’est pas uniquement contre cette réforme qu’ils se bougent.

 

À présent, les syndicats préparent une autre retraite en posant quelques dernières journées traîne-savates bien lointaines (28 octobre et 6 novembre), tout en continuant de réclamer… d’être associés à la réforme à travers l’ouverture de négociations. Ils ne font même plus semblant d’y croire, et s’empressent d’assurer leur fonction policière contre les «casseurs», les «sans-papiers», et tous ceux qui sortent du rang. En fait, ils ne font ni plus ni moins que ce qu’ils ont toujours fait : cogérer la force de travail avec les patrons, et la contestation avec l’État.

 

Pourtant, force est de constater que l’enthousiasme de ce qui a été vécu ensemble pendant plus d’un mois conduit encore beaucoup de monde à ne pas lâcher l’affaire.

 

À présent, c’est donc plus que jamais le moment de s’élancer sans suivre un quelconque rythme, qu’il soit extérieur (le calendrier du vote de la loi et des échéances syndicales) ou stratégique (aider aux blocages de camion-citernes, mais surtout sans toucher aux oléoducs). N’ayons pas peur de poser tout ce que nous voulons. Si nous défendons des moyens comme le blocage ou le sabotage, c’est bien pour interrompre la normalité, briser ce qui va de soi, dégager des espaces afin que chacun puisse être un peu plus que soi-même. C’est pour se rencontrer directement ou indirectement, au-delà des catégories, sur des bases anti-autoritaires refusant médiations, rôles et hiérarchies, dans une tension vers quelque chose d’autre : la subversion des rapports sociaux et la destruction de toute domination.

 

29 octobre 2010 
Les mauvais jours finiront, numéro unique, novembre 2010.

 

Publié dans Colère ouvrière

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