Les équipes mobiles de sécurité dans les lycées de Seine-saintDenis

Publié le par la Rédaction

Elles font leur apparition dans les lycées du 93
Une preuve de plus de la dérive sécuritaire de l’enseignement


Le 5 octobre 2009 la première équipe mobile de sécurité a été mise en place au Lycée Jean-Zay d’Aulnay-Sous-Bois à grand renfort de couverture médiatique. C’est une conséquence directe du partenariat entre le ministère de l’Intérieur et celui de l’Éducation nationale en terme de sécurisation des établissements scolaires.

Les mentalités semblent être assez préparées maintenant par toutes les peurs alimentées au quotidien pour faire de la sécurité une des priorités absolues des établissements scolaires, bien avant l’épanouissement des élèves ou bien leur réussite. Le but avoué par leur créateur est de rétablir «la paix scolaire», notion des plus douteuses.

Une EMS est constituée de deux modules ayant, à leur origine une vocation complémentaire. Mais il apparaît que chacun peut intervenir indépendamment. Il s’agit d’un module «éducatif» constitué de cinq personnes (professeurs, CPE, IPR et d’une psycho-clinicienne), et d’un module de «sécurité» constitué de personnels professionnels de la sécurité (anciens policiers, vigiles, instructeurs de self-défense…) pratiquant les arts-martiaux et la self-défense, eux-aussi au nombre de cinq. Les équipes sont prévues pour intervenir de façon ponctuelle sur des situations de crises violentes dans les établissements. Il y a actuellement sur l’académie de Créteil huit équipes représentant 50 personnes. Cette expérimentation est vouée à être étendue au niveau national très prochainement. Les membres de ces équipes peuvent être titulaires ou contractuels mais ont tous le statut de personnel de l’Éducation nationale. D’ailleurs sur les blousons verts des modules de sécurité c’est bien le logo de l’Éducation nationale qui est repris.

Le penchant éducatif a été créé il y a de ça quelques années afin de dénouer des situations de violence ponctuelle dans certains établissements dits sensibles. Les crédits de l’époque permettaient de prendre en entretiens individuels puis en classes relais les élèves les plus problématiques. Mais actuellement les structures relais coûtent trop cher et les crédits n’existent plus. Par contre on trouve aisément des financements pour compléter ces modules par des équipes de sécurisation. La décision d’y ajouter un complément sécuritaire a été prise par le recteur de Créteil en bon petit soldat d’un gouvernement de plus en plus inégalitaire et qui met le manque de sécurité individuelle au centre de toute sa politique afin d’accroître le contrôle social. D’ailleurs, pour l’anecdote le choix du terme d’équipe mobile de sécurité a été fait par le ministère de l’Éducation nationale lui-même alors que d’autres appellations beaucoup moins chargées symboliquement avaient été proposées. Nous sommes bien là face à un travail de fond sur les mentalités pour mettre la sécurité au centre de tout, et convaincre les gens que le danger est partout autour d’eux.

L’aspect expérimental de ces EMS ne nous permet pas de savoir quelle tournure elles vont prendre à plus ou moins longues échéances. Les créateurs de ces équipes eux-mêmes ne voient pas encore bien toutes leurs applications possibles. Leur imagination n’est pas en reste, ils ont par exemple de leur propre aveu pensé à les utiliser lors de blocage d’établissement sur un mouvement lycéen (brisage de piquet de grève), ou bien pour remplacer des surveillants au portail si certains d’entre eux se trouvaient dans l’incapacité de le faire (remplacement ponctuel de certains personnels avec des équipes de mercenaires). Heureusement pour l’instant ces équipes ne sont pas encore ni assermentées, ni armées. Mais qu’en sera-t-il si de graves incidents se produisent par rapport à leur présence provocante ? Il leur faudra bien les outils appropriés.

Sans dramatiser, force est de constater que nous avons quelques pistes qui ne sont pas des plus réjouissante pour l’éducation de demain, ou appelons ça plutôt le dressage des populations déjà stigmatisées. Parce que bien sûr ces EMS sont vouées à intervenir surtout sur des établissements sensibles où la violence de l’État face à ces populations se retourne de façon ponctuelle contre ses représentants, dont l’école. À trop jouer l’amalgame entre le sécuritaire et l’école, le risque est fort de perdre la confiance de toute une partie d’élèves et de parents d’élèves qui vivent déjà au quotidien les humiliations répétées des forces de l’ordre. Voire même quel parent aurait envie d’envoyer son enfant dans un établissement où il y a des équipes d’individus en uniformes au portail ?


L’ordre sécuritaire règne à l’école
Trois questions au sociologue Mathieu Rigouste

Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales à l’université Paris VIII - Saint-Denis et auteur de plusieurs articles sur la construction médiatique de l’«immigré» et des quartiers populaires, répond à nos questions.

Chat du 93 : Classes laborieuses, classes dangereuses, le livre classique de Louis Chevalier, s’intéressait au Paris du début du XIXe siècle. Rien n’a beaucoup changé, semble-t-il. Comment une société maintient-elle l’ordre ?

Mathieu Rigouste : En étudiant le crime et sa gestion dans le Paris de Louis-Philippe, Louis Chevalier décrivait un antagonisme de classes si fort qu’il semblait prendre la forme symbolique d’une «lutte des races». Les classes laborieuses étant traitées sur le mode de l’infection et le maintien de l’ordre comme médecine du corps national gangrené. De ce point de vue, la structure du maintien de l’ordre n’a guère évolué. La division raciste et sexiste des dominés permet d’éparpiller leurs forces. La ville capitaliste continue de s’organiser autour d’une forme d’apartheid social. Jean-Pierre Garnier parle de «contre-révolution urbaine». Mais avant de s’exercer par la violence physique, le maintien de l’ordre et la domination en général sont portés par des imaginaires et des manières de fabriquer l’espace et le temps, il s’agit de produire l’autosujétion des dominés par la culpabilité et la peur. La différence essentielle s’opère au XXe siècle, avec les deux guerres mondiales et l’émergence des complexes militaro-industriels et médiatico-sécuritaires, qui ont transformé le contrôle social en marché, en secteur d’accumulation du capital.

