Les contre-sommets comme terrain d'entraînement

Publié le par la Rédaction



Les contre-sommets comme terrain d’entraînement

Chaque année, une minorité de chefs d’État exerce sa gouvernance sur la destinée du globe au cours de sommets multilatéraux (G8, G20, OMC, FEM, OTAN…). C
’est un Yalta permanent, avec son cortège de flics et de militaires pour quadriller les zones entourant les lieux de réunion. Ils s’y donnent rendez-vous avec l’histoire, font croire qu’ils s’intéressent au sort des populations et convoquent les médias pour vomir leur déclarations d’intentions douteuses et leurs promesses fumeuses. Et quand bien même leur vocation serait d’améliorer le sort des populations, ils n’auraient pas notre sympathie. Ils sont le pouvoir, la domination, l’impérialisme, tout ce qui se conjugue avec capitalisme et totalitarisme. Ils sont les despotes du monde moderne, les garants du talon de fer [The Iron Heel, Jack London, 1908].

Bloc de nuit - Zone d’activité de Stirling (G8 en Écosse)

Destruction d’un fast-food - Zone d’activité de Stirling (G8 en Écosse)

Ribambelle de flics écossais - Zone d’activité de Stirling (G8 en Écosse)

Témoins de leur puissance, les journalistes diffusent le spectacle, le mettent en valeur et entretiennent le mythe des élites responsables. En marge des sommets, des centaines voire des milliers de personnes se retrouvent, acteurs de la contestation, pour exprimer «démocratiquement» leur mécontentement. En vérité, ils/elles assurent le show, mettent de l’ambiance dans les sommets. Les contre-sommets, ça fait aussi partie du grand théâtre. Les puissants nous donnent rendez-vous régulièrement, en présence des caméras et de la police, pour participer au jeu démocratique. Les organisations s’y déplacent, s’y montrent, y paradent, pour exercer leur droit à communiquer. Propagande et contre-propagande sont les deux versants d’un même pouvoir, celui de faire tourner la machine. La dictature n’existe pas sans «démocratie». Voter, manifester, discourir, sont autant de moyens d’entretenir le mythe de la démocratie et les meilleures façons de renforcer le capitalisme. Car c’est en faisant croire au peuple qu’il peut influer pacifiquement sur la marche du monde que les puissants en gardent le plus sûrement la maîtrise. Ils ont le monopole de la violence, qui l’emporte toujours sur la non-violence. Il n’y a pas de sommet sans contre-sommet : en donnant aux manifestant.e.s la possibilité d’assiéger l’endroit où ils se réunissent, les puissants mettent en scène leur vulnérabilité, font croire qu’ils sont accessibles, attaquables. En réalité, si les puissants avaient à craindre les assauts des altermondialistes, ils se réuniraient depuis longtemps dans des bunkers ou sur des porte-avions en pleine mer. La contestation est manipulée et on le sait.

Blocage de l’autoroute - Région de Stirling (G8 en Écosse)

Les policiers anglais - Région de Stirling (G8 en Écosse)

Déblocage de l’autoroute  - Région de Stirling (G8 en Écosse)

À partir de là, il faut savoir pourquoi les contre-sommets ont leur utilité. Il est important de s’y rendre, parce qu’à défaut d’avoir un sens en terme de remise en cause du pouvoir, les contre-sommets fournissent un formidable terrain d’entraînement à la guerilla. Et dans cette optique seulement, la présence de centaines d’activistes au sein d’un bloc permet d’expérimenter des techniques collectives de lutte et de se confronter à la diversité des formes de répression. Chaque contre-sommet, tenant compte des spécificités locales, autant en termes géographiques qu’en termes d’organisation policière, permet d’améliorer notre pratique de l’auto-défense et de la guérilla. Ils ont des bases d’entraînement, nous n’en avons pas.

