La police travaille à Grenoble

Publié le par la Rédaction

Les nuits dernières dans le quartier Villeneuve

 

Dans la nuit de jeudi à vendredi, deux hommes soupçonnés d’avoir participé au braquage du casino d’Uriage sont pris en chasse par la police, des coups de feu sont échangés. Ils sont finalement rattrapés par la police Galerie de l’Arlequin. L’un d’eux parvient à s’enfuir. L’autre s’écroule, mort, une balle dans la tête, à quelques mètres de chez lui.

 

Pendant le reste de la nuit, les flics se prennent toutes sortes d’objets volants plus ou moins identifiés en provenance des immeubles. Selon le Daubé, fait odieux, des menaces de mort sont même lancées à l’intention des fonctionnaires. Un hélico dépêché de la région lyonnaise tourne et balaye le quartier de son projecteur.

 

 

Vendredi matin le quartier est bouclé pour que des perquisitions puissent avoir lieu Galerie de l’Arlequin. Les flics se protègent entre eux : la BAC protège ceux qui perquisitionnent, les gendarmes mobiles protègent la BAC, etc.

 

Vendredi soir, la colère s’est encore exprimée. Des dizaines de caisses ont brûlé, le tram et ses arrêts ont été caillassés, et des projectiles ont encore pris leur envol en direction des policiers, qui restaient stationnés aux alentours de l’avenue Marie Reynoard, sans oser avancer plus. Vers quatre heures du mat’, l’hélico encore présent quittait les lieux et ça semblait se calmer un peu.

 

Ce samedi matin, sur Rance Info, seuls les témoignages de personnes pleurant leur voiture calcinée sont diffusés. Une journaliste de Rance Bleu Isère nous affirme même que «tous les habitants le disent : ce soir ils restent cloitrés chez eux car ils craignent de nouvelles échauffourées».

 

Ce n’est pas ce que j’ai vu hier soir : de nombreuses personnes ne participant pas directement aux affrontements étaient dehors jusqu’à tard dans la nuit, manifestement du côté des jeunes en colère, visant l’hélico avec un lance-roquette imaginaire.

 

 

Dans les médias, le discours dominant distille l’idée que la mort du jeune homme était méritée. Il faut bien que tout le monde comprenne que si on pense à prendre la thune là où elle est, c’est une balle dans la tête et c’est normal. Jean Philippe, procureur de la république de Grenoble, parlait hier de «truand» et disait dans le micro que «les victimes principales de cet incidents sont les policiers».

 

Pendant ce temps-là, chez les Bettencourt-Sarkozy-UMP, on continue de brasser illégalement des millions sans trop risquer une balle perdue. Ce qui s’est passé à la Villeneuve n’est pas une bavure, c’est l’expression limpide d’une justice de classe.

 

Nuit de samedi-dimanche 
Entre minuit et une heure nous avons fait un petit tour en voiture dans Grenoble. Résultat : 
— Gros déploiement place Félix-Poulet (10 fourgons). Flics décontractés.
— Énormes déploiements aux entrées de la Villeneuve. Hélico dans les airs. On est passé dans la rue qui sépare le quartier de la Bruyere et on pas été deçus. Une centaine (à la louche) de flics rien que sur cet axe. Fouille de toutes les voitures sans trop de politesse. Plusieurs groupes avec boucliers aux alentours de l’arret de tram, comme si ils n’étaient pas entrés dans la galerie de l’Arlequin.

 

Indymedia Grenoble, 17 juillet 2010.

 

 

 

 

«Dix-neuf personnes étaient en garde à vue dimanche en fin de matinée à Grenoble après les violences de la nuit de vendredi à samedi dans le quartier populaire de la Villeneuve, a annoncé la police.» 

Leur presse (Reuters), 18 juillet.

 

 

 

 

Hortefeux à Grenoble : chronique d’un non-événement

 

Après une nuit d’émeute dans le quartier de la Villeneuve, le ministre de l’Intérieur, Hortefeux, était attendu dans l’après-midi à Grenoble. Les médias l’avaient annoncé ce matin (17 juillet). France Info, au réveil, faisait du fait-divers sanglant de la veille un de ses plus gros titres. Deux jours que Grenoble est le centre de l’attention médiatique après un braquage de Casino qui s’est conclu par la mort d’un jeune de la Villeneuve, abattu d’une balle dans la tête par la police. Cette fois encore, le ministre décide de se déplacer pour annoncer qu’il va rétablir «l’ordre public et l’autorité de l’État», et augmenter les effectifs de flics. Rien de surprenant, ni de très intéressant. Mais au fond, le déplacement du ministre de l’Intérieur sur les lieux d’une émeute ça vaut quand même le coup d’œil. Un spectacle politico-médiatico-policier, à deux pas de chez vous !

 

14h. Commissariat de Grenoble. Le ministre et sa délégation viennent d’arriver. Des berlines, des costards, des oreillettes et du bleu partout : gendarmes, nationaux, CRS, GIPN, BAC, civils… On sent la tension et le poids des regards pas très bienveillants. Une meute de journalistes précédés de costards-cravates se dirige d’un pas décidé vers l’entrée du comico. J’aperçois Michel Destot, maire de Grenoble, et, semble-t-il, Albert Dupuy, préfet de l’Isère. Je gare mon vélo et je les suis.

