Les figures imposées

Publié le par la Rédaction


Quand je lis les débats sur le foulard ou la burqa (d’ailleurs peu importe les nuances, il s’agit visiblement de «trucs de musulmans»), j’ai souvent une petite contraction inconsciente des mâchoires et le sentiment qu’on est obligé de surnager dans une pensée de type «plat préparé», qui semble avoir fait un tour de trop dans le four à micro-ondes. J’ai également l’impression de revivre les «débats» sur l’insécurité. On retrouve les mêmes ficelles :
On donne le sentiment d’avoir levé un lièvre via un fait divers quelconque (merci l’effet loupe)-> on pousse des cris d’orfraie à droite -> la gauche se dandine mal à l’aise -> «on» est obligé de se positionner sous peine d’être taxé d’angélisme/d’être des couilles molles/crétins.

Pour se positionner dans ces «débats», il faut en accepter les termes, manichéens :
soit on dénonce (quoi d’ailleurs ?) : soit on est naïf (on refuse de voir le problème tel qu’il est).

Ce qu’on dénonce va de
l’islamisation rampante à un «débordement», une sorte de «faudrait pas exagérer amiEs musulmanEs, vous devenez indéfendables».

La dernière position, de gôche, se nourrit
d’une tendance bouffe-curé (on s’est battu contre les cathos, c’est pas pour en accepter d’autres) ; de bonnes intentions (la liberté des femmes) ; d’une vision tronquée de l’engagement dans la religion ou un parti.

Concernant l’histoire de la militante voilée du NPA, on oppose des positions qui seraient incompatibles, comme si l’engagement était le fruit d’une lecture complète des textes (religieux et politiques), lecture qui précèderait un positionnement éclairé, rationnel, personnel (de type homo oeconomicus. Sur le marché des croyances, je prends celle-là, tiens !). Quiconque connaît des croyants ou des militants sait que l’engagement est plus le fruit d’un parcours, d’un héritage familial, que d’un choix en fonction des textes historiques du parti ou de sa religion. Allez demander à un militant socialiste quelle est l’histoire de son parti ou de ses positions politiques, si vous en avez vous-même ne serait-ce qu’une connaissance grossière, vous aurez une sacrée surprise. Mais évidemment, avec une vision de l’engagement en termes de positionnement éclairé par une réflexion creusée de l’histoire du parti ou de sa religion, on ne peut que penser le foulard de la militante comme étant le résultat soit de sa bêtise crasse soit de sa volonté de faire pénétrer l’islam partout en France.

De la pratique intensive du «toutes choses étant égales par ailleurs».
Ce qui n’aurait de sens que si vous mettiez tout le monde en apesanteur sociale, en effaçant le contexte politique, social, et en écrasant l’histoire.  Avec cette posture, il s’agirait de dire qu’on traite les musulmans comme les catholiques, d’une manière neutre et pleine de bonnes intentions, et de débattre des valeurs républicaines. On fait fi des présupposés, du sens que prennent les mots et positions dans le contexte, de sa réception etc. Si vous refusez ce débat, vous êtes complices (de quoi ?). Or, il y a une différence de taille entre le fait de refuser les termes du débat, tels qu’ils nous sont imposés, de questionner le contexte, l’utilisation faite de ce débat, de se demander quel est l’intérêt de cet effet de loupe médiatique, et celui de ne pas avoir le courage de «se positionner». Parlons donc du courage nécessaire à ce positionnement.

La posture de gôche contre le voile ou la burqa se nourrit de ce qui semble être brandi comme du courage politique, celui de se positionner, même si cest compliqué et mal vu par ses camarades.
Je ne suis pas persuadée que d’ajouter sa voix à celle de la meute médiatique, même si on prend des précautions et qu’on montre qu’on n’est pas raciste pour un sou, soit une preuve de courage. On se retrouve exactement dans les mêmes conditions qu’avec le débat sur l’insécurité. Soit on en parlait à gauche, soit on faisait preuve d’angélisme. Ce qui signifiait que : soit on acceptait de voir la réalité telle qu’elle était (sans la questionner ou si peu), soit on refusait de la voir. Il y avait donc LE problème de l’insécurité, LA réalité d’un côté, et de l’autre, les abrutis qui ne voulaient pas la voir par idéologie (on effaçait donc l’idéologie du camp adverse, qui était lui, uniquement pragmatique).

Il me semble assez peu probable que Le Figaro, en relevant «l’affaire» de la militante voilée au NPA ait voulu apporter sa contribution à la réflexion interne au parti. Il me semble également douteux de penser qu’il se préoccupe du sort des femmes, en général, et des musulmanes en particulier. Le Figaro les regarde depuis qu’elles ont l’outrecuidance de tenir, à la place d’un balai, un crayon ou un micro. Il s’inquiète qu’il y ait des arabes partout (même s’il ne le dit évidemment pas comme ça) depuis qu’ils ne nous attendent plus pour qu’on les définisse, ce qu’on s’est pourtant évertué à faire de générations en générations. Tant qu’on le faisait, nous («vous êtes des arabes, et des arabes, c’est comme ça»), cela n’avait rien de menaçant pour la cohésion de la nation, son identité, sa sécurité, bien que nous passions alors tout notre temps à les définir comme différents. Le Figaro s’accommodait fort bien des bidonvilles, de l’usine, et trouvait d’ailleurs peut-être que leur religion avait du bon, si elle leur rendait supportable une misère qui nous permettait de faire croître notre gros PIB.

Comment expliquerai-je à des gamins, dans trente ans, que pendant qu’on explosait notre système social (dont les femmes dépendent en priorité, pour leurs retraites par exemple, pour les gamins dont elles ont la charge majoritairement, pour survivre avec leurs contrats précaires, pour l’accès à l’IVG), pendant qu’ils cassaient cela, nous n’avons rien trouvé de mieux, sur fond de création d’un ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale, que de prendre position dans l’affaire du foulard d’une militante NPA, affaire révélée par le Figaro. Ils vont rire jaune. Je leur dirais sans doute que ce que nous trouvions le plus directement menaçant à l’époque, ce n’était pas la misère galopante, la casse de la solidarité nationale, mais l’Islam. S’ils me répondent qu’on s’est fait rouler comme des bleus, je ne saurais pas quoi dire d’autre que «tes grand-parents aussi en 81», mais ce sera une bien piètre consolation.

Je suis féministe et je ne parle pas de l’affaire du foulard en me positionnant dans le cadre du débat médiatique, parce que, justement, ce que le féminisme à montré, a débusqué, a fait ressortir d’une manière souvent éclatante, il l’a fait en allant lire entre les lignes, en cherchant à éclairer ce que personne ne voyait, ce qui ne faisait jamais la Une. Il ne l’a pas fait en acceptant les termes des débats imposés (les termes et les débats). C’est en rompant avec la pensée dominante, en cassant les schémas préconstruits qu’il a permis de parler d’autre chose que de «La condition de Lafâme au foyer», libérable grâce à Moulinex.

Je suis athée également, et je ne confonds pas la critique des religions avec le tabassage des croyants, surtout lorsque j’ai conscience que derrière la critique des religions c’est un groupe social dominé, méprisé, stigmatisé en permanence dans les médias, qui est visé.

Les Entrailles de Mademoiselle, 5 février 2010.

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