Kadhafi et la gauche

Publié le par la Rédaction

L’Agence vénézuélienne d’information (AVN), le ministre des Affaires étrangères chaviste Nicolas Maduro et Castro soutiennent Kadhafi : que vont faire leurs partisans «anticapitalistes» et altermondialistes en France ?

 

Chavez et Castro font partie depuis tou­jours des cou­rants qui déf­endent un «anti-impér­ial­isme réacti­onn­aire». Cette notion, peu com­prise et peu rép­andue à gauche et à l’extrême-gauche [Cet anti-impér­ial­isme de paco­tille, à sens unique, épingle tou­jours plus fréqu­emment les inter­ven­tions amé­ric­aines ou «amé­ri­cano-sio­nis­tes» que les inter­ven­tions de l’armée franç­aise en dehors de l’Hexagone (mais cela s’appli­que aussi à quan­tité d’autres pays où les gau­chis­tes sont beau­coup plus prompts à dén­oncer les clas­ses domi­nan­tes «étrangères» que leur propre classe domi­nante). Cette idéo­logie est très rép­andue dans les rangs alter­mon­dia­lis­tes et dans ceux de l’extrême-gauche. Elle se dév­oile donc rare­ment, tant son pou­voir d’intoxi­ca­tion est puis­sant et ses discours pseudo «socia­lis­tes» et «révo­luti­onn­aires» sont mys­ti­fi­ca­teurs. À ce sujet on lira les deux arti­cles tra­duits sur ce site et les nom­breux textes présentés sur le site Bataille ­so­cialiste.] trouve une for­mi­da­ble et sinis­tre véri­fi­cation avec les posi­tions adoptées par l’Agencia vene­zo­lana de noti­cias [L’AVN a pris la suc­ces­sion de l’Agencia boli­va­riana de noti­cias considérée comme une source fiable par toute l’extrême gauche et la gauche cas­tris­tes et cha­vis­tes.] et Fidel Castro face à la situa­tion lybienne.

 

 

 

La morgue de l’hôpital al-Jala à Benghazi

 

De même que la rhé­to­rique des gou­ver­ne­ments israéliens dits «sio­nis­tes» prét­endant être depuis des déc­ennies «la seule démoc­ratie de la région» s’est effon­drée comme un château de cartes devant les for­mi­da­bles mou­ve­ments sociaux qui ont ren­versé les régimes égyptien et tuni­sien, de même les médias cas­tris­tes et cha­vis­tes, ainsi que le minis­tre des Affaires étrangères de Chavez vien­nent de se dém­asquer de façon éclat­ante en appor­tant leur sou­tien à Kadhafi et à ses forces de répr­ession, au nom «de la paix et de l’unité natio­nale», évid­emment dans le cas de Nicolas Maduro.

 

La crise en Lybie et les mas­sa­cres perpétrés perpétués par le régime ont entraîné ces médias à pren­dre le parti du régime lybien, tant ils sont aveu­glés par leur «anti-impér­ial­isme réacti­onn­aire».

 

C’est ainsi que selon l’Agencia venezolana de noti­cias, agence offi­cielle du gou­ver­ne­ment Chavez, et les envoyés spéciaux de Telesur (chaîne cha­viste présentée comme un modèle par la gauche inter­na­tio­nale) le «peuple de Tripoli est sorti dans les rues pour sou­te­nir le pré­sident Kadhafi après plu­sieurs jours de vio­lence orga­nisés par l’oppo­si­tion»

 

Face à une telle veu­le­rie, une telle cra­pu­le­rie, tout com­men­taire est super­flu. Même si on ne peut que sou­rire en appre­nant que les jour­na­lis­tes de Telesur ont passé 5 heures en garde à vue à leur arrivée : les pau­vres lèche-cul, non seu­le­ment ils vien­nent sou­te­nir la répr­ession du régime mais en plus celui-ci ne com­prend pas leurs bonnes inten­tions «révo­luti­onn­aires» et «socia­lis­tes»…

 

Quant à Granma le jour­nal offi­ciel du Parti «com­mu­niste» cubain et du régime il est convaincu que «le plan de l’OTAN est d’occu­per la Lybie».

