Les Derniers Jours de Pompéi

Publié le par la Rédaction


Si l’exposition des monnaies gauloises de la rue d’Ulm [L’exposition «Pérennité de l’art gaulois» avait été organisée en février-mars 1955 au Musée pédagogique par le critique Charles Estienne (1908-1966) — auteur de L’Art abstrait est-il un académisme ? (1952) — en collaboration avec les surréalistes] a excité l’indignation des nationalistes les plus bornés, dont les Gaulois étaient auparavant la propriété exclusive, elle avait cependant été montée dans le seul but de combattre le réalisme-socialiste, issu de la tradition plastique gréco-latine, en lui opposant une certaine conception de l’art moderne-éternel, incomplètement figuratif, que les initiés peuvent reconnaître dans la décoration des cavernes, les poupées Hopis, les monnaies gauloises et les plus récentes théories de M. Charles Estienne.

Dédé-les-Amourettes, toujours à l’affût d’un casse idéologique facile, était naturellement engagé. Avec l’espoir de redorer sa raison sociale par une nouvelle dose de primitivisme. On sait que le primitivisme est pour lui ce que Bogomoletz [Alexandre Bogomoletz (1881-1946), gérontologue russe, inventeur d’un sérum qui devait prolonger la vie humaine] est pour d’autres.

La construction dualiste qui cherche à opposer une «tendance éternelle» de l’art à une autre est aussi bête que l’ensemble de la pensée occultiste, également chère aux mêmes personnes.

Comme le plus plat traditionalisme, le plus artificiel irréalisme était déjà l’apanage de la théorie réaliste-socialiste, les deux mauvaises causes sont à présent en lutte sur le même terrain, avec les mêmes armes, qui sont précisément celles de l’idéalisme petit-bourgeois. Chacun défend fièrement l’ancienneté et l’éternité de ses normes.

On peut en juger par l’article de M. Pierre Meren («Opération Art Gaulois») dans le numéro 65 de La Nouvelle Critique. Pour M. Meren toutes les tentatives dites «modernes» rejoignent nécessairement les courants artistiques primitifs parce qu’elles témoignent de la même impuissance de l’homme devant un monde dont les ressorts lui échappent. Mais au lieu de se rendre compte que, si ces tentatives sont l’expression historiquement nécessaire d’une aliénation moderne de l’homme, leur dépassement ne sera rien d’autre qu’un art intégral au niveau des ressources qu’il s’agit aujourd’hui de se soumettre, Meren se borne à prescrire le remède qui s’est souverainement manifesté à Athènes et dans l’Europe de la Renaissance.

La même esthétique a d’ailleurs des références supplémentaires puisqu’elle a été la matière première de tous les sous-produits d’abrutissement artistique réservés au peuple par la bourgeoisie, depuis que celle-ci, obligée par les progrès de la technique à instruire ses futurs employés, a dû mettre au point la falsification de cette instruction, des manuels scolaires à la presse quotidienne.

Ces futilités, de gauche et de droite, seront vite corrigées par l’histoire. Ces entreprises ont ceci de commun que leur programme révèle à suffisance leur néant, et dispense même d’aller voir le travail.

À ce propos, il est bon d’avouer que nous ne sommes pas allés au Musée Pédagogique de la rue d’Ulm depuis mai 1952. À cette époque, faisant d’une pierre deux coups, nous nous y étions rendus après la manifestation contre Ridgway pour interrompre un ridicule Congrès de la Jeune Poésie — la dernière exhibition de ce genre dans Paris, à notre connaissance — et plusieurs cars de police appelés par la direction du Musée avaient été nécessaires pour défendre cette Jeune Poésie contre notre critique.

D’autres mauvais coups ont pu depuis lors choisir le même cadre officiel et pédagogique. On ne nous reverra plus dans ce bouge, quand bien même sa recherche de l’avant-garde irait jusqu’à exposer de la fausse monnaie utilisable.

Mohamed Dahou, G.-E. Debord
Potlatch no 21, 30 juin 1955.

Publié dans Debordiana

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