Barrage autour du sommet du G8 - Auchterarder (G8 en Écosse)

Barrage autour du sommet du G8 - Auchterarder (G8 en Écosse)

Les flics surveillent - Auchterarder (G8 en Écosse)

Notre priorité est d’appréhender la réaction et de l’étudier, de redonner du sens et une existence aux pratiques de guérilla déjà expérimentées dans d’autres pays, notamment en Amérique du Sud. Si l’objectif ne doit jamais être la confrontation directe avec l’ennemi, qui sera toujours plus fort que nous, il est indispensable néanmoins de connaître les moyens de résister à un assaut ou à toute autre opération de répression si elle se produit, c’est-à-dire de connaître leurs techniques pour mieux les anticiper, y résister ou les contourner. Renforcer les solidarités en offrant à chacun.e la sécurité du collectif permet aussi d’expérimenter des stratégies et techniques d’attaque, de se familiariser avec certains outils offensifs ou de protection. En cela le bloc constitue une forteresse ayant cette capacité formidable de se fondre dans l’espace urbain et de disparaître lorsqu’elle devient trop vulnérable. Mieux que toute structure en dur, une foule organisée peut constituer une barrière infranchissable à un instant t et se volatiliser à un instant t+1. Le bloc constitue une zone d’autonomie temporaire, déterritorialisée, offensive et «pédagogique».

La retransmission du spectacle - Auchterarder (G8 en Écosse)

Les flics amènent les chiens - Auchterarder (G8 en Écosse)

Et les chevaux - Auchterarder (G8 en Écosse)

En prenant appui sur les outils existants, tel que le manuel de Marighela [Manuel du guérillero urbain, Carlos Marighella, 1969], nous devons être en mesure de définir nos propres stratégies organisationnelles, ou tout au moins des principes de fonctionnement. L’idéal serait, à l’image des stages de désobéissance organisés pour la lutte non-violente, d’organiser des stages de formation aux pratiques de défense collective, qui doivent s’organiser localement par affinité, sans être médiatisés ni diffusés par le biais des TIC [T.I.C. : Technologies de l’Information et de la Communication].

Les acteurs du spectacle - Rostock (G8 en Allemagne)

Les acteurs du spectacle - Rostock (G8 en Allemagne)

Intervention de police - Rostock (G8 en Allemagne)

Se débarrasser des portables, n’utiliser que des mails sécurisés et ne pas y laisser apparaître les modalités et les rendez-vous, choisir ses potes et ne jamais mettre dans la confidence les ami.e.s ou la famille, prévoir des habits de rechange ou tout autre moyen de se transformer ou dissimuler ce que l’on emmène avec soi, sont autant de choses élémentaires que chacun.e sait mais que nous sommes encore trop peu à mettre en pratique. En terme des pratiques, le manuel de Marighella peut s’avérer bien utile, même si notre situation n’est pas comparable avec celle de la guérilla brésilienne :
«Pour le guérillero, dont la puissance de feu est inférieure à celle de l’ennemi, qui ne peut compter sur l’appui du pouvoir et ne peut répondre à une attaque massive des forces adverses, la défensive ne peut qu’être fatale. C’est pourquoi jamais il ne cherchera à fortifier ou à défendre une base fixe.»

*

«La technique employée par le guérillero urbain repose sur l’attaque suivie d’une retraite immédiate, nécessaire à la préservation des forces de la guérilla. Elle vise à harceler, décourager, distraire les forces dont l’ennemi dispose dans les villes […]»

*

«Le guérillero urbain ne pourra échapper à la persécution et à la destruction qu’en exploitant à fond les avantages dont, au départ, il jouit. Ce sera sa façon de compenser sa faiblesse matérielle. Ces avantages consistent à :
— Attaquer l’ennemi par surprise ;
— Mieux connaître que l’ennemi le terrain sur lequel il combat ;
— Jouir d’une plus grande mobilité ou d’une plus grande rapidité que les forces de répression ;
— Disposer d’un réseau d’information meilleur que celui de l’ennemi ;
— Faire preuve d’une telle capacité de décision que ses compagnons se sentent encouragés et ne puissent même pas hésiter alors qu’en face d'eux, l’ennemi ne saura où donner de la tête.»

