La Guerre sociale au Portugal / Du 28 septembre 1974 au 11 mars 1975

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Du 28 septembre 1974 au 11 mars 1975

«… les intentions politiques initiales se modifient beaucoup au cours de la guerre, et peuvent devenir à la fin totalement différentes, précisément parce qu’elles sont en partie déterminées par le succès et par les résultats probables
Clausewitz, De la guerre.

Les six mois écoulés entre le coup précipité du 28 septembre 1974 et le putsch tardif du 11 mars 1975 marquent la séparation définitive entre la lutte politique des différents programmes de désarmement des masses et le mouvement autonome des masses elles-mêmes. Tandis que l’idéologie antifasciste, appauvrie à l’extrême avec son ennemi, occupe la superficie de l’information, de plus en plus contrôlée par les nouveaux gérants du pouvoir, M.F.A. et staliniens, la révolution s’infiltre en profondeur dans la vie sociale. Et là, où elle découvre ses tâches réelles, il lui faut apprendre à se les formuler selon son propre langage.

Ce qui avait été la ruse historique du prolétariat pendant la première période, l’antifascisme pris au mot et mené à ses dernières conséquences pratiques, ne peut plus lui servir alors qu’il lui faut connaître et nommer ses nouveaux ennemis, ceux qu’il s’est lui-même produit, la contre-révolution stalino-militaire massive et puissante qu’il fait surgir en face de lui. Au cours de cette phase de clarification rapide se fait cruellement sentir l’absence d’un courant radical organisé qui sache, à chaque moment décisif du processus, concentrer en quelques hypothèses et en quelques objectifs pratiques ce qui est dans toutes les têtes et déjà sur toutes les lèvres.

Sous son aspect supérieur, la guerre sociale ne consiste pas en une quantité infinie de petits événements analogues en dépit de leur diversité, que l’on peut dominer plus ou moins bien selon que sa méthode est plus ou moins bonne, mais en un certain nombre d’événements singuliers de grande envergure et décisifs qu’il faut aborder séparément. Mille exemples particuliers démontreraient le travail répressif des staliniens, mais fondamentalement ne serviraient à rien, parce qu’ils n’expliqueraient pas, comme ne l’expliquent pas les lamentations gauchistes ou ultra-gauchistes, en quoi ce travail répressif est différent de celui qu’ils font toujours et partout, et depuis longtemps. Si ce qui se passe aujourd’hui au Portugal, et la façon dont cela se passe, peut influer lourdement sur l’avenir de la révolution sociale en Europe et dans le monde, c’est que pour la première fois dans un pays non-bureaucratique, les staliniens n’ont pas pour rôle d’organiser la défaite du prolétariat et d’être vaincus avec lui (militairement comme en Espagne en 1936, ou politiquement comme en France en 1968), mais d’être eux-mêmes directement victorieux du prolétariat.

L’effondrement de la droite le 28 septembre a obligé les staliniens et leurs alliés du M.F.A. à faire eux-mêmes et seuls ce qu’ils auraient préféré faire avec la droite, mais que la droite voulait faire sans eux. Les masses ont été en fait seules victorieuses le 28 septembre, mais il leur a manqué de le savoir vraiment pour utiliser cette victoire. Il n’y a pas eu de victoire de la gauche sur la droite, mais une retraite du pouvoir sur une nouvelle ligne de défense.

Le 28 septembre n’a été qu’une erreur de plus de la classe dominante portugaise ; il n’a pas révélé mais seulement confirmé une impuissance qui était déjà contenue dans le compromis du 25 avril. Le capitalisme financier qui n’avait longtemps possédé le Portugal, par salazarisme interposé, que pour continuer à posséder les colonies, savait depuis quelque temps déjà que sa seule perspective d’avenir était d’abandonner les colonies pour entamer la colonisation marchande en profondeur de la métropole. Mais il crut pouvoir atténuer les conséquences et les risques d’un tel choix en le diluant dans le temps, et, hésitant entre deux partis, il prit le plus mauvais, qui est de prendre quelque chose de chacun : Spinola pour sauver les colonies, et les capitaines avec la gauche pour sauver la métropole. N’ayant pas su choisir entre les grands inconvénients, il les a tous eu : Spinola n’a pas pu sauver les colonies, ni se sauver lui-même. Le M.F.A. et la gauche ont pu jusqu’ici sauver la métropole, mais finalement pas les sauver eux, les capitalistes.

