La question de l'organisation pour l'I.S.

Publié le par la Rédaction

La question de l’organisation pour l’I.S. (avril 1968)

1 – Tout ce qui est connu de l’I.S. jusqu’à présent appartient à une époque qui est heureusement finie (on peut dire plus précisément que c’était la «deuxième époque», si l’on compte comme une première l’activité centrée sur le dépassement de l’art, en 1957-1962).

2 – Les nouvelles tendances révolutionnaires de la société actuelle, si elles sont encore faibles et confuses, ne sont plus reléguées dans une marge clandestine : cette année elles paraissent dans la rue.

3 – Parallèlement, l’I.S. est sortie du silence ; et doit — en termes stratégiques — exploiter maintenant cette percée. On ne peut empêcher la vogue, ici et là, du terme «situationniste». Nous devons faire en sorte que ce phénomène (normal) nous serve plus qu’il ne nous nuira. «Ce qui nous sert», c’est à mes yeux indistinct de ce qui sert à unifier et radicaliser des luttes éparses. C’est la tâche de l’I.S. en tant qu’organisation. En dehors de ceci, le terme «situationniste» pourrait vaguement désigner une certaine époque de la pensée critique (c’est déjà assez bien d’avoir inauguré cela), mais où chacun n’est engagé que par ce qu’il fait personnellement, sans référence à une communauté organisationnelle. Mais tant que cette communauté existe, elle devra réussir à se distinguer de ce qui parle d’elle sans être elle.

4 – On peut dire, relativement aux tâches que nous nous sommes déjà reconnues précédemment, qu’il faut mettre l’accent actuellement moins sur l’élaboration théorique — à poursuivre — que sur sa communication : essentiellement, sur la liaison pratique avec ce qui apparaît (en augmentant vite nos possibilités d’intervention, de critique, de soutien exemplaire).

5 – Le mouvement qui commence pauvrement est le début de notre victoire (c’est-à-dire de la victoire de ce que nous soutenions et montrions depuis plusieurs années). Mais cette victoire ne doit pas être «capitalisée» par nous (chaque affirmation d’un moment de la critique révolutionnaire, à ce sens, en appelle déjà — au niveau où elle est — à cette exigence que toute organisation cohérente avancée sache se perdre elle-même dans la société révolutionnaire). Dans les courants subversifs actuels et prochains, il y a beaucoup à critiquer. Il serait très inélégant que nous fassions cette nécessaire critique en laissant l’I.S. au-dessus d’elle.

6 – L’I.S. doit maintenant prouver son efficacité dans un stade ultérieur de l’activité révolutionnaire — ou bien disparaître.

7 – Pour avoir des chances d’atteindre cette efficacité, il faut voir et déclarer quelques vérités sur l’I.S., qui évidemment étaient déjà vraies auparavant : mais, dans le stade présent, où ce «vrai se vérifie», il est devenu urgent de le préciser.

8 – L’I.S. n’ayant jamais été considérée par nous comme un but, mais comme un moment d’une activité historique, la force des choses nous mène maintenant à le prouver. La «cohérence» de l’I.S., c’est le rapport, tendant à la cohérence, entre toutes nos thèses formulées ; entre elles et notre action ; ainsi que notre solidarité pour les questions (beaucoup, mais non toutes) où quelqu’un de nous doit engager la responsabilité des autres. Ce ne peut être la maîtrise garantie à quiconque, qui serait réputé avoir si bien acquis nos bases théoriques qu’il en tirerait automatiquement la bonne conduite indiscutable. Ce ne peut être l’exigence (encore moins la reconnaissance) d’une excellence égale de tous sur toutes les questions ou opérations.

9 – La cohérence s’acquiert et se vérifie par la participation égalitaire à l’ensemble d’une pratique commune, qui à la fois révèle les défauts et fournit les remèdes — cette pratique exige des réunions formelles arrêtant les décisions, la transmission de toutes les informations, l’examen de tous les manquements constatés.

10 – Cette pratique réclame à présent plus de participants dans l’I.S., pris parmi ceux qui affirment leur accord et montrent leurs capacités. Le petit nombre, assez injustement sélectionné jusqu’ici, a été cause et conséquence d’une surestimation ridicule «officiellement» accordée à tous les membres de l’I.S., du seul fait qu’ils le sont, alors même que beaucoup n’avaient nullement prouvé des capacités minimum réelles (voir les exclusions depuis un an, garnautins ou Anglais). Une telle limitation numérique pseudo-qualitative augmente exagérément l’importance de toute sottise particulière, en même temps qu’elle la suscite.

11 – Un produit direct de cette illusion sélective, à l’extérieur, a été la reconnaissance mythologique de pseudo-groupes autonomes, situés glorieusement au niveau de l’I.S., alors qu’ils n’en étaient que les débiles admirateurs (donc, forcément, à court terme, les malhonnêtes détracteurs). Il me semble que nous ne pouvons pas reconnaître de groupe autonome sans milieu de travail pratique autonome ; ni la réussite durable d’un groupe autonome sans action unie avec les ouvriers (sans bien sûr que ceci retombe au-dessous de notre Définition minimum des organisations révolutionnaires). Toutes sortes d’expériences récentes ont montré le confusionnisme récupéré du terme «anarchiste», et il me semble que nous devons partout nous y opposer.