 

Fidel Castro considère Kadhafi comme un «révo­luti­onn­aire» qui s’est ins­piré des idées de Nasser. Donc, selon lui, il ne faut sur­tout pas dén­oncer la répr­ession du régime contre son peuple, nous expli­que Fidel, mais en revan­che dén­oncer «le crime que l’OTAN se pré­pare à com­met­tre contre le peuple lybien».

 

Et les arti­cles parus dans Granma ne nous par­lent que des mani­fes­ta­tions de sou­tien à Kadhafi et nient l’usage d’armes à feu contre les mani­fes­tants : ceux qui lisent l’espa­gnol pour­ront le vérifier dans les éditions de Granma organe du Parti «com­mu­niste» cubain du 24 et du 25 février.

 

Si effec­ti­ve­ment une nou­velle inva­sion de l’OTAN se pré­parait on devrait la condam­ner, mais est-ce la prio­rité actuelle ? Et devrait-on pour autant d’ailleurs sou­te­nir Kadhafi ?

 

Voilà un beau sujet de réflexion pour des médias «cri­ti­ques» comme Le Monde diplo­ma­ti­que et Acrimed qui se font tou­jours un hon­neur de dén­oncer la dés­inf­or­mation bien réelle mise par en place par «l’impér­ial­isme amé­ricain» mais sont net­te­ment plus silen­cieux face à d’autres formes de dés­inf­or­mation sta­li­nienne, néo-sta­li­nienne ou natio­na­liste.

 

Trouveront-ils le cou­rage de dén­oncer la dés­inf­or­mation qu’orga­ni­sent Castro et Chavez en soute­nant Kadhafi ? Seront-ils sur­tout capa­bles d’en com­pren­dre les rai­sons ? Ou feront-ils comme les maoïs­tes occi­den­taux qui jus­ti­fièrent tous les tour­nants de la poli­ti­que étrangère du Parti com­mu­niste chi­nois avant de dis­pa­raître ?

 

On peut en douter…

 

Yves Coleman - Ni patrie ni fron­tières , 25 février 2011.

 

 

Post-scrip­tum du mer­credi 1er mars 

Chavez/Kadhafi : les véritables raisons de leur complicité

 

Une petite enquête sur Internet à propos des rela­tions com­mer­cia­les entre la Lybie et le Venezuela expli­que mieux les rela­tions poli­ti­ques com­plai­san­tes de ces régimes pseudo-socia­lis­tes et pseudo-anti-impér­ial­istes. En effet Chavez s’est rendu à six repri­ses en Lybie depuis 2001 et a signé huit accords com­mer­ciaux [Et encore on ne connaît qu’une partie des accords, ceux qui ont été rendus publics, notam­ment ceux qui ont été approuvés par le Parlement vénézuélien en décembre 2010.] concer­nant le pét­role, l’agri­culture, l’édu­cation, la science et le tou­risme. Chavez a ren­contré très réc­emment (le 23 octo­bre 2010) Kadhafi : son objec­tif était de ren­for­cer «les liens éco­no­miques et com­mer­ciaux» entre les deux pays :

— En créant notam­ment une «liai­son aéri­enne directe» entre Caracas et Tripoli, et aussi entre Tripoli et l’île de Margarita ; 
— Une com­mis­sion mixte devait se ren­contrer tous les deux ans pour vérifier la pro­gres­sion de ces accords ; 
— Il était envi­sagé de créer un Fonds bina­tio­nal pour dével­opper ensem­ble des pro­jets pro­duc­tifs, fonds de mille mil­liards de dol­lars à parts égales ; 
— Une représ­en­tation de Telesur (chaîne cha­viste) allait être ins­tallée en Lybie ; 
— Des accords de coopé­ration éner­gétique avaient été signés pour exploi­ter ensemble le pét­role et le gaz en matière d’infra­struc­tu­res, de trian­gu­la­tion d’exportations, d’entre­pri­ses, mixtes ; 
— Il avait été décidé de créer plu­sieurs exploi­ta­tions agri­co­les, occu­pant en tout 75'000 hec­ta­res, pour l’éle­vage, la pro­duc­tion de lait, la culture du maïs, et le dével­op­pement du tou­risme éco­lo­gique à Hato Pinero ; 
— Des bour­ses d’études en Lybie devaient être attri­buées par la Fondation Gran Mariscal de Ayacucho en faveur de 50 étudiants vénézuéliens.