Pendant la crise de septembre, la bourgeoisie de droite montra qu’elle ne savait ni choisir ni accepter, ni vivre ni mourir, ni supporter la nouvelle République, ni la renverser, ni collaborer avec les staliniens, ni s’en débarrasser. De qui attendait-elle donc la solution de toutes ces contradictions ? Du calendrier, de la marche des événements. Elle cessait de s’attribuer un pouvoir sur les événements, les obligeant ainsi à lui faire violence, et provoquait par là la puissance à laquelle elle avait, dans sa lutte contre le prolétariat, abandonné les uns après les autres tous les attributs du pouvoir, jusqu’à ce qu’elle apparût elle-même complètement impuissante en face d’elle. Avec Spinola, la bourgeoisie n’avait possédé que le rêve anachronique et inopérant d’un «bonapartisme» dont il lui fallait maintenant supporter la réalité stalino-militaire moderne.

Car si les classes possédantes avaient été obligées, bien malgré elles, de se remettre entièrement entre les mains du M.F.A., en tant que classe dominante de substitution pour le sauvetage et la relance de l’économie marchande, le M.F.A., pour sa part, dut se remettre lui-même entre les mains des staliniens, en tant que propriétaires de l’idéologie appropriée à une telle tâche. Sans avoir été léninistes, car ils n’avaient pas pris le pouvoir au nom d’une classe mais l’avaient ramassé au nom de toutes, les capitaines sont donc devenus staliniens dans la mesure où ils ont dû défendre et renforcer le pouvoir d’État contre toutes les classes. Le P.C.P., outre son travail normal de répression subalterne, en est arrivé ainsi à assumer le rôle de penseur du nouveau pouvoir, produisant et transmettant l’illusion que ce pouvoir doit faire partager sur lui-même. Ne pouvant ni ne voulant s’approprier totalitairement le pouvoir, il a accepté avec joie l’opportunité d’être le tuteur idéologique de ces nouveaux riches de la politique, les capitaines.

La deuxième période de la révolution portugaise semble répéter, en en soulignant le trait, les péripéties qui n’avaient été qu’esquissées au cours de la première, comme pour qu’en sorte confirmée la conclusion. Les protagonistes politiques rejouent leurs cartes respectives, mais cette fois avec une pleine conscience de l’enjeu. Si dans la première période, ils avaient tous été surpris par le mouvement des masses, et avaient dû se replier dans le désordre, ils agissent maintenant à partir du nouvel équilibre défensif qui s’est instauré à la fin de septembre ; d’accord pour ne pas rompre cet équilibre, ils ne le sont pas sur la manière de regagner le terrain perdu et régler la crise sociale que le prolétariat a installé au cœur de la société portugaise. Ceci devenant de plus en plus urgent, surtout à partir de janvier, la nouvelle coalition devait à son tour se désagréger, au profit du programme répressif le plus cohérent.

Après le 28 septembre, une fois la situation clarifiée en sa faveur, la gauche, dont la lâcheté avait donné à la conspiration hasardeuse de Spinola et de la droite ses seules chances de réussite, confessa soudain ce qu’elle avait toujours su : que le «danger fasciste» se trouvait dans la coalition. Elle accepta la victoire que lui offrirent les masses, trop heureuses que Spinola et la droite la moins présentable soient les seuls vaincus, afin de pouvoir s’entendre avec la droite la plus réaliste. Et elle en fit réellement sa victoire avec le «dimanche de travail» du 6 Octobre, véritable appel d’offres de ces loyaux gérants aux capitalistes nationaux et étrangers.

