La Mariée infidèle

Publié le par la Rédaction


Et moi qui, sans m’en douter,
L’ai menée à la rivière !
Je croyais qu’elle était fille,
Mais elle avait un mari.
Pour la nuit de la Saint-Jacques,
Tout paraissait convenu.
Sitôt les lampes éteintes
Et les grillons crépitant,
Au dernier tournant des rues
J’ai touché ses seins dormants
Mais vite éveillés pour moi,
Grappes de jacinthe écloses.
L’amidon de son jupon
Me crissait dans les oreilles
Comme une pièce de soie
Quand dix couteaux la déchirent.
Sans clair de lune à leurs cimes,
Les arbres se font plus hauts.
L’horizon des chiens aboie
Loin, très loin de la rivière.
Passés les mûres sauvages,
Les épines et les joncs,
Elle a défait ses cheveux,
Aplani pour nous la rive.
J’ai enlevé ma cravate.
Elle a enlevé sa robe.
Moi, ceinture et revolver.
Elle, ses quatre corsages.
Odorant nard, coquillages,
Rien ne se peut voir si fin.
Ni le miroir sous la lune
N’éblouit de cet éclat.
Ses cuisses, qui m’échappaient
Comme des poissons surpris,
C’était le feu tout entier,
Et aussi la fraîcheur même.
Cette nuit-là, j’ai couru
Dans le meilleur des chemins,
Montant pouliche de nacre,
Sans étriers et sans brides.
Je n’ose dire, étant homme,
Les choses qu’elle m’a dites.
Le grand jour de la raison
M’incite à plus de réserve.
Je la ramenai salie
Par les baisers et le sable.
Contre le vent bataillaient
Les iris et leurs épées.
Tel que je suis, je dois vivre :
Comme un gitan authentique.
J’offris un beau nécessaire
De couture, en paille rase.
Et je n’ai donc pas voulu
Devenir amoureux d’elle,
Parce qu’étant mariée
Elle a dit qu’elle était fille,
En venant vers la rivière.

[Traduction en vers heptamètres d’un poème de Federico Garcia Lorca, adressée le 27 juillet 1988 à Antónia (Toñi) Lopez-Pintor avec ces quelques mots : «Chère Toñi, J’espère que cette traduction de La Casada infiel te plaira. J’y vois maintenant beaucoup de ressemblances avec la belle et triste histoire d’un serveur mexicain en 1979 (le gitan ne s’en est jamais remis). Fidèlement, Guy.» Cette traduction de La Casada infiel a été publiée en juillet 2004 dans Trois arbres ils ont abattus, suivi du Romancero gitan, traduit par Alice Becker-Ho aux éditions William Blake & Co.]




Y que yo me la llevé al río
creyendo que era mozuela,
pero tenía marido.
Fue la noche de Santiago
y casi por compromiso.
Se apagaron los faroles
y se encendieron los grillos.
En las últimas esquinas
toqué sus pechos dormidos,
y se me abrieron de pronto
como ramos de jacintos.
El almidón de su enagua
me sonaba en el oído,
como una pieza de seda
rasgada por diez cuchillos.
Sin luz de plata en sus copas
los árboles han crecido,
y un horizonte de perros
ladra muy lejos del río.
Pasadas las zarzamoras,
los juncos y los espinos,
bajo su mata de pelo
hice un hoyo sobre el limo.
Yo me quité la corbata.
Ella se quitó el vestido.
Yo el cinturón con revólver.
Ella sus cuatro corpiños.
Ni nardos ni caracolas
tienen el cutis tan fino,
ni los cristales con luna
relumbran con ese brillo.
Sus muslos se me escapaban
como peces sorprendidos,
la mitad llenos de lumbre,
la mitad llenos de frío.
Aquella noche corrí
el mejor de los caminos,
montado en potra de nácar
sin bridas y sin estribos.
No quiero decir, por hombre,
las cosas que ella me dijo.
La luz del entendimiento
me hace ser muy comedido.
Sucia de besos y arena
yo me la llevé del río.
Con el aire se batían
las espadas de los lirios.
Me porté como quien soy.
Como un gitano legítimo.
Le regalé un costurero
grande de raso pajizo,
y no quise enamorarme
porque teniendo marido
me dijo que era mozuela
cuando la llevaba al río.
Federico García Lorca, 1928

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KLetaGR 26/03/2010 10:54




...si, d'aventure, vous avez la patience de vous abandonner à celui-ci, essayez donc de le lire, un brin de mimosa entre les
dents, c'est "de saison" !