 

Le tout parce que Chavez considérait que Kadhafi avait ins­tauré une «forme par­ti­cu­lière de socialisme» dans ce pays.

 

De même que l’UMP Patrick Ollier jugeait que Kadhafi avait com­pris la démoc­ratie après avoir lu un livre de Montesquieu qu’il lui avait offert, de même que Sarkozy prét­endait que Kadhafi s’était converti aux droits de l’Homme, Chavez voyait en Kadhadi un frère en «socia­lisme».

 

La logi­que des chefs d’État (qu’ils se disent «socia­lis­tes» ou déf­endent la «démoc­ratie» capitaliste) est la même : puis­que vis-à-vis de leurs peu­ples, ils ne peu­vent seu­le­ment invo­quer les intérêts éco­no­miques des capi­ta­lis­tes privés ou des entre­pri­ses publi­ques, il faut qu’ils peignent leurs dém­arches diplo­ma­ti­ques d’un vernis «socia­liste» ou «démoc­ra­tique», selon leur orien­ta­tion poli­ti­que.

 

Et Kadhafi, bien sûr, a ren­voyé l’ascen­seur à Chavez, puis­que lors de son voyage en octo­bre 2010 en Libye le colo­nel vénézuélien a reçu le doc­to­rat Honoris Causa en Sciences de l’éco­nomie huma­niste, en réc­omp­ense de son tra­vail en faveur d’une «véri­table égalité éco­no­mique et sociale à tra­vers la révo­lution boli­va­rienne».

 

Ce qui est étonnant ce n’est pas le cynisme de chefs d’État comme Chavez, mais la naïveté des mili­tants de gauche et d’extrême gauche qui les sou­tien­nent.

 

Yves Coleman - Ni patrie ni fron­tières , 1er mars.

 

 

Pour Chávez, Kadhafi est «un leader des peuples d’Afrique et de l’Amérique latine»

 

Chavez décorant Kadhafi et lui offrant la réplique de l’épée de Simón Bolivar (28 septembre 2009) :


 

«Camarade président, Mouammar Kadhafi, ceci est la réplique de l’épée qui a réveillé l’Amérique latine il y a 200 ans. Les peuples l’ont offert à Bolivar (…) Je te la donne à toi, soldat révolutionnaire, leader du peuple libyen (…), des peuples d’Afrique et également des peuples d’Amérique latine et de la Caraïbe.» Hugo Chávez, le 28/09/2009.

 

Article paru dans un site Internet de soutien au régime de Chávez (Aporrea.org) :

 

