La solution finale du problème des retraites

Publié le par la Rédaction

Modeste proposition pour empêcher les personnes âgées d’être à la charge de la collectivité et pour enfin les rendre utiles au public, par Jonathan Quick

 

C’est un sujet de tristesse, pour qui traverse une grande ville, que de lire sur les murs ce que de désinvoltes irresponsables y placardent ou y taguent : «La retraite à 60 ans», «Touche pas à ma retraite» et semblables billevesées, témoignant toutes du plus écœurant égocentrisme.

 

On pourrait croire qu’une pensée aussi rudimentaire reste nécessairement le triste privilège d’adolescents attardés, protégés du monde par des géniteurs omniprésents, mais on est forcé de constater que ce sont bien des adultes de tout âge, et même tout particulièrement de nombreux quinquagénaires et sexagénaires, qui expriment et soutiennent un point de vue aussi révoltant, témoignant d’un si faible degré d’esprit civique.

 

Il est vrai que ces auteurs anonymes peuvent tabler sur un effarant consensus, basé sur les plus dangereux préjugés : à savoir que l’être humain peut cesser un jour son activité laborieuse pour s’adonner ensuite à la paresse et à la jouissance (propos d’autant plus ridicule qu’à la fin de sa vie, toutes les forces nécessaires pour «profiter de la vie» l’ont déjà abandonné depuis longtemps, et qu’il n’est plus bon à accomplir les rêves creux dont le caractère illusoire n’avait servi qu’à le flatter pendant tout l’âge adulte), que cette possibilité constituerait même un «droit», et que la collectivité et notamment le monde de l’entreprise auraient à financer un si funeste dessein — autant d’illusions idéologiques issues de quelques décennies d’embellie économique depuis longtemps terminées et d’une vision du monde depuis longtemps obsolète.

 

C’est bien sûr avec ce fétichisme idéologique qu’il faut rompre si l’on veut aller plus loin, et aborder avec quelque lucidité la question des retraites.

 

Si l’actuel gouvernement a pris en France quelques initiatives fragmentaires, il se contente de jouer au matamore à peu de frais alors qu’il ne fait que ménager la chèvre et le chou. Or, comme le faisait observer notre ami le Florentin, «on châtie un simple délit, mais on récompense les grands crimes» ; et plutôt que de se faire mal voir de la population pour l’adoption de simples demi-mesures, qu’elle trouvera déjà excessives alors même qu’elles ne consistent qu’à louvoyer entre les anciens préjugés et les nouveaux besoins, il est préférable d’agir fermement et avec l’audace qui s’avère à la mesure du problème.

 

