Le bataillon des ombres

Publié le par la Rédaction

 

 

«Le commerce des rusés et le bonjour des simples», écivait René Char. On se croirait presque dans un vieux film noir des années 50, où Gabin serait un résistant taiseux, et où la Signoret s’apprêterait à te changer ton veston, pour que tu repartes tranquille. Wilkommen in Paris, Frank(3e)Reich, 2010. Retour sur trois jours de manifs et de rassemblements.

 

Samedi, le No Sarkozy Day fait un four. «Objectif : un million !», clamaient les facebookiens 2.0. À Paris, à peine deux mille personnes. Des t-shirts violets, les punks à chien de Bastille et des gens en noir qui se cherchent. Pas trop moyen de faire grand-chose vu l’ambiance techno-parade du moment. Rendez-vous est pris pour le lendemain.

Dimanche, à côté de la Santé, la manif anticarcérale est autant déclarée et autorisée que la veille. Environ deux cents personnes, cette fois, près du camion sono qui se dirige tranquillement vers la prison. Un des deux fumigènes allumés réussit à péter une vitre, le camion s’écarte de dix mètres du parcours autorisé ; moins de deux heures après le début du rassemblement et c’est l’hallali policier.

Au bas mot, cinq cents keufs. Quintuple rangée de CRS pour encadrer les cent dix personnes qui n’ont pas réussi à partir à temps, des petits groupes de quatre à cinq personnes restent à cinquante mètres, pour surveiller la tournure des événements sous l’œil matraqueur de rangées de civils au brassard orange. Manif autorisée : on se dit benoîtement que les copains vont être bons pour un contrôle d’identité, ce qui est déjà vertigineux vu le néant de la manif.

Les passants s’arrêtent. Dans ce huppé XIVe arrondissement, les vieux revenant de la messe et les touristes américains questionnent, s’indignent presque. Autant de flics pour ça, autant de flics pour rien. Les vieux et les touristes changent de trottoir pour ne pas avoir affaire aux brassards oranges, aux flashballs et aux tasers. Dès que les petits groupes à l’extérieur essaient de se rejoindre, une trentaine de civils débarque au pas de course.

Un car de panier à salade vient ramasser une première soixantaine de personnes. Deux heures plus tard, le reste de la manif autorisée y passe. Au vu de la présence policière, pas moyen de faire quoi que ce soit, sinon reculer face aux rangées de flics ; à peine 18 heures et la résignation semble l’emporter… On zigzague en vain dans le quartier espérant trouver des copains et échapper à la bleusaille.

Les coups de fil nous apprennent que le premier groupe aurait été envoyé au commissariat du XIe. On se retrouve à une vingtaine rue Ledru-Rollin, encore des flics en masse, attendant les renforts levés par le billet d’Indymedia — qui ne viendront pas plus que les fusils promis en 1936 par l’URSS aux républicains espagnols. Les premières rumeurs parlent de «garde à vue notifiée pour manifestation violente». Les flics en civil devant le comico foutent grave la pression. 21 heures, le délai légal pour un contrôle d’identité est passé, pas une des trente personnes qui se trouverait ici ne sort de chez les bleus.

Patienter et avoir les nouvelles du XIVe, de la Goutte d’or et de Clignancourt, où il semble que des copains soient aussi en garde à vue. Et de Riquet aussi, pas le commissariat banal, pas d’accueil au public, l’antichambre des services antiterroristes. Pour une manif autorisée. Dans les rires et les bières, essayer de préparer, sinon la riposte, du moins la suite ; et surtout, rencontrer de chouettes personnes en qui l’on peut avoir, de suite, naturellement confiance. Partager les blagues et l’alcool des simples.

Une stagiaire jeunette de l’AFP débarque, encore plus bleue que tous les flics vus depuis deux jours. Une demi heure plus tard, c’est la razzia, RTL, RMC, LCI, BFM, i>Télé. Du beau charognard en masse qui essaie de gratter autant que possible, qui veut des noms, filmer des mains de dos derrière une capuche et donne des leçons d’éthique [
«Il prononça même le mot de déontologie, qui paraît être le dernier de bien des professionnels, dans la médecine, dans le journalisme et dans la grande distribution.» Franz Bartelt, Chaos de famille.]. Qui se fait jeter mais qui s’acharne encore plus qu’un curé sur un enfant de chœur dans la sacristie d’un dimanche de Rameaux.

Du coup, on rentre dans le jeu, on surenchère, on les fait fantasmer en diable, on tente de négocier une tribune au Monde, une interview aux Grandes Gueules, la une de Libé, et de vendre le scoop de celle qui utilisa le caténaire comme sex-toy…

Minuit, une soixantaine de personnes toujours en garde à vue, on prend discrètement rencard pour le lendemain et le rassemblement de soutien.

Lundi, les nouvelles tournent sur internet. L’appel au rassemblement de soutien, non autorisé, a bien été repris. Espérer du monde. Savoir que ce ne sera pas simple. Que les flics seront au courant et le quartier bouclé. Parce que vu comment ça s’est passé la veille pour un truc déclaré et accepté…

Un lundi de début de printemps dans ce qui reste d’un quartier populaire parisien. Des vieux jouent aux boules, des amoureux s’embrassent au bord du canal, quelques groupes d’amis cassent la croûte. Des flics. Partout.

On croise des gens. Des regards qui se trouvent et se taisent. Économie de mots et de gestes indiquant les précautions à prendre et les rues à éviter. On maraude autour du point de rendez-vous, croisant des gens de la veille et d’autres inconnus, faisant mine de ne pas se reconnaître, rien de prémédité, ne pas trop se dévoiler, des flics partout, en tenue anti-émeute, en civil, en talkie-walkie, en patrouille, en recherche.

Des sourires aux terrasses de café. Parfois, quelques mots : «Non, pas par là !» Drôle d’impression pour un début de printemps parisien. Comme si, hors de tout lyrisme, nous étions de ces quelques. Peut-être juste l’intériorisation de la peur, la conséquence de ces trois jours, la fatigue et la tension accumulées ?

Refaire encore une fois le tour du quartier pour ce rassemblement qui n’eut finalement jamais lieu. Boire un café au soleil. Se sentir fort d’être là, parmi d’autres, tous autant discrets mais présents. Se dire que se préfigure peut-être le commerce des rusés dans le Paris de 2010.

Hors de toute référence, voir l’Occupant, en bleu. Partout.

Surtout, n’avoir rien à déclarer.

Et attendre.
 

 

Ubifaciunt - Article XI, 30 mars 2010.

 


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