«Cette épée est vivante et avance à travers l’Amérique latine d’aujourd’hui», a déclaré le président de la République bolivarienne du Venezuela, Hugo Chávez Frías, en donnant à son homologue libyen, Mouammar Kadhafi, une réplique de l’épée de Simón Bolivar et l’Ordre du Libérateur pour sa première visite dans le pays. 
«Au nom de notre peuple et de la Révolution bolivarienne, je te la donne à toi, soldat révolutionnaire, leader du peuple libyen, de la Révolution Libyenne, leader des peuples d’Afrique et également pour les peuples d’Amérique latine et de la Caraïbe» a déclaré M. Chávez dans une retransmission nationale radio-télévisée. 
Le colonel Kadhafi se trouve dans l’île de Margarita, État de Nueva Esparta, après le IIe Sommet Afrique-Amérique du Sud, dans le cadre de sa première visite officielle au Venezuela. 
Pour sa part, le leader libyen a remis au Président vénézuélien un jeu de décorations protectrices, faites à la main, qui ont été utilisés par les cavaliers arabes de la Jamahiriya, ou la lutte arabe. 
«En votre honneur…», a déclaré le dirigeant libyen, en expliquant que ces accessoires sont très symboliques car ils représentent les costumes que portaient les cavaliers et leurs chevaux lors de la lutte de la guérilla libyenne contre l’invasion italienne. 
Après la cérémonie de remise de la plus haute décoration du Venezuela, les deux dirigeants ont signé la Déclaration commune entre la Libye et le Venezuela, dans leur lutte commune pour construire un monde multipolaire, dans la voie socialiste.

 

Voir aussi Anti-impérialisme : Chavez et Kadhafi s’honorent

 

Les derniers soutiens de Kadhafi…

 

Pour la chaîne «bolivarienne» Telesur, le peuple libyen soutient Kadhafi et tout le reste n’est que désinformation… À preuve cette information sur le reportage de l’envoyé spécial de la chaîne à Tripoli :

 

Telesur dévoile une campagne de désinformation sur la situation politique en Libye
Caracas, 23 février ABN. – L’équipe de journalistes de Telesur est entrée en Libye ce mercredi pour rendre compte de la situation politique que vit le pays africain, sur lequel des médias internationaux ont diffusé des informations qui présentent des scènes de «guerre civile».
Le journaliste de Telesur, Jordán Rodríguez, a informé ce mercredi depuis Tripoli que le peuple de cette capitale est sorti dans les rues pour soutenir le gouvernement du président Mouammar Kadhafi, après plusieurs jours de violentes manifestations menées par l’opposition qui ont laissé un bilan officieux entre 300 et 400 morts.
«Il y a seulement deux minutes je me trouvais sur la Place Verte, dans le centre de la capitale, où il y a une grande manifestation de soutien au président Mouammar Kadhafi. Les gens arrivent avec des drapeaux et des pancartes», a rapporté Rodríguez, qui a constaté une situation de calme dans ce pays tout en indiquant qu’«il y a énormément de tension et de désinformation».
Quant aux foyers de violence, le journaliste a indiqué que, selon des sources officielles, ils ont été générés parce que des militants de l’opposition ont essayé de prendre des bases militaires et des bâtiments du gouvernement, ce qui a provoqué une réponse des Forces Armées de ce pays.
«Le chiffre (de décédés) n’a été confirmé par aucune source officielle», a-t-il signalé.
Il a souligné qu’à son arrivée à Tripoli il a pu observer que «beaucoup de commerces étaient fermés à cause de la situation des six derniers jours» mais qui «maintenant c’est calme».
Il a indiqué qu’il n’a pas vu présence militaire excessive dans les rues de cette capitale africaine mais un renforcement de la protection des bâtiments gouvernementaux.
Après avoir recueilli les témoignages de plusieurs personnes, Rodríguez a pu confirmer la fausseté des informations «données par des agences internationales sur le bombardement de la ville de Tripoli par de grands avions militaires et le massacre qu’on a voulu faire voir au niveau international».
Cependant, le journaliste a indiqué que la communication a été rendue difficile et que quelques médias ont maintenu le silence sur ce qu’il se produit dans ce pays.
D’autre part, il a déclaré que quelques chefs tribaux de la Libye «pourraient être en train discuter avec des représentants du Gouvernement, pour qu’il puisse être permis de rétablir la normalité».
Rodríguez a souligné que certains citoyens se demandent pourquoi les Nations Unies et la Ligue Arabe, en plus d’autres organisations internationales, ne se sont pas prononcées contre les protestations en Tunisie et en Égypte, comme actuellement elles le font contre la Libye.
L’équipe de Telesur a été arrêtée pendant cinq heures en Libye par les autorités de ce pays, qui pour des raisons de sécurité ont vérifié les motifs de la visite des journalistes de la télévision.
Le travail de Rodríguez a été manipulé par des médias au Venezuela comme le portail Noticias24, pour montrer que l’information fournie par le journaliste depuis Tripoli prétend nier le conflit politique que vit le pays arabe.