Comme l’écrivait Bruno Palier, l’un des jeunes universitaires les plus lucides à ce propos, il importe tout d’abord de redéfinir ce qui constitue «la classe la plus riche de France». Pour la pensée humaniste monolithique et vulgaire, issue des préjugés du dix-neuvième siècle, il s’agissait de capitalistes, d’actionnaires et d’autres bénéficiaires de boni faramineux. Or ces catégories sociales, considérées alors comme parasitaires, sont précisément celles qui font marcher la machine économique en y investissant leur fortune et, plus rarement, leur savoir-faire, tandis qu’il convient plutôt de qualifier de «riches» ceux qui se consacrent à une consommation improductive. S’agissant des riches, Palier est donc entièrement fondé à conclure qu’il ne s’agit pas d’une classe sociale, comme on croyait jusqu’ici, mais d’une tranche d’âge, et plus concrètement encore de la génération de ceux qui sont nés après guerre (considération qui nous permet de passer de la lutte des classes à une approche biologique, voire biopolitique de la question). En effet, les véritables privilégiés, enfin identifiés, «sont entrés sur le marché du travail en pleine croissance économique et n’ont pas eu de difficulté à trouver du boulot» : ainsi, et contrairement aux idées reçues, le privilégié est donc un travailleur, celui qui a eu la chance, plus ou moins imméritée, de trouver du travail, tout de suite et plutôt durablement (encore que dans cette tranche d’âge, il conviendrait d’excepter des régions entières, condamnées par la disparition de secteurs d’activité comme le textile, la métallurgie, la mine et l’industrie automobile). Privilégiée, cette génération l’était donc plus que toute autre puisqu’elle a été jusqu’à fanfaronner et à prétendre «faire la révolution» en mai 68 : ingratitude typique du nanti, qui ne se satisfait pas de sa condition, et qui réclame toujours plus. Non seulement ils avaient du travail, mais en plus ils voulaient «jouir sans entraves», voire «abolir le salariat» ! Comblée par le destin, cette génération a connu une «progression de salaires forte» et «un accès à l’immobilier extrêmement favorable dans un contexte d’inflation élevé» : voilà qui complète en effet le relevé de ses exorbitants privilèges. Et aujourd’hui, comme s’ils n’avaient pas déjà assez tiré sur la corde, les voilà qui «partent en retraite avec de bonnes pensions et un patrimoine», ce qui achève de révéler l’injustice de leur fortune puisque «ces gens-là refusent de participer à la solidarité collective qui nécessiterait aujourd’hui d’investir dans les jeunes». Les signes extérieurs de richesse sont ainsi clairement établis : le riche se lève tôt tous les matins, il prend les transports en commun et travaille toute la journée ; il est salarié et voit son salaire évoluer de 1 ou 2% par an, nettement moins certes que l’augmentation des prix, dont tout le monde a vu l’envolée depuis le passage à l’euro ; il a contribué héroïquement depuis quatre décennies à transférer la richesse nationale du salariat vers l’actionnariat, dans des proportions jamais vues jusqu’alors (la part de richesse nationale des salariés est passée de 74 en 1981 à 65% en 2009, augmentant le revenu du capital de 129 milliards supplémentaires), mais il «accumule un patrimoine», généralement en s’endettant sur 25 ans pour acquérir son propre domicile ; et, enfin, il touche une retraite, dont on prétend qu’elle s’élèverait en moyenne à 1.200 euros, ce qui doit même permettre de payer son loyer, si l’on habite dans la Creuse ou aux alentours de Maubeuge. C’est à Bruno Palier qu’on doit cette analyse à la fois fine et synthétique, permettant de dégager une nouvelle définition de la richesse, plus conforme au point de vue de notre système économique ; voici donc quelqu’un dont il convient de méditer les propos, et qui mérite d’être grassement rétribué par le MEDEF, s’il ne l’est pas déjà.

 

Une fois qu’on a soumis la définition de la richesse à cet utile aggiornamento conceptuel, il convient d’en tirer toutes les conséquences, et de ne pas s’arrêter en si bon chemin, les questions de société devant être abordées avec tout le courage approprié. L’activité économique, notamment, n’est pas un moyen, visant au bonheur du particulier, elle est au contraire son propre but, qu’en d’autres temps on aurait qualifié de sacré. Aussi, envisager l’existence d’individus improductifs, jouissant gratuitement de l’on ne sait quel subside, représente-t-il une hypothèse tout à fait aberrante, dont il faut se préserver. Les retraités sont à considérer exactement de la même façon que les mendiants, ils n’apportent aucune contribution au bien public et ils doivent conséquemment vivre de ce qu’ils ont amassé, ou de l’aide que leur apportent leurs proches, faute de quoi, inévitablement, le financement des retraites est condamné à apparaître comme insoluble : c’est en effet le paradoxe que l’on rencontre tant qu’on reste dans une approche purement comptable de la question. Or la comptabilité vient toujours trop tard, alors que les choix ont déjà été faits. C’est en amont que l’orientation est choisie, tandis que la comptabilité publique se contente ensuite de l’enregistrer.

 