*

«La surprise est donc un élément très important et qui permet de compenser l’infériorité du guérillero sur le plan des armes. Contre elle, l’ennemi ne peut rien opposer ; il tombe dans la perplexité et court à sa perte. Dans le déclenchement de la guérilla urbaine au Brésil, l’effet de surprise a été largement exploité. Il est fonction de quatre données de base que l’expérience nous fait définir comme suit :
— Nous connaissons la situation de l’ennemi que nous allons attaquer, généralement grâce à des informations précises et à une observation méticuleuse, alors que lui-même ignore qu’il va être attaqué et quelle sera la position de l’attaquant.
— Nous connaissons la force de ceux que nous attaquons et eux méconnaissent la nôtre.
— Nous pouvons mieux que l’ennemi économiser et préserver nos forces.
— C’est nous qui choisissons l’heure et le lieu de l’attaque, qui décidons de sa durée et des objectifs à atteindre. L’ennemi en ignore tout.»

Affrontement - Rostock (G8 en Allemagne)

Affrontement - Rostock (G8 en Allemagne)

«Haut ap!» - Rostock (G8 en Allemagne)

«Les objectifs que visent les attaques déclenchées par les guérilleros urbains sont, au Brésil, les suivants :
— Affaiblir le système de sécurité de la dictature en forçant l’ennemi à mobiliser ses troupes pour la défense de cette base de sustentation, sans qu’il sache jamais quand, où, comment il sera attaqué.
— Attaquer de toutes parts, avec beaucoup de petits groupes armés, bien compartimentés et même sans éléments de liaison, afin de disperser les forces gouvernementales. Plutôt que de donner à la dictature l’occasion de concentrer son appareil de répression en lui opposant une armée compacte, on se présentera avec une organisation très fragmentée sur tout le territoire national.
[…]
— Donner des preuves de combativité, de détermination, de persévérance et de fermeté afin d’entraîner tous les mécontents à suivre notre exemple, à employer, comme nous, les tactiques de la guérilla urbaine. En procédant ainsi, la dictature devra envoyer des soldats garder les banques, les industries, les magasins d’armes, les casernes, les prisons, les bâtiments de l’administration, les stations de radio et de télévision, les firmes nord-américaines, les gazomètres, les raffineries de pétrole, les bateaux, les avions, les ports, les aéroports, les hôpitaux, les ambassades, les entrepôts d’alimentation, les résidences des ministres, des généraux et des autres personnalités du régime, les commissariats de police, etc.
— Augmenter graduellement les troubles par le déclenchement d’une série interminable d’actions imprévisibles, forçant ainsi le pouvoir à maintenir le gros de ses troupes dans les villes, ce qui affaiblit la répression dans les campagnes.
— Obliger l’armée et la police, ses commandants, ses chefs et leurs subordonnés à quitter le confort et la tranquillité des casernes et de la routine et les maintenir dans un état d’alarme et de tension nerveuse permanentes, ou les attirer sur des pistes qui ne mènent nulle part.
— Éviter la lutte ouverte et les combats décisifs, en se limitant à des attaques-surprise, rapides comme l’éclair.»

Blindés - Rostock (G8 en Allemagne)

Chars lanceurs d’eau - Rostock (G8 en Allemagne)

Il ne doit pas nous apparaître ridicule ou exagéré de s’inspirer des situations de guerilla et de révoltes armées, car le meilleur moyen d’anticiper ou de se préparer est d’imaginer le pire. Le pouvoir prend les choses très au sérieux et forme ses flics comme s’ils devaient faire face à une guerre civile. Dans les formes que prend la répression à l’égard des radicaux, on retrouve des méthodes et des traitements que pourraient subir les dissidents d’un régime totalitaire. C’est pourquoi, le meilleur moyen de se prémunir de ces méthodes dictatoriales est de se former en conséquence, dans l’optique où l’inimaginable se produirait.

Mieux vaut prévenir que guérir. Mieux vaut se préparer que se laisser surprendre…

L’Interstice, 4 février 2010.

Publié dans Agitation

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