12 –J’estime qu’il faut admettre dans l’I.S. la possibilité de tendances à propos de diverses préoccupations ou options tactiques, à condition que ne soient pas mises en question nos bases générales. De même, il faut aller vers une complète autonomie pratique des groupes nationaux, à mesure qu’ils pourront se constituer réellement.

13 – Au contraire des habitudes des exclus qui, en 1966, prétendaient atteindre — inactivement — dans l’I.S. une réalisation totale de la transparence et de l’amitié (on se trouvait presque gênés de juger leur compagnie ennuyeuse), et qui corollairement développaient en secret les jalousies les plus idiotes, les mensonges indignes de l’école primaire, les complots aussi ignominieux qu’irrationnels, nous devons n’admettre entre nous que des rapports historiques (une confiance critique, la connaissance des possibilités ou limites de chacun), mais sur la base de la loyauté fondamentale qu’exige le projet révolutionnaire qui se définit depuis plus d’un siècle.

14 – Nous n’avons pas le droit de nous tromper dans la rupture. Nous devrons nous tromper encore dans l’adhésion — plus ou moins fréquemment — : les exclusions n’ont presque jamais marqué un progrès théorique de l’I.S. (nous ne découvrions pas à ces occasions une définition plus précise de ce qui est inacceptable — le côté surprenant du garnautisme tient justement au fait qu’il était une exception à cette règle). Les exclusions ont été presque toujours des réponses à des pressions objectives que les conditions existantes réservent à notre action : ceci risque donc de se reproduire à des niveaux plus élevés. Toutes sortes de «nashismes» pourraient se reformer : il s’agit seulement d’être en état de les détruire.

15 – Pour accorder la forme de ce débat à ce que je crois devoir être son contenu, je propose que ce texte soit communiqué à certains camarades proches de l’I.S. ou susceptibles d’en faire partie, et que nous sollicitions leur avis sur cette question.

Guy Debord


Note ajoutée en août 1969
Ces notes d’avril 1968 étaient une contribution à un débat sur l’organisation, qui devait alors commencer parmi nous. À deux ou trois semaines de là, le mouvement des occupations, qui fut évidemment plus agréable et plus instructif que ce débat, nous força de le repousser.
Seul le dernier point avait été tout de suite approuvé par les camarades de l’I.S. Ce texte donc, qui n’avait certes rien de secret, n’était même pas exactement un document interne. Cependant, vers la fin de 1968, nous avons constaté que des versions tronquées, et sans date, en avaient été mises en circulation par quelques groupes gauchistes, je ne sais dans quel but. L’I.S. a estimé en conséquence qu’il fallait publier dans cette revue la version authentique.
Quand notre discussion sur l’organisation put être reprise, à l’automne de 1968, les faits avaient marché très vite, et les situationnistes adoptèrent ces thèses, qui en ressortaient confirmées. Réciproquement, l’I.S. a su agir en mai d’une manière qui répondait assez bien aux exigences qu’elles avaient formulées pour l’avenir immédiat.
Je crois qu’il faut ajouter une précision, au moment où ce texte connaît une diffusion plus vaste, pour éviter un contresens sur la question de l’ouverture relative demandée pour l’I.S. Je n’ai proposé ici aucune concession à «l’action commune» avec ceux des courants semi-radicaux qui peuvent déjà chercher à se former ; ni surtout l’abandon de notre rigueur dans le choix des membres de l’I.S. et dans la limitation de leur nombre. J’ai critiqué un mauvais usage abstrait de cette rigueur, qui pourrait aboutir au contraire de ce que nous voulons. Les excès, admiratifs ou subséquemment hostiles, de tous ceux qui parlent de nous en spectateurs intempestivement passionnés, ne doivent pas trouver leur répondant dans une «situ-vantardise» qui, parmi nous, aiderait à faire croire que les situationnistes sont des merveilles possédant effectivement tous dans leur vie ce qu’ils ont énoncé, ou simplement admis, en tant que théorie et programme révolutionnaires. On a pu voir, depuis mai, quelle ampleur a pris ce problème, et quelle urgence.
Les situationnistes n’ont pas de monopole à défendre, ni de récompense à escompter. Une tâche, qui nous convenait, a été entreprise, maintenue bon an mal an et, dans l’ensemble, correctement, avec ce qui se trouvait là. L’actuel développement des conditions subjectives de la révolution doit mener à définir une stratégie qui, à partir des données différentes, soit aussi bonne que celle que l’I.S. a suivie en des temps plus difficiles.
G.D.
Internationale situationniste no 12, septembre 1969.


Publié dans Debordiana

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