Prenons l’état actuel de cette comptabilité. Étant généralement admis que la population de la France s’élève à environ 64 millions d’habitants, et que la part de la population dépassant l’âge de la retraite est d’environ 22% de cet ensemble, soit 15 millions d’habitants, bénéficiaires du minimum vieillesse inclus, partant d’autre part de l’hypothèse que la retraite moyenne semble se situer en-deçà de 1.200 € par mois, on peut évaluer l’impact global des retraites versées par an à environ 216 milliards d’euros. Les estimations les plus pessimistes envisagent un déficit des caisses de retraite de l’ordre de 40 milliards d’euros d’ici un petit nombre d’années, soit 18% de l’ensemble. Or, tous s’accordent pour constater que l’allongement de la durée du travail, le report de l’âge légal de la retraite et une augmentation supportable du taux de cotisation ne suffiraient qu’à éponger 40% de ce déficit. Sur un plan comptable, il s’agit d’un cul-de-sac indépassable : tous les efforts n’y suffiront pas, et de très loin. Certains commentateurs mal intentionnés, prisonniers d’une docilité idéologique fâcheuse, rappellent que les entreprises françaises ont jeté au chômage des millions de salariés qui ne cotisent plus, qu’elles emploient à bas prix des millions d’employés et d’ouvriers dans des pays lointains quasiment dépourvus de protection sociale, et que par ce biais, elles réalisent d’extraordinaires économies dont une simple fraction permettrait d’éponger l’absence de cotisation de ceux qui, ayant jadis perdu leur emploi, ne vivent plus que d’expédients : mais les argumentateurs peu respectueux de l’ordre des choses qui raisonnent ainsi ne peuvent être pris au sérieux puisque ce sont ceux qui se plaisent aussi à rappeler que le plan de sauvetage des banques annoncé par l’Élysée se chiffrait à une valeur totale de 360 milliards d’euros, soit à une dizaine d’années de déficit des retraites, oubliant que l’État escompte réaliser sur ces prêts un intérêt net probablement inférieur à 1%, ce qui représente tout de même 3,6 millions d’euros, tandis que le financement du troisième et du quatrième âge se fait en pure perte. De telles arguties reviennent à vouloir transférer sur l’activité économique les problèmes rencontrés par la population, alors qu’il est patent que l’activité économique ne peut prospérer qu’en reportant ses coûts de fonctionnement sur les finances publiques, et donc sur la population, de façon à préserver l’augmentation constante de ses profits.

 

La solution que je préconise consiste au contraire à prendre le problème par la racine, et une fois identifiée la cause, à la supprimer. Or, la cause, c’est de façon très évidente l’existence même de cette population improductive de vieillards, laquelle, considérée d’un point de vue scientifique et darwinien, n’est qu’une aberration monstrueuse. Le système de «protection sociale» ne peine à résoudre ses problèmes que parce qu’il les a tout d’abord inventés de toutes pièces, mais si l’on prend conscience que le problème est un faux problème, il cesse immédiatement d’en être un. La suppression pure et simple de cette population surnuméraire (à l’exception de celle des possédants) représenterait un gain annuel de l’ordre de 150 milliards d’euros, selon la limite d’âge qu’on déciderait d’appliquer à sa mise en œuvre : une belle somme qui pourrait dès lors, sous forme d’impôt puis d’aide aux entreprises, se voir utilement transférée à ces dernières.

 

Mon programme consiste donc à transformer cette population improductive en matière alimentaire. D’autres sociétés l’ont fait, certes dans une perspective différente, plus religieuse qu’économique (absorber le grand-père dans un bouillon revenait à s’incorporer sa sagesse et ses qualités, et non à faire des économies), mais le défi auquel nous devons faire face est le suivant : ce qu’on ne peut plus faire produire, on ne peut raisonnablement que le consommer, ceci étant l’ultime façon de le mettre à profit.

 

Mais nous ne préconisons pas d’appliquer une telle idée de façon désinvolte, bien au contraire. Par exemple, il importera d’emblée de gérer avec prudence ce parc alimentaire et de programmer un abattage à un rythme annuel dont la bonne proportion devrait se situer aux alentours de 80% des départs en retraite, de façon à laisser un peu de marge pour créer un fond de réserve en prévision de surchauffes démographiques.

