La honte de Montreuil

Publié le par la Rédaction

 

Depuis quatre jours, à Montreuil, on a honte. Honte de laisser chaque soir une trentaine de personnes sur le trottoir, sous la pluie les deux premiers jours (fine, mais constante…) Trois bébés, une demi-douzaine d’enfants, hommes et femmes de tous âges. Protégés par de minces couvertures de cellophane, n’ayant pas trouvé d’autre abri pour la nuit. Les enfants tombaient de sommeil. Et tout le monde était épuisé. Mais il fallait trouver un abri. Des bâtiments vides à Montreuil, il y en a des centaines (la mairie en a recensé 400).

 

Un repérage rapide permettait d’en identifier deux ou trois. Des maisons très voyantes et splendides, ou plus discrètes et miteuses. Mais était-ce opportun d’occuper sans préparation au risque de se faire expulser aussitôt ? Ce sera le débat pendant deux jours. Au troisième jour, la tension devenait insupportable sur le campement. Un jeune a «pété les plombs», bagarre, cris. Un quart d’heure plus tard, la police arrive, prévenue par des voisins. Mais les roms avaient déjà plié bagage, et le jeune homme surexcité s’était un peu apaisé et avait décidé de lui-même de s’éloigner du groupe (et dormir cette nuit-là au bord de l’autoroute).

 

La police venait pour s’assurer qu’il n’y ait pas de blessé. Le chef de patrouille nous rassure : il n’est pas venu pour embarquer qui que ce soit. Il connait bien le problème. Depuis un an, il suit ces roms à la trace, et se désespère qu’on ne puisse trouver de solution. Il témoigne d’avoir tenté d’en trouver lui-même, en proposant au groupe de s’installer au bord d’un terrain de football isolé, où ça ne pouvait gêner grand monde. Le lendemain, la mairie demandait l’expulsion du terrain,  nous dit-il…

 

La police nationale nous explique alors que la seule chose à éviter, c’est d’occuper les terrains immédiatement mitoyens du campement rue Étienne Marcel, aux bords de magnifique Palais des Congrès. Et que sinon, ils n’expulseraient pas ces roms de tout lieu sans affectation qu’ils pourraient occuper, à moins d’avoir une décision de justice qui l’ordonne.

 

Une heure après, la police était partie, et les familles s’étaient déplacées dans le square (ouvert), au milieu de la place de la République (bordée des somptueux magasins Robinson), éparpillés parmi les arbres, à l’ombre, silencieusement. C’était mieux que sur le trottoir, mais les frondaisons ne faisaient pas un toit.

 

Pendant ce temps, nous sommes allés à quelques uns pour démurer un immeuble repéré par les roms à quelques rues de là, dans un environnement de bureaux, où l’on pouvait espérer casser un mur sans trop ameuter de riverains. Sans avoir à commettre d’effraction, nous sommes entrés par un trou, au-dessus de la boîte-aux-lettres, pour démurer, de l’intérieur, une fenêtre sur rue, la porte étant blindée.

 

Un quart d’heure plus tard la police arrivait, alors qu’on avait déjà démuré la moitié de la fenêtre. On leur explique alors qu’on ouvre cette maison pour abriter les trente personnes à la rue depuis trois jours. Ils demandent des instructions à leur QG. Une amie passant par là se propose d’appeler la Mairie, et signale à la police que la Mairie a recommandé d’occuper des espaces vacants pour héberger les roms à la rue, pour lesquelles elle dit ne rien pouvoir faire.

 

Les policiers nous expliquent que sur «les ondes» de leur système de communication interne, la Préfecture rappelle «tous les quart d’heure», son objectif : «pas un rom en Seine-Saint-Denis».

 

La Préfecture et la Mairie sont alertées. Notre arrestation au commissariat est décidée dans l’attente de l’avis de la Mairie. Une heure plus tard, au commissariat, un adjoint au maire se présentait pour porter plainte contre nous pour «dégradations» d’un immeuble appartenant à la Mairie. Du coup, nous devions être gardés-à-vue jusqu’au lendemain matin, pour recueillir nos dépositions.

 

Peu après, une opération de police procédait à l’expulsion des roms installés square de la République, sous l’œil de deux «responsables» de la Mairie qui s’avouaient «irresponsables». Pendant ce temps, le chef de l’opération hurlait au téléphone, qu’il voulait qu’on réveille le Préfet Lambert s’il le fallait, car il n’agirait pas sans un ordre direct émanant de sa personne. Cet ordre ne tarda pas à intervenir : les roms étaient chassés avec instruction de n’occuper aucun jardin public, ni même les trottoirs de la ville. Ils sont alors retournés sur «leur» trottoir, rue Étienne Marcel.

 

À 13 heures aujourd’hui, après avoir été entendus, nous étions libérés, sous les cris d’une cinquantaine de manifestants, dont les familles qui attendaient la libérations des deux jeunes qui avaient été arrêtés avec nous et ne serons libérés qu’après nous, après qu’on ait crié un moment.

 

Étaient présents des journalistes de la télé suisse et belge, qui s’étonnaient de l’absence des média français, et même de l’AFP.

 

Aujourd’hui, les familles sont revenues au bord du trottoir, éreintées. Sous le soleil. Pour combien de temps encore ?

 

Collectif contre la xénophobie, 8 octobre 2010.

 


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