Pendant cette période où tout semblait recommencer comme un 25 avril contrôlé bureaucratiquement, Spinola et l’extrême-droite se sont perdus en agitant mal à propos le spectre d’une révolution qu’ils ne comprenaient pas, tandis que toute la gauche au pouvoir se retrouvait dans l’illusion mal assurée que cette révolution, qu’elle ne comprenait que trop bien, pouvait être canalisée. Et la vérité a profité de ces deux erreurs pour suivre son chemin irréversible au sein des masses. «La vérité est comme l’huile», pouvait-on lire sur les murs des usines occupées ; et en effet, malgré toutes les secousses de diversion, elle revenait toujours à la surface : il s’agissait bien d’une révolution moderne, dont le contenu réel débordait aussi bien les phrases d’alarme tragico-comiques de la droite que celles d’apaisement démocratique de la gauche.

Le 28 septembre avait appris aux soldats et aux travailleurs qu’aussi bien Spinola que le M.F.A., les partis de droite comme les partis de gauche, tous avaient été d’accord pour leur mentir et leur dissimuler jusqu’au bout la véritable situation. Et tandis que les staliniens s’attardaient à traiter Spinola de traître, les travailleurs commençaient à ne plus compter que sur eux-mêmes : on est trahi que si l’on est confiant. C’est pourquoi déjà, la nuit même, lorsque Cunhal vint demander le démantèlement des barrages, il n’eut pas plus de succès que Spinola lorsqu’il l’avait ordonné à la radio.

Les mensonges  qui avaient cours la veille encore se sont vus brutalement démentis par les faits : les staliniens devaient limoger eux-mêmes des cadres compromis dans la tentative de coup d’État, après les avoir défendus, par la calomnie et la répression, contre les grévistes qui demandaient leur épuration. Avant d’avoir à mentir pour eux-mêmes, les bureaucrates avaient déjà usé leurs mensonges et leur crédit pour Spinola. Ainsi, dans un pays où pendant un demi-siècle le mensonge avait été monopole d’État, le premier objectif que s’est donné le mouvement révolutionnaire des travailleurs et des soldats portugais, bien avant la formulation cohérente de ses tâches, et même avant la liaison entre les comités de base démocratiques élus dans les usines et les casernes (liaison qui s’organise maintenant), ce fut d’abord la pratique d’une exigence de la vérité et de la non-falsification. Tout ce qui falsifiait a commencé à être discrédité, boycotté et traité en canaille. Le dialogue s’est imposé partout, dans les usines et dans les rues, comme l’arme qui contient le mode d’emploi de toutes les autres.

Spinola et sa bande étaient partis, mais la plus directe réalité oppressive restait bien là, et ne donnait pas signe de vouloir démissionner. Les immenses problèmes concrets qui se posaient ne pouvaient attendre les projets chimériques des économistes, ni la bonne volonté des capitalistes, suspendue à des élections encore très lointaines. Pour faire marcher la société, les staliniens et le M.F.A. ont dû remplir le vide de pouvoir, dans la politique et l’économie, laissé par l’épuration, l’effondrement de la droite et la prudente expectative de l’ensemble de la bourgeoisie. Mais comme ce processus était le produit du développement autonome des masses, tandis que les bureaucrates occupaient le sommet de la société, celles-ci en occupaient la base, et commençaient à s’approprier le terrain de leur révolution. Si, sur le terrain politique, elles n’avaient affronté que les ennemis de leurs faux amis, sur leur propre terrain social elles devaient combattre tous leurs ennemis, car sur ce terrain tous sont leurs ennemis, séparément ou ensemble.