 

Le terme d’abattage ne manquera pas de susciter des réticences, mais comme toujours en politique, lorsqu’on défend l’économie, le problème consiste à améliorer le message (par exemple en parlant d’effacement), et à réserver les formulations brutales au petit cercle des décideurs. Pourtant, ce terme d’abattage, tout le monde l’accepte sans sourciller tant qu’on l’applique à des millions de créatures néo-animales, fantômes confinés à une existence de quelques mois en batterie, gavés de drogues capables de leur faire atteindre le poids commercial en un minimum de temps avant de les massacrer à la chaîne ; les hommes n’aiment pas se comparer à leur origine animale, et revendiquent un traitement de faveur, mais ils oublient ce faisant que rien, dans une existence qui a accepté d’être gouvernée par l’économie marchande, ne saurait durablement en être préservé. Certes, les méthodes les plus violentes ne sont pas forcément les plus recommandables, et il peut certainement être préférable de laisser s’exercer le jugement objectif de l’argent, qui est et qui demeure le meilleur agent darwinien de la planète : selon le principe des trois «A», pas d’argent, pas d’aliments, pas d’avenir, une bonne partie du problème se résout d’elle-même. Mais cela, qui est déjà timidement à l’œuvre de nos jours, ne représente pas encore une solution suffisamment radicale. Il faudra, qu’on le veuille ou non, se décider pour des mesures plus adéquates encore.

 

À une époque où des communautés nationales entières, des pays, des États, sont jugés par des agences de notation, comment pourrait-on continuer à considérer une tranche de la population sous un angle disons humaniste, et pas selon les critères rationnels que l’économie a déjà répandus partout ailleurs ? Une fois qu’on a commencé un raisonnement, il faut le mener jusqu’à son terme. Nous n’aurons achevé notre tâche que lorsque tout le monde aura compris, et admis, que la vérité et l’erreur, la beauté et la laideur, la vie et la mort, ne sont pas déterminées par d’obscurs philosophes, mais par des institutions dûment mandatées et rétribuées pour trancher de tout, comme le font Fitch, Moody’s, A. M. Best, Standard & Poor’s et leurs semblables, haruspices vigilants du triomphe de l’économie marchande, dûment mandatés pour décider de l’avenir de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal ou de n’importe quels autres conglomérats géographiques, qui ne sont jamais que des fragments de matière devant assurer la circulation mondiale des capitaux [«Le théorème qui fonde ces expertises est connu : les marchés commandent aux États de se serrer la ceinture. Les acheteurs d’obligations sont seuls juges des plans d’austérité consentis par les gouvernements. Eux seuls décident s’il y a lieu ou non d’avoir confiance dans la capacité d’un État à rembourser sa dette.» (James K. Galbraith)]. Même s’ils n’ont pas vu venir la crise financière récente, démontrant ainsi leur cécité absolue, ces agences sont le point de référence que la circulation mondiale des capitaux s’est choisie, et leur déchéance serait aussitôt celle de l’ensemble du système : il ne saurait donc en être question. Ce sont au contraire ces spécialistes qui coteront bientôt l’introduction en bourse des nouvelles matières alimentaires dont il est question ici.

 

Même si nous restons acquis sans restriction aucune au projet que nous soumettons aux lecteurs (et surtout aux décideurs parmi eux), nous devons d’abord passer en revue quelques inconvénients inhérents à ce projet, avant d’en développer les nombreux avantages.

 

Pour faire face à la qualité inférieure de la viande âgée, les recettes auxquelles on peut recourir doivent être soigneusement sélectionnées afin de ne pas décevoir le consommateur. À notre avis, sans être nous-mêmes un fin cordon bleu, il nous semble que la priorité devrait aller aux méthodes culinaires qui attendrissent la viande. Ainsi pourrait-on recommander des cuissons allongées, en particulier le procédé de la marinade : la daube, le bourguignon, la carbonade, la persillade, la viande en gelée ou «miroton», bouillie ou «mode». Des variétés de pâté, aussi bien en croûte que de type samossa ou pirojki, si possible abondamment épicés, sont également recommandées, de même que des boulettes, mais surtout ni carpaccio, ni tartare. La France aura un rôle pilote à jouer, en donnant l’exemple et en asseyant sur sa traditionnelle compétence culinaire un nouveau concept original du fooding, à la pointe de l’ivresse moléculaire.

 

Dans ce registre, il conviendra bien sûr de respecter les prescriptions religieuses d’usage, et de réserver les vieillards hallal et kacher aux communautés dont ils sont issus, pour éviter de froisser la sensibilité communautaire. Entre chrétiens, l’œcuménisme qui domine de longue date simplifiera le travail, alors qu’il faudra distinguer entre sunnites et chiites. Ces distinctions auront certes un coût, mais elles entretiendront la paix sociale.