 

Pour l’instant Chávez n’a rien dit officiellement sur la situation en Libye.

 

Ce n’est pas le cas de Castro (Fidel), qui, dans le quotidien Granma, continue de délivrer ses analyses sur la situation internationale et voit dans ce qui se passe en ce moment un «plan de l’OTAN pour occuper la Libye», tandis qu’Ortega du Nicaragua exprime ouvertement son soutien au tyran de Tripoli et affirme même lui avoir téléphoné pour le lui dire. Mais beaucoup de médias et de sites Internet en langue espagnole s’alignent sur la thèse de la conspiration et relaient les «informations» de Telesur favorables au régime de Kadhafi.

 

La sénilité politique assaisonnée des effluves d’un stalinisme ranci et de quelques vestiges rhétoriques d’un «anti-impérialisme» à la vue particulièrement basse ne peut que produire des aberrations et des monstruosités qui voient des complots partout et cherchent à justifier l’injustifiable.

 

Plus que jamais, reconstruire un projet d’émancipation suppose de tourner définitivement le dos à ces dangereux crétins et à leurs éternels épigones, leurs dévots, ici et partout, et d’emprunter, aussi résolument que radicalement, d’autres voies, avec d’autres contenus, en commençant à ne pas se donner de «guides» ou de leaders : ni de césars ni de tribuns.

 

Les peuples qui se soulèvent aujourd’hui contre les tyrannies n’ont qu’une chose à faire : définir eux-mêmes en les constituant les formes propres par lesquelles ils souhaitent s’autogouverner.

 

Polemica cubana, 25 février.

 

 

La Libye met mal à l'aise la gauche latino-américaine


Le soulèvement contre Kadhafi, allié politique et économique du bloc de gauche, déboussole certains gouvernements «révolutionnaires».

 

Stupéfiant et inquiétant parallélisme. Alors que de nombreuses chancelleries européennes sont inquiètes à l'idée de voir le colonel Kadhafi, qui était il y a peu encore un «ami intime» (Silvio Berlusconi) ou tout du moins un partenaire économique vital (90% du pétrole libyen prenait le chemin de l'Europe), tomber sous la pression de son peuple, une autre peur s'empare des gouvernements de gauche «progressistes» d'Amérique du Sud : celle d'assister à la chute d'un… camarade révolutionnaire. Le premier cas de figure n'a au fond rien de très surprenant. L'Europe capitaliste préfère un partenaire fiable, même s'il fut longtemps en tête de liste des terroristes les plus infréquentables de la planète, même s'il fait aujourd'hui tirer sur son propre peuple. Le cynisme de la realpolitik.

 

 

Faiblesse idéologique

 

Le second cas de figure, lui, est plus intrigant. Que du Venezuela à la Bolivie en passant par Cuba, l'Équateur et le Nicaragua, certains pleurent la chute du «guide spirituel de la révolution» malgré le massacre du peuple libyen dont il se rend coupable, démontre une triste lecture de l'histoire en cours et un aveuglement dont la gauche a déjà été trop souvent coutumière au cours du siècle passé.

 

Derrière la façade discursive du «socialisme du XXIe siècle», se dessine malheureusement une autre réalité : l'absence d'une réelle boussole idéologique, de Caracas à La Paz. Comment le dictateur sanguinaire libyen peut-il être un «frère révolutionnaire» ? Son opposition à l'impérialisme américain justifie-t-elle donc toutes ses exactions ? Comment se tromper ainsi de révolution ?