Peut-on qualifier de coloniale ou postcoloniale la gestion des populations des quartiers populaires ?

La colonie comme le quartier populaire sont des territoires où le pouvoir expérimente ses armes et les modalités de la guerre sociale. Ils sont des laboratoires, des vitrines et des rouages de la transformation des modèles de domination. Ce sont pourtant bien deux réalités différentes, dans le temps, l’espace et les modes de gestion. C’est ce que signifie l’acception anglo-saxonne «postcolonial» que je retiens. Les quartiers populaires sont effectivement gérés de manière postcoloniale, cela veut dire que le contrôle, la surveillance et la coercition s’y exercent en héritant, en revisitant, en reformulant, en redéployant des dispositifs issus de répertoire proprement colonial sur les classes populaires. Les quartiers ne sont pas des colonies, peut-être pourrait-on parler de postcolonies intérieures ou d’endocolonies. Mais, bien que distincts, les territoires populaires et coloniaux s’influencent en permanence, ils s’inscrivent dans un continuum de gestion impériale-raciste et militaro-policière.

À cet égard, que penses-tu des brigades de sécurité, récemment instaurées dans les bahuts de l’académie de Créteil ?

Cela fait partie d’un arsenal sécuritaire qui croît et évolue sans cesse depuis que le contrôle est devenu marché, secteur d’accumulation de profit économique et symbolique. Ces techniques relèvent parfois de l’effet d’annonce, elles sont souvent mal coordonnées, rarement légitimes et dysfonctionnent chaque fois qu’elles subissent une opposition collective résolue et déterminée. En l’occurrence, il s’agit de faire pénétrer encore plus la logique punitive dans l’univers de la domination scolaire. Mais ne nous trompons pas, la discipline, la répression, la hiérarchisation, la culpabilisation, l’exclusion et la discrimination sont bien des dispositifs fondateurs et structurels dans le système d’éducation nationale. Rappelons-nous des débats au Parlement à la fin du XIXe, la IIIe République, celle qui a massacré la Commune de Paris, voulait fonder une instruction nationale pour contrer celle des communistes, il s’agissait de fonder l’école républicaine pour éviter la révolution. Alors, lorsque le pouvoir hybride le contrôle policier et l’institution scolaire, il ne fait, une fois de plus, que mettre le roi tout nu et révéler la raison d’être de l’État : l’écrasement de tout ce qui s’oppose à la marche radieuse du capital. Si un mouvement d’insoumission collective des personnels, des élèves et des parents ne s’oppose pas à toutes ces attaques, on aura sans doute bientôt du mal à différencier une école d’une prison pour mineurs. Dans tous les cas, l’école n’est pas autonome, on ne la changera pas fondamentalement sans transformer l’ensemble de la société. Pas d’éducation populaire émancipatrice sans autogestion des écoles. Instruire pour émanciper, c’est par essence un projet révolutionnaire.

L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, de Mathieu Rigouste, La Découverte, septembre 2009, 331 p, 22 €.


Bobigny : Le collège Timbaud refuse les équipes mobiles de sécurité et réclame la pérennisation du poste provisoire de CPE

À l’attention de Monsieur le recteur de l’académie de Créteil

Réunis avec leur syndicat SNES, FO, SUD, CNT, suite à l’incendie du bureau du CPE, survenu après de multiples autres incidents (tentative d’incendie dans une salle polyvalente, incendie dans une salle de cours, nombreux vols dont ceux de trousseaux de clés permettant d’ouvrir les salles, etc.), les enseignants du collège Jean-Pierre Timbaud de Bobigny tiennent à rappeler que :
— Nous sommes soucieux de l’image du collège pour lequel nous nous investissons quotidiennement et sans compter.
— Comme vous le savez, nous accueillons des élèves de quartiers sensibles. Nous sommes en première ligne dans les conflits et tensions de notre société, liés à la situation sociale et économique, aux licenciements, à la situation de famille monoparentale, au chômage parmi les jeunes, au climat de violence banalisée, au public scolaire dont les parents ne maîtrisent pas toujours les attentes du système scolaire.
— Nous n’avons pas besoin de conseils ni d’«équipes mobiles de sécurité» de la «Mission Académique» (en réponse à la venue ce matin des IPR-EVS, proposant la mise en place de tels dispositifs dans l’établissement).
— Pour lutter contre les violences en milieu scolaire, nous avons besoin de l’encadrement éducatif de personnels titulaires de leur poste, seuls capables de construire une vie scolaire dans la connaissance du terrain et dans la continuité éducative pour garantir la qualité de l’enseignement et la sécurité de tous ».
Ainsi, la communauté éducative du collège Jean-Pierre Timbaud demande que soit pérennisé le deuxième poste de CPE pour la rentrée 2010, que deux postes d’assistant d’éducation supplémentaires soient accordés, ainsi qu’un demi poste à la cantine, indispensable pour gérer le nombre croissant de demi-pensionnaires.

La communauté éducative est déterminée à obtenir, si besoin par la grève et en envoyant une délégation au rectorat, la satisfaction de ces revendications.


Le Chat du neuf-trois no 15, janvier-février 2010
Bulletin de la CNT éducation de Seine-saintDenis.

Publié dans Éducation

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