 

De la part du consommateur, un peu d’esprit civique sera requis. Il n’est bien sûr pas possible de produire du cœur de filet à partir d’un vieillard, mais manger pour le bien de la patrie ne vaut-il pas mieux que de flatter une gourmandise passablement décadente ? Et puis ce type de viande sera peu onéreux, et permettra de nourrir ceux qui de toute façon n’auraient jamais touché au carré d’agneau.

 

En revanche, les conséquences favorables sont innombrables : redressement immédiat de la pyramide des âges, diminution des charges sur les emplois actifs et maximisation du profit des entreprises qui en sont exemptées, mais aussi une foule d’autres conséquences dont nous donnons ici un rapide aperçu.

 

Par exemple, chacun s’accordera à reconnaître que le nombre phénoménal de vieillards croupissant dans des maisons de retraite où un séjour d’une semaine est suffisamment pathogène pour démoraliser et plonger dans la décomposition physique une personne jeune et bien portante ne peut constituer une situation à sauvegarder ; celui qui trouverait un moyen simple, équitable et peu onéreux de faire participer ces vieillards à la richesse commune mériterait si bien de l’intérêt public qu’on lui élèverait pour le moins une statue comme bienfaiteur de la nation. Mettre fin à cette déchéance, où le fait de se souvenir de son propre nom ou de fragments d’une comptine enfantine d’un autre âge passent pour une performance réjouissante, tirerait des larmes de compassion du cœur le plus sauvage et le plus inhumain, et c’est donc l’aube d’un nouvel humanisme, économiquement fondé, que nous proclamons ici. Je conjure d’ailleurs les hommes d’État d’extraction modeste, pour peu qu’il y en ait, et qui seraient tout d’abord opposés à ma proposition, s’ils ne regarderaient pas aujourd’hui comme un grand bonheur d’avoir été vendus comme viande de boucherie à l’âge de soixante ans, de la manière que je prescris, et d’avoir ainsi évité toute la série d’infortunes par lesquelles leurs aînés passaient jusqu’ici, toutes ces années passées entre momies incontinentes comme si l’enfer était descendu sur terre pour les châtier du péché originel. D’un cœur sincère j’affirme être prêt à accepter un tel sort, si d’aventure, une fois parvenu à cet âge, mes moyens personnels m’imposaient de dépendre d’une retraite, et ne me permettaient pas de vivre de mes divers loyers, intérêts du capital et retraites surcomplémentaires privées.

 

Autre avantage indéniable de ma proposition, cette fois sur un plan écologique, dans la droite ligne du commerce équitable : la production de viande sera massivement relocalisée. Finie, l’importation de bœuf argentin ou de lapin chinois.  Par la diminution drastique des transports intercontinentaux sous température dirigée, la réduction des gaz à effet de serre fera un grand pas en avant. De plus, l’élevage animal pourra fortement diminuer, sauvant ainsi d’importantes surfaces actuellement consacrées exclusivement à nourrir les animaux d’élevage : on imagine l’impact sur l’empreinte écologique des pays concernés !

 

Mais si les élevages animaux pourront diminuer, il n’en résultera pas pour autant un degré supérieur de désertification des campagnes, car les maisons de retraite, devenues maisons de retrait, pourraient y être implantées de façon plus systématique que de nos jours, de façon à préparer, au bout de quelques mois d’indolence intensive, un rapprochement réel avec les fameuses racines qui semblent enchanter une majorité de nos concitoyens, lorsqu’ils rêvent de villages silencieux où aucun contact ne vient troubler leur existence quotidienne. De plus, la création locale de CRA (Cimetières Ruraux d’Adoption) pourra elle aussi contribuer à reconstituer un peu de tissu social dans les villages et à y créer des emplois diversifiés (gardiens de maison de retrait, personnel des entreprises de transformation alimentaire, agents d’ambiance dans les CRA dont la devise sera : ubi radix, ibi patria, là où je retrouve mes racines, là est ma patrie). Tout ce qui a trait à la mort serait ainsi presque intégralement écarté des agglomérations urbaines et donc de l’expérience vécue de la population, qui en oublierait quasiment l’existence, et qui par conséquent acceptera plus facilement encore les conditions qui lui sont faites pour une vie qu’elle ne percevra plus comme limitée, périssable et fugace.