La révolution portugaise désespère, à juste titre, tous les hommes du pouvoir et tous les pouvoirs du monde parce qu’elle montre à l’évidence que les travailleurs ne sont pas poussés à la subversion de cette organisation sociale par quelque enthousiasme passager pour des slogans extrémistes, mais bien par l’impuissance durable de tout ce qui existe en dehors d’eux, qui leur donne l’opportunité et le besoin de prendre en charge l’organisation matérielle de leur vie. Inutile de passer ici en revue les centaines de «Lip» qui sont, depuis des mois, la vie concrète de milliers et de milliers de travailleurs. Qu’il suffise de dire qu’une grande partie du Portugal vit grâce à la capacité d’auto-organisation des travailleurs, et ne survit que grâce à celle des soldats. Et quand un pays ne peut plus être gouverné contre les travailleurs, il ne peut bientôt plus être gouverné que par eux, ou en leur nom. Mais pour que la représentation prenne la place de la classe, au train où vont les choses, ou plutôt ce qui les fait danser, il faudrait une répression ouverte.

La classe qui concentre en elle les intérêts révolutionnaires de la société trouve immédiatement dans sa propre situation le contenu et la matière de son activité révolutionnaire : combattre ses ennemis, prendre les mesures imposées par les nécessités de la lutte, et ce sont les conséquences de ses propres actes qui la poussent plus loin. Elle ne se livre à aucune recherche théorique sur sa propre tâche. Le besoin de la vérité, qui avait été sa première exigence pratique, l’amenait directement à connaître la vérité de ses besoins : à cette conscience de la nécessité qui doit mettre l’économie à son service, contre la fausse conscience stalinienne qui veut la mettre au service de l’économie. Après le «dimanche de travail» pour «l’économie nationale», des travailleurs de la T.A.P. écrivaient le 27 octobre : «Les difficultés économiques de ceux qui exploitent n’intéressent pas les travailleurs. Si l’économie capitaliste ne supporte pas les revendications des travailleurs, voilà une raison de plus pour lutter pour une nouvelle société, où nous puissions nous-mêmes avoir pouvoir de décision sur toute l’économie et la vie sociale.»

À partir du mois de janvier, la constitution des camps réels de la guerre de classes se précipite. Le M.F.A. appuie la loi qui fait de l’Intersyndicale stalinienne le syndicat unique, et elle est adoptée par le gouvernement malgré l’opposition des socialistes. Ceux-ci doivent, comme chaque fois avant et après, ravaler piteusement leur programme de normalisation démocratique et suivre en maugréant la pente de la bureaucratisation, parce qu’à partir des prémisses contre-révolutionnaires communes à tous, et dans une telle situation d’incertitude, chaque nouvelle mesure est la conséquence logique des choix précédents ; et rend plus irréaliste la perspective du retour à l’ordre au seul moyen des élections.

Si les socialistes avaient tort du point de vue de l’État, ils n’avaient aucune raison qui puisse intéresser les travailleurs. Ils n’auraient pu s’opposer sérieusement aux staliniens qu’en en appelant aux masses et à la démocratie ouvrière, mais c’est ce qu’ils voulaient moins que toute chose. Ils durent donc attendre avec la droite que les élections leur donnent une autorité légale que les décisions auxquelles ils souscrivaient avec la gauche leur enlevaient par avance. Les moins bêtes, voyant venir le coup de balai, se mettaient déjà du côté du manche : c’est ce qu’on appelle dans la presse une «scission de la gauche du Parti Socialiste».

De son côté le mouvement des travailleurs, qui à travers mille crimes particuliers vise déjà spontanément le dépassement de l’économie, commence à se donner en janvier, avec les moyens de son unification pratique, la possibilité de connaître sa vérité critique unifiée, et de la proclamer ouvertement contre toutes les solutions étatiques encore en litige. Si la subversion qui a bouleversé tous les secteurs de la société portugaise ne les a encore bouleversés qu’en tant que secteurs séparés, c’est que le prolétariat, ici comme partout, devait construire à partir de rien sa communication autonome pour utiliser totalement le terrain de la totalité qu’il avait déjà imposé comme champ de bataille. Mais en y parvenant, il démontrait ne pas avoir perdu son temps depuis le 28 septembre. Apparaissant désormais sous ses propres couleurs, et non plus pour défendre la gauche, il jetait à tous les pouvoirs du monde le plus sévère avertissement qu’ils aient reçu depuis la grève générale sauvage de Mai 1968.