 

Pour l'Argentin Pablo Stefanoni, directeur de l'édition bolivienne du Monde diplomatique, et auteur avec le politologue français Hervé do Alto de Nous serons des millions, Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, la réponse est simple : «Le socialisme sud-américain a été pris par surprise par les événements, et s'est retrouvé sans ressources politiques ni idéologiques pour déchiffrer les clés de ce qui se passe dans le monde arabe.»

 

En Amérique latine, au Venezuela, à Cuba, en Équateur, en Bolivie ou au Nicaragua, Kadhafi est encore et toujours considéré comme un «combattant révolutionnaire», malgré sa volte-face historique et son idylle nouée avec l'Occident, de Washington à Rome en passant par Londres et Paris. Hugo Chavez ne l'a pas caché : pour comprendre la révolution en cours dans les pays arabes, il avait personnellement appelé il y a quelques semaines… Tripoli ! Quant au ministre des Affaires étrangères bolivien, David Choquehuanca, il avoue sa fascination pour le «Livre vert» du leader libyen, comme de nombreux autres dirigeants latino-américains.

 

 

«Soutenir les peuples»

 

Plus concrètement, le président nicaraguayen Daniel Ortega a ouvertement apporté son soutien au régime sanguinaire, estimant qu'il était victime d'un «lynchage médiatique afin de faire main basse sur ses richesses pétrolières». Une information, parmi d'autres, largement diffusée par Télésur, la chaîne d'information continentale basée à Caracas. Le journal cubain Granma, lui, a titré «Kadhafi dénonce un complot étranger contre la Libye». Aucune allusion à la sanglante répression. En Bolivie, Evo Morales s'est montré un peu plus prudent, appelant le colonel Kadhafi et le peuple libyen «à une résolution pacifique de la crise».

 

Heureusement, les gouvernements n'ont pas le monopole du socialisme latino-américain. Au Venezuela, le groupe Marea socialista (Marée socialiste, mouvance du Parti socialiste d'Hugo Chávez) appelle à la victoire du peuple libyen. Et dénonce «l'horreur dont sont capables les dictateurs, soumis ou non à l'impérialisme». Les militants vénézuéliens estiment que les événements démontrent qu'il s'agit «d'un soulèvement populaire qui fait partie du tremblement de terre démocratique qui secoue le monde arabe, de la lutte pour la liberté et la démocratie». Une lutte «qui ouvre la porte à la révolution mondiale contre le capitalisme et ses régimes d'oppression et de misère».

 

«La gauche, estime Pablo Stefanoni, doit soutenir les peuples, les luttes démocratiques et les aspirations à la liberté, et ne pas s'acoquiner avec des dictateurs pathétiques et corrompus sur la base de considérations purement géostratégiques.» Hervé do Alto abonde dans le même sens : «Aujourd'hui, le danger pour la gauche latino-américaine est de plaquer sa propre réalité — la lutte quotidienne contre l'impérialisme — sur celle d'autres continents. Par exemple, on peut voir dans l'instabilité politique en Libye un risque de démembrement similaire à celui que font planer les oppositions de Santa Cruz en Bolivie. Or, confondre la lutte anti-impérialiste et la lutte à mort des élites liées aux dictatures serait un recul majeur.»

 

Plus fondamentalement, «tant que la gauche déprécie la question du respect des droits de l'homme, considère que la realpolitik justifie tout, et qu'elle confond l'anti-impérialisme avec les intérêts bureaucratiques, il n'y a rien à attendre d'elle», tranche-t-il.

 

Mais si l'Europe capitaliste peut se permettre de mener des relations avec des partenaires douteux, pourquoi les pays d'Amérique latine devraient renoncer, eux, à cette realpolitik ? «Tout d'abord, répond Hervé do Alto, toutes les dictatures ne massacrent pas leur peuple comme le fait actuellement le régime de Kadhafi. C'est donc un critère déterminant, si l'on considère que ces gouvernements ont justement l'ambition de développer une “diplomatie des peuples”.»