 

L’exécution du projet pourra être confiée à l’industrie alimentaire existante, puisque les actionnaires de cette activité, après avoir sucé la moelle de leurs salariés, semblent les mieux qualifiés pour traiter le reste de leur dépouille, tandis que les maisons de retrait passeront contrat avec l’industrie mentionnée ci-dessus afin d’obtenir, avec le soutien de fonds versés par des Caisses de Retraite enfin bénéficiaires, une indemnité de dédommagement après une première (et dernière) période de séjour de six mois. L’accélération du roulement de leurs pensionnaires sera ainsi compensée et cela leur permettra de jouer de façon profitable leur rôle de préparation à la disparition.

 

La coopération entre CRA, Maisons de retrait, Caisses de Retraite et industrie de transformation alimentaire aura évidemment besoin d’une autorité de tutelle, pour éviter toute dérive. Tout salarié ayant été, dans son travail, une sorte de combattant, il paraît tout à fait plausible d’envisager à ce titre le Ministère des Anciens Combattants comme étant l’administration la mieux placée.

 

Autre source d’économie : dans certains pays, la sécurité sociale participe actuellement jusqu’à 50% aux dépenses occasionnées par le séjour en maison de retraite, sur des périodes fort prolongées. En Allemagne, par exemple, on pourrait envisager du fait du raccourcissement de ce séjour une économie annuelle de l’ordre de 60 milliards d’euros sur une année.

 

Enfin, les personnes consacrées à l’alimentation fourniront gratuitement d’autres substances qu’alimentaires. La peau, plus elle est fânée et flétrie, pourra par exemple fournir de splendides abats-jour pour lampes de chevet à l’ancienne. Avec la graisse des plus gros on pourra enfin produire ce savon qui n’avait pas été réalisé dans de précédentes expérimentations. Quant aux ossements, ils deviendront des touches de piano électrique ou des carcasses de téléphones portables : je ne téléphone plus à ma grand-mère, mais grâce à ma grand-mère. Enfin, les cheveux peuvent être employés de façon multiple, comme chacun sait, et l’ensemble de ces produits naturels pourra réduire utilement l’artificialisation actuelle de la vie.

 

Dans le domaine de l’industrie des services, on peut aussi envisager de nombreux produits dérivés.

 

Il sera judicieux de fournir aux familles des éléments d’apaisement devant une disparition accélérée de leurs aïeux. Certes, dans le monde moderne, les vieillards n’ont plus à jouer le rôle de référence qui longtemps a été le leur, et, à vrai dire, ils n’ont plus de rôle à y jouer du tout, ne produisant plus rien et ne consommant que peu ; mais cet effacement presque complet de leur rôle social n’a pas encore été jusqu’à supprimer de part en part l’image qu’en conservent leurs descendants. Il y aura donc lieu, pour un certain temps en tout cas, de gérer les traumatismes qui découlent de la suppression accélérée des vieillards avec l’aide d’une assistance psychologique adéquatement formée : après tout, les psychologues sont là pour faire passer ce qui a du mal à le faire, à quoi d’autre pourraient-ils servir ? On peut cependant, pour limiter ce type de dépenses, compter sur la prodigieuse croissance de la solitude dans notre pays, puisqu’on a appris récemment que «dans les faits, ce sont 4 millions de Français qui affirment n’avoir que deux ou trois conversations par an avec autrui» (Le Parisien du 1er juillet 2010) : ceux-là ne risquent pas de regretter quelqu’un, et préfèreront vivre des histoires familiales sur le petit écran. Pour les autres, qui ressentiraient encore quelque besoin de relations avec des têtes blanches, on peut prévoir la fourniture de collections d’images holographiques avec calendrier d’affichage incorporé (à l’occasion des fêtes rituelles, anniversaires, baptêmes, mariages, fêtes de fin d’année) de façon à adoucir la douleur d’avoir vu disparaître le vieillard. Une modeste indemnité financière lors de la suppression du vieillard viendra également conserver le chagrin dans des proportions supportables, et les familles les plus pauvres possèderont enfin quelque chose de valeur, un bien commercialisable qui leur apportera temporairement un petit réconfort matériel.

