Le journaliste carpette

Publié le par la Rédaction

Petit aperçu de l’exercice de servilité volontaire dans les médias

Pression, répression et autocensure dans les médias. Tout un art du haut en bas.

Soumis, les journalistes ? Pas possible. Mais à qui, à quoi ?

Première résignation : le diktat du capitalisme comme seul modèle. On peut juste envisager des aménagements, des réformes, une «humanisation» des aspects les plus indéfendables. L’acceptabilité a fait son œuvre. Les résistants à la doctrine sont volontiers jugés comme des énervés ou de doux rêveurs, voire d’archaïques nostalgiques d’un temps où les rapports de force de la lutte de classes pouvaient être mis en lumière. Les plus hauts niveaux des hiérarchies des rédactions sont les plus résolus à la défense du capital, même s’ils s’en défendent (un peu). On a sa dignité. Au-dessus, les patrons de presse sont évidemment les plus cul et chemise avec le capitalisme : ils en sont les grands acteurs, vendeurs de béton, d’avions de combat, banquiers. Les salarié-e-s ne peuvent l’ignorer. Le plus souvent, il, elle, est donc au mieux résigné vis-à-vis des lois du marché, comme on dit. D’autant que le média qui l’emploie est avant tout une marchandise, même si certains patrons de presse et leurs relais dans la hiérarchie jouent sur les mots en parlant de «service au public». Une formule qui laisse entendre que c’est presque un service public. Alors que le journal, une station de radio, une télé sont d’abord des produits à vendre qui baratinent sur le fait qu’ils sont «au service de leur public», alors qu’ils sont plus prosaïquement à la recherche de clients tout en développant des stratégies pour ne pas trop en perdre en route.

Ah bon, les médias une marchandise ? Noooon…

Quand on dit clients, cela vaut autant pour les acheteurs au numéro, simples particuliers donc, que pour les annonceurs plus officiels ou les entreprises vantant et vendant leur camelote. Et il y avait jusqu’ici plusieurs catégories d’annonceurs : les encarts de pub, les petites annonces, les annonces légales… La pub classique est fournie par les vendeurs de promos dans leurs rayons de supermarché essentiellement, mais aussi par les concessionnaires de bagnoles, les banques, les promoteurs immobiliers, voire l’industrie du luxe (montres, parfums…) pour les news magazines. Le gros des petites annonces émanait jusqu’ici du particulier vendant sa baraque ou cherchant une bonne occase de canapé, mais aussi des familles de défunts récents passant un faire-part. Les annonces légales sont passées par les collectivités pour présenter les appels d’offres, les marchés publics. Les secteur des annonces des particuliers est en chute libre pour la presse écrite. Un marché récupéré par les sites internet comme leboncoin.fr, où Ouest-France a aussi des billes.

Le traitement pipole enrichit pourtant le journalisme irrévérencieux…

Si les rédactions se montrent tout aussi soumises aux agitations de l’agenda de Sarkozy, il est de bon ton de s’en plaindre. On a sa fierté. Idem pour le relais, et finalement l’orchestration de la pipolisation de la politique. À vrai dire, on ne sait plus très bien qui est à la remorque de qui. Exemple : Carla Bruni n’a pas de rôle politique, mais elle fait vendre. Lors de la sortie de son dernier album, en juin 2008, Libération lui consacre la Une et cinq pages intérieures d’interview insipide. Mais dans la rédaction, on admet que les ventes du quotidien ont bondi ce jour-là de 45%. La distance critique est soluble dans la soumission aux chiffres de vente. D’autres recettes marketing répondent à cette injonction de fourguer du papier en flattant les préoccupations d’une clientèle de classes moyennes, ou CSP + selon la terminologie des statisticiens. Exemples : les palmarès des villes où il fait bon vivre, les dossiers sur l’immobilier, les hit-parades des lycées qui scorent au bac, des meilleurs hostos…

La pub ferait pression pour censurer des articles ? Incroyable.