"Indécision" : poême zapotèque (Oaxaca)


de Victor Teran


 


Lu ti nagana


 


 


 


Sobre un camino   / Lu ti neza


       À la
fourche                                                                                                              
de dos brazos  / chupa nà'


de deux bouts de chemins


enmarañado  / nagu'xhuga


entremêlé


me encuentro./           zuguà'.


Je me trouve.


 


Esta /     Tobidi'


Celle-ci


me ama, /  nadxii naa,


m’aime


la otra  /  stobica


l’autre


la amo.  / nadxice laa'.


C’est moi qui l’aime.


 


Lluvia, / Nisaguie,


Pluie


lluvia,  / nisaguie,


pluie


lava bien / gudibixendxe


nettoie-bien


el alma mia.  /  ladxiduà'.


Mon âme.


 


Sol en flor,  / Gubidxaguie',





KLetaGR 24/03/2010 16:57


En mai-juin 2004, je m'étais procuré une édition espagnole de ce poème, alors que j'étais S.D.F. en région parisienne. Il était bien trop compliqué pour moi de trimballer un dictionnaire
Espagnol-Français, de Banlieue-Sud en Grande Banlieur-Nord où je bivouaquais, car je butais sur  deux mots "un costurero grande de raso
pajizo", dont je trouvais ingrat de les traduire par "un nécessaire à couture jaune de Naples", qui eût été par trop un contresens d'infortune intuitive...
Je me souviens de mon empressement à traduire ce poème, d'autant que je venais de faire la connaissance d'une ravissante jeune femme, à Paris, de dix ans ma cadette, et du tour que la vie me joua
dès que je me mis en tête de "nouer une relation"... et la corde pour me pendre...
Toujours est-il que je ne traduisis jamais ce poème, non par superstition, mais par peur absolue du ridicule si je m'étais laissé à mon impulsion de
traduire selon mon intuition...
Sans compter avec le fait que j'eus la chance de ne pas porter le revolver à la ceinture,  qui eût été plus expéditif encore, et...définitif !

Merci donc à l'Alice des Princes, auxquels il est hors de question de contester leurs droits d'auteurs...pour la simple évocation de l'histoire telle que je l'aie vécue, évoluant, en temps de
"guerre de basse intensité", vers son versant diamétralement opposé, et dont sa réminiscence si lointaine, maintenant, et si proche, me fait l'effet du songe rapporté ci-dessous, un siècle et demi
environ, plus tôt...

KLetaGR





Midnight Dreams


 


por/de José Asunción Silva


(1865-1896)


 


 


Anoche, estando solo y ya medio dormido,


Cette nuit, resté seul et à demi assoupi,


Mis sueños de otras épocas se me han aparecido.


Mes rêves d’autres temps devant moi ont surgi.


 


Los sueños de esperanzas, de glorias, de alegrias


Les rêves d’espérances, de gloires, d’allégresses


Y de felicidades que nunca han sido mías,


Et de félicités qui jamais ne furent miennes,


 


se fueron acercando en lentas procesiones


s’approchèrent doucement, en lentes processions


y de la alcoba oscura poblaron los rincones.


et de l’alcôve obscure peuplèrent les coins d’ombre.


 


Hubo un silencio grave en todo el aposento


Un silence solennel s’installa dans la chambre


y en el reloj la péndola detùvose al momento.


et dans l’horloge le pendule s’arrêta à l’ instant.


 


La fragancia indecisa de un olor olvidado,


La fragrance indécise d’un parfum oublié


llegó como un fantasma y me habló del pasado.


s’en vint tel un fantôme m