Le 7 février 1975, à l’appel d’un Comité qui réunit des délégués de trente-huit grandes entreprises, et qui a pour origine les liaisons établies contre la répression à la T.A.P., plus de cinquante mille travailleurs et chômeurs manifestent dans les rues de Lisbonne. Leurs méthodes expriment clairement que c’est l’ordre de l’autonomie ouvrière qui s’avance pour défier l’ordre bureaucratique et militaire : la manifestation est silencieuse, les pancartes portent les seuls mots d’ordre décidés par le Comité Inter-Entreprises, l’auto-défense de la manifestation est parfaitement organisée. Et les gauchistes, évidemment accourus en croyant flairer la bonne aubaine d’ouvriers disponibles, sont remis à leur juste place : en queue de cortège, à l’extérieur du service d’ordre.

Manifestant contre le chômage et la présence au Portugal de troupes de l’OTAN, mais surtout méprisant ouvertement, avec le P.C.P. et l’Intersyndicale, le gouvernement, qui avait interdit toute manifestation pendant les dites manœuvres de l’OTAN, les travailleurs clamaient immédiatement, de façon brutale, frappante, violente et tranchante, leur opposition à la société existante. Leur offensive commençait par là où ont fini jusqu’ici les luttes ouvrières en Europe : par la conscience de ce qu’est l’essence du prolétariat, dès qu’il se redécouvre comme la classe totalement ennemie de toute représentation autonomisée et de toute spécialisation du pouvoir. L’organisation même de la manifestation a ce caractère de supériorité. Tandis que tous les autres mouvements ne sont d’abord dirigés que contre le patron, l’ennemi visible, ce mouvement se tourne également d’emblée et explicitement contre le bureaucrate, l’ennemi caché.

«Le Parti communiste a été accusé d’“envahir l’Intersyndicale pour augmenter son contrôle sur la classe ouvrière”. La loi sur les associations syndicales a été déclarée par des orateurs “contraire aux intérêts des travailleurs”. Les délégués dans les entreprises n’étant pas élus, mais nommés par les directions des syndicats, fonctionneraient, ont-ils déclaré, comme agents d’une “structure bureaucratique défendant les intérêts de la bourgeoisie”. Des militaires qui gardaient l’immeuble du ministère du Travail ont participé à la manifestation. Le poing levé, ils ont scandé, avec les manifestants : “Expulsons l’OTAN ! Vive la classe ouvrière !” et “Soldats et marins sont aussi des exploités !”» (Le Monde, 9-10 février 1975.)

Rions au passage de l’embarras de ce journal officiel de tous les pouvoirs, qui à l’heure de leur déconfiture générale doit bien tout de même mentionner de tels détails gênants, mais les relègue encore en quatrième page, sur une maigre partie de deux pauvres colonnes. Le Monde, entre mille autres fadaises, a interviewé longuement un membre de la confédération patronale portugaise déclarant «au risque de surprendre» le journaliste, qui méritait sans aucun doute d’être ainsi traité d’imbécile, qu’il approuvait entièrement non seulement le 25 avril, mais aussi le 28 septembre. Il a reproduit les propos de Soares, affirmant tout à fait à côté de la question, non pas celle du journaliste bien sûr, mais celle de la réalité, qu’il avait convaincu les Américains de leur intérêt à consolider la nouvelle démocratie portugaise. Enfin il s’est étendu sans cesse sur les espoirs illusoires et les mensonges éhontés des uns et des autres, poussant même un peu plus tard son souci de libre information jusqu’à accueillir les fines analyses d’un Lourau.