La pression vient essentiellement des annonceurs achetant des placards ou des spots de pub. Exemple : le Crédit Mutuel a réussi à appliquer des mesures de rétorsion économique directe au quotidien économique les Échos à qui la banque a sucré abonnements et publicité. Son crime : lèse-majesté patronale. En mai 2009, les Échos publient un palmarès des patrons de banque au plus gros revenus de France. Number one du hit parade : Michel Lucas, directeur général du Crédit Mut. Le bonhomme n’est pas que le patron de la banque, il est aussi le plus gros client des Échos : number one des annonceurs publicitaires. Les commandes d’encarts de pub sont donc interrompues en même temps que les abonnements de la banque sont résiliés : 1200 exemplaires perdus pour l’entreprise de presse, soit 2% des abonnés. Pour la prochaine fois, ça fait méditer. Il faut savoir que la presse en France n’est plus une affaire de résistants et des familles qui ont suivi (exception faite de Ouest-France qui est toujours dans ce schéma-là). Désormais, la presse est à l’évidence une affaire de capitalistes, de grands groupes et d’actionnaires, parfois de plus anonymes fonds de pension. C’est donc moderne. Les grands propriétaires de journaux sont connus, marchands d’armes (Lagardère, Dassault) ou de béton (Bouygues) mais aussi des banques elles-mêmes : sans tapage, le Crédit Mutuel est devenu le premier éditeur de la presse régionale, propriétaire direct de quotidiens comme L’Alsace et Le Républicain lorrain, et contrôlant, via le groupe Ebra, Le Progrès, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Bien public, Le Dauphiné libéré. À l’autre bout de l’Hexagone, le Crédit Mut a par ailleurs fait une entrée discrète à Ouest-France. Jean Gersin, responsable de la CGT du Livre explique à l’Huma : «Lucas a une mission stratégique : créer le nouveau modèle économique et social de la presse régionale». En poussant l’extension de son «modèle» jusqu’à la servilité volontaire des rédactions.

Comment ça, la servilité volontaire ? Faut pas pousser.

Le plus souvent, la censure autoritaire, verticale, n’a pas besoin d’exprimer directement sa pression pour redescendre jusqu’au rédacteur de base qui sait tout ça. Elle, il l’a intériorisé et s’autocensure en conséquence. À temps. Et s’il est rémunéré à la pige, au coup par coup, elle ou il le sait d’autant mieux. S’il veut qu’on lui recommande d’autres articles, il doit être conforme. Quand on est salarié d’un groupe détenu par un marchand de canons, on ne s’attarde pas à tenter d’enquêter sur les marchés d’armement fourgué à des pays borgnes du globe. Pareillement, aucun-e journaliste à Ouest-France ne s’aventurerait à proposer un sujet sur l’exploitation des précaires salarié-e-s d’Adrexo, filiale du groupe Ouest-France qui fait la distribution des journaux d’annonces gratuites comme Top-annonces et les gratuits d’information comme 20 Minutes (détenu à 50% par Ouest-France). Quand on est à Libération, on ne touche pas à Rothschild, l’actionnaire majoritaire. Pas d’enquête critique sur ses patrons, leurs affaires et leurs intérêts, ou sur leurs amis, n’importe quel journaliste sait ça. Et dans la presse quotidienne régionale, les notables peuvent aussi bénéficier de cette impunité a priori. On attendra que ça passe en justice, si ça en arrive jusque là un jour. Et on ne donnera peut-être pas le nom du notable en question. Ce n’est pas toujours vrai, mais les initiatives d’enquêtes compliquées mouillant les pouvoirs en place, sur de sujets qui fâchent, sont le plus souvent auto-censurées par les journalistes eux-mêmes. Bien avant qu’on leur demande d’oublier ce qu’ils ont commencé à découvrir. Il y a aussi les partenariats qui lient un titre de presse à un évènement et donc à des collectivités. Malversation dans les coulisses d’un festival, ou simplement gros déficit gênant ? Oui mais le festival en question est partenaire du média qui emploie le susdit journaliste. Alors, on garde sous le coude, histoire de ne pas aller au-devant des ennuis.

L’auto-censure, c’est en voiture que ça se passe ?

Quand une association de consommateurs établit un palmarès des hypermarchés les plus chers du coin, on ne cherchera pas à mettre en avant l’information, surtout si l’hyper montré du doigt est un gros annonceur dans les pages du journal. Pas fou. Dans le domaine politique, localement, les rencontres sont régulières, conseils municipaux, conférences de presse, évènements divers. Si on cartonne un élu, il y a le risque qu’il boude les interviews, boycotte le média, ou demande le remplacement du journaliste pour la rubrique. Il vaut mieux le sentir avant de commettre la boulette. Le courage peut ainsi s’amollir de lui même.

Pour acheter un journaliste, comment on fait ? Y’a des tarifs ?

