La Guerre sociale au Portugal / Société, rien n'est rétabli !

Publié le par la Rédaction





Société, rien n’est rétabli !

Si jamais événement a projeté devant lui son ombre longtemps avant de se produire, c’est bien l’affrontement décisif entre les prolétaires portugais et tous leurs ennemis coalisés. Et tout ce qui s’agite dans cette ombre, les manœuvres et contre-manœuvres des dirigeants, n’y ajoute que l’obscurité de ses justifications malhabiles et de ses tentatives d’apaisement. Au comique des socialistes, chantres de la démocratie et suiveurs de la bureaucratie, champions d’élections dont ils ont déjà accepté qu’elles soient sans effet, futurs dominateurs d’une Constituante qui n’aura qu’à enregistrer la constitution qu’ils ont déjà docilement ratifiée, répond le comique des staliniens, approuvant hautement des nationalisations qu’ils réprouvaient la veille, dénonçant le P.P.D. comme ramassis de «provocateurs fascistes» pour ensuite collaborer avec lui au gouvernement, et devant sans cesse tout approuver et tout craindre du M.F.A.

Tout cela n’est que le comique d’une situation où un processus irréversible amène chacun à faire le contraire de ce qu’il voulait faire. Tous doivent bien accepter comme seule solution l’organisation rapide d’un capitalisme d’État, et ils ne se disputent que sur les modalités juridico-idéologiques de sa propriété, qui peuvent aller du monopole bureaucratique à une version mitigée de type scandinave, en passant par l’autogestion à la yougoslave. Quant au M.F.A., qui a fourni le cadre hiérarchique-étatique à cette édition supplémentaire de la classe dominante, il peut les utiliser tous selon ses besoins sans être jamais utilisé par eux. La constitution sous son autorité d’un parti unique, à partir du P.C.P., du M.D.P. et d’une nouvelle scission des socialistes, est une des possibilités d’aggiornamento politique, passant par l’élimination des dirigeants socialistes les plus modérés, dont les bavardages anti-bureaucratiques pourraient servir à les rendre responsables de l’agitation, et à constituer ainsi opportunément un nouvel ennemi à droite.

Mais sur ces détails, comme sur l’essentiel, rien n’est encore joué, car ce sont les armes qu’il devra employer contre le prolétariat qui modèleront le nouveau pouvoir, comme ce sont les armes qu’il a dû employer jusqu’ici qui l’ont modelé et l’ont fait ce qu’il est : monstre politique digne d’être rangé à côté du péronisme au musée des horreurs de l’histoire moderne, avorton surnaturel né de l’accouplement de deux vieillards syphilitiques, la bureaucratie et la bourgeoisie, aberration dont la difformité honteuse doit être soigneusement cachée par le spectacle mondial, qui feint de prendre au sérieux sa devanture démocratique-bourgeoise.

Les militaires devaient maintenir ces élections dont ils avaient décrété la nullité par avance, non pour dissimuler la réalité du pouvoir bureaucratique aux autres États, qui la connaissent parfaitement, mais plutôt pour que les États puissent dissimuler aux classes ouvrières de tous les pays cette infâme vérité qui révèle trop bien la nature du statu quo existant partout et d’abord en Italie : leur soutien commun à l’installation d’un pouvoir bureaucratique en Europe, que la menace du prolétariat les oblige à accepter comme coûteux mais indispensables frais d’exploitation des ouvriers portugais. La dernière solution, faire un exemple au Portugal, étant bien plus coûteuse encore, et surtout plus risquée, au moment où le Portugal est déjà un exemple pour les prolétaires d’Europe.

Aujourd’hui le résultat des élections montre que si le pouvoir croyait ainsi gagner du temps, c’est en fait la classe ouvrière qui a su les utiliser au mieux pour se donner le temps de gagner. Le cuisant échec des staliniens, auquel celui de la droite donne tout son sens, est aussi, par-delà Cunhal, un camouflet pour le M.F.A. Après des mois de propagande et de contrôle des moyens d’information, le P.C.P. se trouve avoir sans doute moins de partisans qu’au 25 avril 1974 : une année de révolution l’a plus affaibli qu’un demi-siècle de répression. Mais cet effondrement ne peut profiter à personne. La victoire des socialistes, certainement déplorable pour les autres, doit leur rester totalement inutilisable, car ils savent bien, comme le déclarait l’un d’entre eux, que «ce n’est pas la dictature qui menace mais l’anarchie» (Le Monde, 6-7 avril 1975). Ils ne peuvent donc que briguer la place des staliniens auprès du M.F.A., et l’obtenir qu’en faisant ce que feraient les staliniens.

En votant pour les socialistes, les travailleurs ont d’abord voté contre les staliniens. Mais la ruse de leur raison a été d’imposer en même temps le résultat qui compliquait le plus la tâche de l’État, et qui, portant à leur comble ses contradictions et ouvrant une nouvelle phase de luttes et de tractations politiques, leur donne ainsi de nouveaux délais pour poursuivre leur organisation autonome sur le terrain social. Car la lutte en cours ne peut être comparée à une guerre ordinaire entre forces antagonistes du même type : si le pouvoir a dû déjà mettre en ligne toutes ses forces, et ne les voit que s’user avec le temps, les forces du prolétariat de leur côté ressemblent à une armée qui se regrouperait pendant la bataille : elles doivent croître par la lutte même.

Mais cependant comme dans toute guerre, si l’un a intérêt à attendre, l’autre doit avoir intérêt à agir et à précipiter la décision. Pour toutes les classes propriétaires du monde la révolution portugaise est un scandale et une abomination qui n’ont que trop duré : l’Europe tremble, et au premier rang l’Espagne, où Franco en est réduit à féliciter Costa Gomes pour l’anniversaire du 25 avril, et où tous les autres, désespérant de pouvoir mettre en scène même un 25 avril, assistent terrifiés au déroulement de ce cauchemar, redoutant par-dessus tout de ne pas être les seuls à être tirés du sommeil par la conclusion. Car déjà l’initiative historique de leurs camarades portugais a fait entrer la lutte des travailleurs espagnols dans une nouvelle phase, et tout laisse penser qu’un combat décisif à Lisbonne agirait comme une décharge électrique sur les masses, réveillant leurs grands souvenirs et leurs passions révolutionnaires.

La lutte en cours est la deuxième offensive de l’époque révolutionnaire qui a commencé en 1968, et de même que la première avait ridiculisé toutes les illusions de l’époque précédente, toutes les illusions sur la stabilité de l’ordre existant, celle-ci ridiculise toutes les illusions sur l’instabilité ultérieure, toutes les illusions sur la révolution. Les prolétaires portugais ont précipité le cours de l’histoire moderne. Ils peuvent le précipiter encore plus, et même vaincre. Mais quelle que soit l’issue de leur lutte, le prolétariat mondial a obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle.

Paris, le 27 avril 1975.

Publié dans Debordiana

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