Cependant, lorsque la réalité révolutionnaire, qui pendant tous ces bavardages n’en a pas moins suivi son chemin souterrain et évident, ignorée des Niedergang et compagnie, revient au grand jour menacer de son sérieux tous ces ridicules exégètes, Le Monde, qui croit peut-être se sauver par la mise en page faute de mieux, doit bien lui laisser une petite place pour démentir tous ses mensonges, passés et à venir, sur la situation au Portugal. Voilà le triste sort d’un journal «objectif», dans une époque où la réalité objective commence à exprimer si bien la subjectivité réelle des individus, et à lui parler si bien. S’il continue dans la logique de cette tendance à accorder aux informations une place inversement proportionnelle à leur importance historique, Le Monde consacrera sans doute un entrefilet de deux lignes à l’annonce que Cunhal a été pendu par quelques travailleurs en colère. Ce qui donnera du moins un sens moderne et un nouvel intérêt à la rubrique «Chiens écrasés».

Si la journée du 7 février était bien propre à désespérer les naïfs admirateurs du nouveau pouvoir portugais, ce fut aussi parce qu’elle montra plus lourdement que jamais, après les troubles de Mafra en décembre, que la base de l’armée n’était pas contrôlée par le M.F.A. Dans les hélicoptères qui survolaient la foule à basse altitude, les soldats saluaient la manifestation le poing levé. Et mieux encore : lorsque la foule déboucha face au ministère du Travail gardé par des soldats du COPCON, et s’avança en s’adressant à eux, il mirent la crosse en l’air et se tournèrent vers le ministère en levant le poing. L’Internationale que tous chantèrent alors n’a pas fini d’empêcher de dormir les dirigeants du M.F.A. et des partis, comme les stratèges du Pentagone et du Kremlin.

Annonçant précipitamment la date des élections deux jours après, Costa Gomes déclarait que le M.F.A. et les «forces authentiquement démocratiques» seraient le «moteur de la révolution et la garantie de la paix sociale». L’expression sans fard, jusqu’à la contradiction dans les termes, de l’incohérence fumeuse du programme étatique, souligne au mieux quelle était l’incertitude et la confusion de toutes les fractions du pouvoir après le 7 février. Elles s’étaient trouvées d’accord jusqu’ici sur ce seul objectif précis de n’en avoir aucun, et d’attendre tout des élections et de la nouvelle légalité qui en sortirait. Il fallait seulement que le prolétariat leur laisse ce temps, n’en fasse aucun usage, ne sache pas prendre l’offensive. Tous savaient que leur sort était suspendu à une telle incapacité, et aucun n’osait espérer qu’elle puisse durer. Le seul programme répressif cohérent était celui des staliniens, mais si les autres voulaient bien l’appliquer contre les travailleurs, ils ne voulaient pas en accepter les conséquences pour eux-mêmes et contre la bourgeoisie. Ils ont donc eu l’opposition violente des travailleurs, mais sans avoir aucunement le soutien de la bourgeoisie, qu’ils devaient laisser préparer le retour légal de Spinola.

Dans un tel marasme, où le maintien du statu quo exigeait à la fois les staliniens contre les travailleurs, les socialistes contre les staliniens, la droite contre toute la gauche et le M.F.A. pour contrôler l’équilibre du tout, l’institutionnalisation du M.F.A. n’a été, comme toute la politique portugaise depuis le 25 avril, que la légalisation d’un état de fait. L’institutionnalisation du M.F.A., présentée comme une victoire des progressistes sur les modérés, montrait bien la faiblesse de toutes les autres solutions. Et l’élection d’officiers favorables à Spinola dans les organes du M.F.A., présentée comme une victoire des modérés sur les progressistes, montrait bien quelle était encore la faiblesse de cette solution même.