 

Dans le hall du comico, ça bouchonne. Une grosse quinzaine de journalistes dont huit cameramen. Des politicards locaux, dont Destot et De San Nicolas (UMP). Quelques curieux. Le public habituel d’un commissariat. Et bien sûr des flics, en pagaille ! Les gros bras de la BAC déboulent au trot arborant de beaux gilets pare-balles. Ils s’arrêtent pour serrer la paluche des huiles de la préfecture et de la mairie. Quelques échanges d’amabilités. À les voir parader et être salués en vrais héros, on en oublierait presque que la BAC est une bande (armée) de criminels. Il y a deux nuits, l’un d’eux a tiré (à la tête) pour tuer du délinquant. Ça a marché. Un des deux présumés braqueurs est mort pour quelques euros dérobés dans un lieu où se pratique tous les jours du racket légal (un casino). Sans doute sera-t-il blanchi pour ce crime ? L’IGPN, le service d’inspection de la police nationale (aussi appelé «Police des polices»), dont la principale fonction est de couvrir les poulets qui assassinent a déjà pondu son rapport. Verdict : légitime défense.

 

14h15. Les journalistes restent sur le qui-vive, le ministre peut paraître à tout moment. Ça serait balo de manquer une bonne image. Deux dames, la soixantaine, m’interpellent. Elles veulent savoir s’il sera possible de parler au ministre. Elles ont des choses à lui dire. Dans leur quartier (Europôle), les voitures brûlent aussi et «il faut faire quelque chose». Quelques minutes plus tard, je les vois avec Destot, suintant la démagogie, qui les encourage à aller faire leurs doléances auprès de son sbire. «Vincent, ces dames me disent qu’elles ont vu des voitures brûler derrière Europôle, prenez note !» Je me renseigne auprès des journalistes : «Quel est le programme ?» «Le ministre doit se rendre à la Villeneuve et puis après à la Préfecture où il y aura un point presse.» J’apprends alors que la plupart des journalistes n’ont pas trop à se préoccuper du parcours puisqu’une belle estafette jaune (VFD) avec chauffeur a été mise à leur disposition. Les journalistes sont gracieusement pris en charge par les responsables du protocole. Tels des touristes en mode safari photos, ils n’ont qu’à grimper dans l’estafette qui les conduit sur les lieux des émeutes. Un journaliste de dire quand même, mi-cynique, mi-fataliste : «on est embedded» (en référence aux méthodes d’enrégimentement des journalistes utilisées en Irak par l’armée américaine).

 

14h30. Direction Villeneuve. La voiture du ministre et toute son escorte arrivent dans le quartier. Ouvrent la marche, les véhicules du GIPN, dont un véritable fourgon blindé (type fourgon de la Brinks) noir avec les lettres GIPN peintes en jaune. Du lourd ! Une halte d’une dizaine de minutes au commissariat du quartier. Devant les caméras, et sous haute protection, le ministre fait quelques mètres derrière le comico pour constater furtivement les traces des affrontements. Postés devant le comico, nous ne voyons pas ce qui se passe derrière. Nous l’apprendrons par le reportage de France 3. À sa sortie du comico, toute la petite troupe s’affaire autour du ministre pendant qu’un photographe (de la police !?) nous prend ostensiblement en photo. Brèves déclarations et toute la petite troupe saute dans les véhicules et se met en mouvement pour aller … quelques dizaines de mètres plus loin, rue Marie Reynoard. Nouvelle halte … de 2 minutes cette fois. Une voiture de la BAC se poste sur le parking essayant de faire croire qu’ils sécurisent les lieux. Et hop tout le monde en voiture. Direction la Préfecture. Les quelques habitant.e.s du quartier présent.e.s n’en reviennent pas. «À quoi ça rime tout ça ?» «S’ils veulent venir parler aux gens d’ici, c’est là-bas (montrant le cœur du quartier, galerie de l’Arlequin) qu’il faut aller.» «Ça ne peut qu’attiser la colère.» Les médias parlent de «visite-éclair». On peut en effet difficilement faire plus court.

 

 

La conférence de presse a mis un terme à tout ce cirque. Le ministre est venu, mais il ne s’est rien passé à Grenoble aujourd’hui. Un non-événément, majeur. Mais une belle opération de communication, savamment orchestrée. L’occasion de mettre une nouvelle couche de discours sécuritaire. L’occasion pour le ministre de la police de témoigner tout son soutien à ses troupes d’assassins. L’occasion inespérée pour Destot de vendre son «Grenelle de la sécurité urbaine» qu’il réclame depuis un moment. Et l’occasion pour les flics de se poser en victimes, attaqués par des gens qui utilisent des armes à feu avec l’intention «de tuer du policier», comme le dit Brigitte Julien, directrice départementale de la Sécurité publique. Chose nouvelle à Grenoble que l’usage d’armes à feu dans les émeutes urbaines. Certes. Mais à la différence des flics, les «voyous», comme aiment à les appeler Hortefeux, n’ont eu que l’intention de tuer. Les flics, eux, ont non seulement eu l’intention de tuer, mais ils tuent. Dans la nuit de jeudi à vendredi, ils ont tué. Reste donc encore un peu de chemin à faire aux voyous pour égaler les performances des policiers. Ils pourront alors peut-être eux aussi essayer de passer pour des victimes. Mais ce n’est pas gagné ! 

 

Indymedia Grenoble, 18 juillet.

 

 

 

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