 

«Ensuite, ajoute le politologue, c'est une chose d'entretenir des relations commerciales avec des régimes autoritaires, mais c'en est une autre de développer une solidarité politique à leur égard en confondant leur anti-impérialisme (qui n'est d'ailleurs en réalité souvent qu'une opposition aux USA) avec leur caractère progressiste.»

 

 

Partenaire mais pas «camarade»

 

Dès lors, oui, la Bolivie garde absolument le droit de commercer avec la République islamique d'Iran. «Mais personne n'oblige Evo Morales à lever le bras d'Ahmadinejad en l'appelant “camarade”. Il faut savoir que ce régime mène une répression à l'encontre des mouvements sociaux que même la Bolivie des gouvernements de droite a été très loin d'égaler», tempère Hervé do Alto.

 

S'aligner sur un Ahmadinejad ou un Kadhafi au prétexte qu'il est un partenaire stratégique reviendrait donc à renoncer au «nouvel ordre mondial» progressiste, socialiste proclamé. Et renoncer à toute action dirigée vers un changement social, notamment dans le champ des relations internationales.

 

Mais si les luttes en cours sont loin d'être pro-occidentales, elles ne sont pas non plus fondamentalement socialistes. Comment la gauche latino devrait-elle se situer dès lors ? «Karl Marx, qui ne perdait pas une occasion de critiquer la démocratie bourgeoise, considérait que cette démocratie formelle était un premier pas absolument nécessaire», répond Hervé do Alto. En d'autres termes, dans l'immédiat, le vent démocratique ouvre à nouveau (et enfin) la porte aux mouvements socialistes arabes, quarante ans après leur déroute.

 

La conclusion, elle, tombe de la plume de l'écrivain et militant uruguayen Raúl Zibechi : «Il faut regarder l'horreur en face. Parfois la gauche n'a pas voulu voir, pas voulu entendre, ni comprendre les douleurs des gens d'en bas, sacrifiés sur l'autel de la révolution. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas cette fois-ci.» Dénoncer de manière totalement justifiée les menaces d'intervention en Libye par l'entremise de l'OTAN ou des États-Unis et les tentatives d'ingérence occidentales ne doit d'aucune manière éclipser ce vrai débat.

 

Bernard Perrin - Le Courrier, 28 février.

 


Publié dans Internationalisme

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qzsmvgzbrg 02/03/2011 13:27



Tiens, pourquoi le JL ne met-il pas le très usité "leur presse" à la place de Le Courier ? L'intérêt de l'article ne réside pas dans son fond, ni dans les questions qu'il cherche à soulever (on
sait quels dégats fait la gauche dans les périodes révolutionnaires, le "vrai débat" comme dit Perrin n'est absolument pas là ou il le place). Non l'intérêt du papier réside plus dans ce qu'il
nous apprend sur les liens étroits entre les régimes socialistes américains et les dictatures en afrique et moyen-orient. C'est purement factuel. Il nous renseigne aussi sur l'impasse dans
laquelle se retrouve également la gauche européenne : celle qui soutient les Chavez, Morales et consorts se retrouve maintenant bien embarassée par leurs prises de position sans équivoque. Une
des questions qui se pose réellement serait peut-être : comment profiter de cette situation qui affaiblit les gauches "radicales" pour les affaiblir encore un peu plus et les envoyer
définitivement dans les poubelles de l'histoire ?



le journal de personne 02/03/2011 11:06



Kadhafi, c'est fini
Camarade
J’ai pour vous un télégramme de Chavez :
Uno :
Le révolutionnaire, ce n’est pas un métier, à un moment ou à un autre il faut y passer comme l’a fait le Che.
Dos :
Ton peuple réclame ton départ. Et ton devoir c’est d’abdiquer parce que nous savons plus que quiconque ce que mourir veut dire…
Très :
Tu as défié et nargué les impérialistes et les terroristes du monde entier… ce n’est pas ta tête qui va t’empêcher de finir en beauté…
tu appuies ou j’appuie sur la gâchette ?
http://www.lejournaldepersonne.com/2011/02/kadhafi/