À la veille du 11 mars, le pouvoir avait appris, avec la puissance des travailleurs, qu’il ne pouvait plus continuer dans son impuissance à choisir entre les modèles de répression disponibles. Il ne serait d’aucune utilité d’essayer de démêler l’imbroglio des multiples intrigues et conspirations qui traversent alors le pouvoir en tous sens. Il suffit en effet, pour comprendre le coup du 11 mars, de voir qu’à ce moment plus aucune des forces politiques en présence n’avait intérêt à retarder encore la décision, mais toutes allaient précipiter définitivement.

Qu’on se représente cette confusion incroyable et bruyante d’institutionnalisation, de coalition, de constitution, d’élections, de provocation, de réaction et de révolution, et l’on comprendra aisément que tout ce qu’il y avait au Portugal, à l’intérieur de l’État ou au-dehors, de partisans de l’ordre non ralliés à la solution bureaucratique en arrive à crier dans un accès de fureur : «Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin !» Spinola et la droite entendirent cet appel, mais ils crurent qu’ils étaient les seuls à pouvoir y répondre, et que dès lors la partie était gagnée. Ils ne virent pas qu’il était trop tard pour un simple pronunciamiento, et que personne ne voudrait prendre le risque d’une guerre civile, surtout pas ceux sur lesquels ils comptaient, les hésistants qui préféreraient toujours célébrer leur défaite dans l’État que d’avoir à lutter pour leur victoire contre l’État. Quant aux appuis étrangers que Spinola escomptait sans doute, surtout après le scandale international des émeutes de Porto et de Setubal, ils étaient de la même espèce : près à le soutenir par tous les moyens après sa victoire. (C’est à La Rota en Espagne, et pas à Lisbonne, que les Américains débarquèrent six mille marines.)

Comme toujours chez ceux qui ont attendu longtemps dans la crainte de ne pas réussir, l’impression qui restait de cette crainte à Spinola et à ses quelques partisans décidés les fit tomber à l’opposé dans la précipitation au moment décisif. Parce qu’ils ne voyaient partout que velléitiés d’ordre, prudemment enrobées dans les nuages vaporeux de l’inconsistante idéologie officielle, ils crurent qu’il leur suffisait d’une volonté arrêtée pour réussir. Mais leur ridicule débandade était déjà contenue dans le fait de ne pouvoir proclamer ouvertement cette volonté, mais de devoir mentir grossièrement aux parachutistes pour les faire marcher contre la gauche ; et dans la confusion d’un affrontement où tout le monde se réclamait du M.F.A.


L’échec du coup du 11 mars, et son résultat, qui est sa véritable victoire, furent la conséquence nécessaire, inévitable, de tout le développement antérieur. La plupart des dirigeants avaient laissé venir (Costa Gomes l’avouait peu après en disant que les investigations sur le coup ne devaient pas hésiter à «remonter jusqu’au 28 septembre»), comme pour s’administrer à eux-mêmes in vivo la preuve qu’ils ne pouvaient plus revenir en arrière. Il fallait à l’État bureaucratico-militaire cette répétition en farce de la comédie du 28 septembre pour se séparer complètement de son passé et devenir activment ce qu’il était déjà essentiellement.

Les masses n’ont pas fêté le 11 mars comme elles avaient fêté le 25 avril, et elles n’y ont pas participé comme elles avaient participé au 28 septembre. Elles ne sont intervenues, devant la caserne du Premier Régiment d’Artillerie Légère attaquée par les parachutistes, que pour désamorcer la provocation et empêcher les premiers coups de feu, en accord avec les soldats de la caserne, qui ne perdirent pas leur sang-froid malgré la préparation psychologique d’un bombardement aérien de trois heures. En proposant la discussion aux parachutistes, ils démontrèrent immédiatement leur supériorité, et ceux-ci en l’acceptant, leur infériorité. Les soldats et tous ceux qui étaient accourus étaient conscients qu’il leur fallait avant tout empêcher que se développe ce prétexte à l’étouffement de la guerre sociale sous la confusion d’une guerre politique entre la droite et la gauche. Ils avaient intérêt à ce que le coup échoue très vite, comme la gauche de l’État de son côté avait intérêt à ce qu’il n’échoue pas trop vite, mais ait le temps de faire quelques dégâts. Ce qui avait le double avantage de frapper un régiment particulièrement avancé dans la contestation, que la gauche n’osait pas encore réprimer elle-même, et de donner un peu de poids à l’idéologie antifasciste qui devrait couvrir la répression ultérieure.