Le plus simple c’est de solliciter la reconnaissance du ventre. Difficile d’asticoter par écrit, sur de vrais sujets qui fâchent, celui qui invite au restaurant, et fournit gratis bons plats et bon pinard. On ne crache pas dans la soupe, ce serait risquer de ne pas être invité au prochain coup. Les petits cadeaux peuvent entretenir l’amitié, stylos, vêtements, produits de l’entreprise visitée, tout un tas de gadgets qui relèvent de la petite corruption de bas étage. Un voyage de presse offre forcément des à-cotés sympathiques, séjour à l’étranger, après-midi libres pour le shopping, soirées off dans des boîtes de nuit. Un séjour partagé avec des journalistes tisse et lisse les relations. Quand on a passé de bonnes soirées ensemble, échangé dans la convivialité, et qu’on s’est fait rincer aux frais de la princesse (entreprise ou contribuable, peu importe), on sait se montrer reconnaissant, arrondir les angles quand il le faut.

Hors de la cuisine interne des médias, il reste une censure d’État ?

Anastasie apparaît lors des conflits armés : pendant la première guerre mondiale, 1914-1918, c’est l’armée qui contrôle avant parution les contenus des journaux. Les quotidiens censurés peuvent paraître avec des passages ou des colonnes entières vides, invisibles pour le lecteur. La légitimité de la censure s’appuie sur le prétexte de ne pas renseigner l’ennemi sur l’état des troupes, leurs positions, leurs mouvements. L’expression «bourrage de crânes» est née. Et le Canard Enchaîné avec. On retrouve la censure sous l’Occupation, et ponctuellement pendant les évènements d’Algérie qui sont en fait la guerre d’indépendance. L’État exerce aussi sa censure avec des critères moraux, de bonnes mœurs, à travers la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Ce sont surtout les images qui choquent les Pères-la-pudeur de la censure, plus que les textes. Le tri est confié à une Commission de surveillance et de contrôle, qui peut décider l’interdiction pure est simple (l’hebdo Hara-Kiri et sa une «Bal tragique à Colombey, un mort» quand De Gaulle a passé l’arme à gauche), ou l’interdiction à l’affichage (à l’intérieur ou à l’extérieur des kiosques), voire l’interdiction de vente aux mineurs, quand il y a pour le pouvoir trop de violence, trop de poil, de cul ou d’homosexualité. Tarzan, trop nu, trop bestial, a ainsi été visé par la censure dans les années 50.

Pourquoi les journalistes n’entrent pas dans la résistance ?

Le syndicalisme des journalistes dans les médias pourrait servir à résister. À ancrer des résistances, à renforcer les garanties d’indépendance des journalistes, y compris vis à vis de leurs propres directions, comme le prévoit un texte qui a cours en Allemagne. Mais le syndicalisme des journalistes a une forte base corporatiste, et reste très lié aux salarié-e-s permanent-e-s des rédactions, les journalistes mensualisé-e-s. Les autres, les précaires, pigistes en proposition croissante, ou les correspondants locaux de presse qu’utilise la presse régionale, sont mal pris en compte par les syndicats en place. Ces salarié-e-s sont individualisés, souvent isolés, ne formant pas une communauté de travail, ne se rencontrant pratiquement jamais. Elles, ils privilégient des logiques de survie, abandonnant toute idée de faire valoir ses droits, de défendre des points de vue en conflit avec ses commanditaires. Des revendications d’indépendance qui pourraient vite virer à une mise à l’écart de ces précaires de la presse, sans soutien ni solidarité, donc sans capacité défensive pour établir un rapport de force favorable. Donc il vaut mieux se taire, faire gentiment ce qu’on demande et anticiper les axes porteurs en éliminant les sujets qui mettent en danger. Ou alors passer à l’action. Don’t hate the media, be the media !, dit le réseau Indymedia. Ce qui place l’information dans un rapport militant, hors de la logique du travail rémunéré. Ce qui ne gâche rien.

Compte-rendu de l’Université populaire
Syndicats nantais de la CNT, 22 janvier 2010.

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Le Dodo 09/02/2010 12:51


Article globalement juste même si parfois un peu caricatural.

Je préciserai qu'il existe des tentatives de journalistes pour braver l'autocensure. Prenons l'exemple des DNA, dont l'actionnaire Crédit Mutuel (encore minoritaire au capital mais pour combien de
temps) est mis en cause dans un article :

http://www.dna.fr/articles/201001/17/sa-banque-veut-mettre-une-famille-la-rue,region,000007388.php

Tout à fait d'accord sur l'idée qu'il faudrait un regroupement des précaires, comme le clame le pigiste Yan Kerveno :
http://www.lavoixdudodo.info/2009/11/06/il-faut-creer-un-mouvement-de-masse-des-pigistes-en-europe/

Mais pour l'instant dans le vide... Comment faire ?