 

Dans la série des compensations, on peut aussi imaginer des vieillards-témoins, dont on peut louer la présence, et dont un seul, ainsi dosé, remplacerait facilement quelques dizaines de grands-pères ou de grands-mères. Ces acteurs disposeront d’un répertoire approprié, et pourront probablement fournir des conversations plus évoluées que celles que l’on observe généralement dans les familles. Pour le reste, l’humanité sera enfin conforme à l’image qui en est montrée à la télévision et dans la publicité : des animaux jeunes, dynamiques, positifs et entreprenants. Malgré les louables efforts de certains vieillards (que l’on peut voir revêtir une casquette de base-ball inversée et évoluer en rollers à travers les paysages urbains), la réalité biologique peine forcément à suivre les impératifs de l’imagerie officielle, et c’est pourtant celle-ci qui compte, bien plus que celle-là. L’adéquation de l’une avec l’autre est cette sorte de miracle de l’époque contemporaine que nous devons rechercher à tout prix, et notre proposition s’inscrit efficacement dans une telle perspective.

 

Bref, je ne vois guère ce qu’on pourrait objecter à ma proposition. Comme tant d’autres technocrates, je me suis épuisé des années durant à proposer des théories vaines, futiles et utopiques, et j’avais perdu tout espoir de succès quand, par bonheur, je suis tombé sur l’idée de ce plan qui, bien que complètement nouveau, possède quelque chose de solide et de réel, n’exige que peu d’efforts et aucune réelle dépense, et peut être entièrement exécuté par nous-mêmes. Même des critiques aussi indomptables que M. Gore et que M. Hulot seront forcés d’admettre que la solution que je préconise ici réunit toutes les conditions d’un recentrage sur une économie locale, et d’un réel progrès par rapport aux excès de la mondialisation. Le genre humain, et le vieux en particulier, sont des produits qui ne connaissent aucune région spécialisée, c’est leur principale qualité, on vieillit sous tous les cieux, et partout on peut cesser de vivre. Le coût de l’effacement et de la transformation du vieux, il est vrai, n’est pas le même partout, mais ici il ne s’agit plus, ici, de faire du profit à partir d’un coût de revient, il n’est question que d’éviter de dépenser à fonds perdus, et de consumer ce qui est déjà sorti du cycle économique, et que par ce biais on peut y ramener.

 

À ceux qui verraient ici une forme de ségrégation ou de racisme anti-vieux, je n’ai aucune peine à répondre qu’il n’en est rien, puisque mon programme ne porte que sur les individus âgés des classes sociales les plus modestes, où l’individu âgé, peu enrichi par une formation particulière du temps de sa jeunesse et généralement épuisé par les décennies qui ont suivi, ne présente plus aucun intérêt pour la société, ni même pour lui-même (il suffit d’écouter nos vieillards, au lieu de déraisonner à leur sujet : la mort leur est une délivrance). S’agissant des classes aisées, mon programme comportera évidemment une mesure dite de «bouclier sénescent», afin de protéger les personnes qui gèrent encore des actifs importants, et de ne pas mettre en danger des capitaux, quand ils sont encore attachés à une personne.

 

Ce n’est certes pas un nouveau monde dans le plein sens du terme que nous préconisons ici, mais en tout cas nous nous en rapprochons grandement. La généralisation de la loi de la valeur aux différents pans de l’existence humaine qui n’en avaient pas jusqu’ici profité est une tâche exaltante, à laquelle nous nous félicitons de contribuer dans la mesure de nos modestes moyens. Quand la vie entière est sacrifiée au profit, ce serait assurément un outrage que d’en préserver la mort.

 

Les Amis de Némésis, 5 septembre 2010.

 


Publié dans Colère ouvrière

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Jeff 06/09/2010 22:45



Pour être Quick, Jean-Pierre Baudet n'en reste pas moins lourdingue dans sa pénible imitation de Swift. Ce type d'humour est dépassé et n'amuse plus que les pro-situs blanchis sous le harnais.
Quant à moi, même après boire, cet humour réchauffé me laisse froid, pas vous ?