À cet égard, on n’eut pas à attendre longtemps les effets du 11 mars : «… les incidents qui se sont produits lors de meetings politiques, la multiplication des grèves, le climat de contestation à peu près généralisé, tout cela montrait une orchestration bien définie», déclarait dès le lendemain le commandant Correia Jesuino, ministre de la «Communication Sociale» (ministère qui, comme son nom l’indique à qui connaît un tant soit peu le pouvoir bureaucratique, est chargé de lutter contre ladite communication par la propagande et le contrôle de l’information). Le pouvoir n’avait jusqu’ici qu’une velléité de répression, il en a maintenant le prétexte, et il lui faut s’en donner les moyens, économiques et politiques. C’est ce qui commence tout de suite avec la concentration des pouvoirs législatifs et exécutifs entre les mains des militaires de gauche érigés en «Conseil de la Révolution». Et les mesures qui suivent sont à la hauteur d’un tel début totalitaire encore programmatique : outre le limogeage des derniers officiers nostalgiques réactionnaires et l’interdiction des «démocrates-chrétiens», c’est la nationalisation des banques, puis des assurances, pour prendre de vitesse les occupations et lutter contre les grèves ; l’interdiction de deux groupes gauchistes et les arrestations de militants, pour sonder les réactions des travailleurs et habituer à la répression au nom de l’unité antifasciste ; la répression dans l’armée et l’interdiction aux casernes de diffuser des communiqués. Le discours de Vasco Goncalves le 26 mars — «La dure vérité est que nous vivons au-dessus de nos moyens. Une austérité totale est une nécessité impérieuse» —, exposant le «programme de combat» du nouveau gouvernement, résume le véritable but et le seul combat de ce quatrième Gouvernement Provisoire : remettre les ouvriers au travail, par tous les moyens.

Les mesures de nationalisation, présentées comme la construction d’une «économie socialiste», et commentées gravement en tant que telles par tous les gogos qui se font plus d’illusions que ne le leur permet Vasco Gonçalves lui-même en citant l’exemple de De Gaulle en 1944, ne sont socialistes qu’au sens de la fameuse définition d’Ebert — «Travailler beaucoup» —, et ne sont même pas proprement économiques. Car là où les lois autonomes de l’économie ne fonctionnent plus, parce que s’est dérobée leur base, l’inconscience de ceux qui y ont part, il n’y a plus de question économique qui ne soit directement sociale, et même militaire, au sens de la guerre de classes.

Il faut donc voir, dans ces mesures de l’État bureaucratique en formation accélérée, la préparation de son terrain, qui est son premier acte de combat contre le prolétariat. S’il s’attaque à la bourgeoisie, qui ne résiste d’ailleurs aucunement, ce n’est que pour pouvoir mieux combattre le prolétariat, dont tout indique qu’il résistera avec acharnement.

Et tandis que la servilité désemparée des commentateurs, qui ne savent plus à quelle raison d’État se vouer, va sonder les divergences entre militaires, investiguant prudemment les intentions «neutralistes» de l’un et le «castrisme» de l’autre, ou misant sur le «tiers-mondisme» d’un troisième, la classe ouvrière portugaise, qui tient entre ses mains le dénouement, et dont la lutte seule déterminera par son envergure et sa décision la nature du nouveau pouvoir de classe, peut, dans la pleine conscience de sa grandeur historique, mépriser les revirements affolés des bureaucrates et les tergiversations embarassées des militaires de gauche. Elle est l’énigme résolue de tous les mystères de la situation actuelle, et son organisation révolutionnaire lui apprend qu’elle est cette solution.



Publié dans Debordiana

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