La Guerre sociale au Portugal / Du 25 avril au 28 septembre 1974

Publié le par la Rédaction





Du 25 avril au 28 septembre 1974

«Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis que l’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège… Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire. Tout ce qu’on ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et en rend le sentiment plus cuisant : le mal est devenu moindre, il est vrai, mais la sensibilité est plus vive.»
Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution.

Le Portugal n’a rejoint tardivement l’aliénation modernisée que pour arriver en avance à son effondrement. La crise générale qu’il traverse actuellement n’est pas la conséquence mais la cause de la chute du fascisme : celle-ci n’en a été que la première manifestation visible, et le faux nom de baptême dont l’a affublée le spectacle. Il s’agit en fait de la crise qui ébranle les sociétés capitalistes, bourgeoises et bureaucratiques, du monde entier, aggravée ici par la conjonction du long immobilisme fasciste et de la décomposition anticipée de toutes les politiques de substitution. Ainsi se posent au Portugal, concentrés dans le temps, tous les dilemmes actuels des classes propriétaires du monde qui, ne pouvant sauver l’économie ni être sauvées par elle, se disputent sur la manière d’administrer son échec et, si possible, de le rendre rentable pour le renforcement de l’État en le déguisant en «crise de l’énergie» ou en «crise économique» : il s’agit donc principalement du bon usage des staliniens en pareille circonstance. Comme le dit un homme d’État avisé, et plus franc que d’autres parce qu’au chômage : «Si le Portugal donne dans les mois et les années à venir l’exemple d’un modèle qui prend forme et qui réussit, cela servira de précédent en Espagne, en Italie et en Grèce. La France même en sera influencée.» (Mendès-France, cité par Le Monde du 13 mars 1975.)

Le 25 avril n’a pas entamé le délabrement de la société portugaise, il l’a trouvé à son arrivée. Ce jour-là Caetano, encerclé et déjà vaincu, laissa échapper qu’il cédait la place à Spinola «pour que le pouvoir ne tombe pas dans la rue». Il venait de trahir le secret de la «révolution démocratique», son essence originelle de réaction contre tout ce que l’effondrement de l’État salazariste mettait en branle.

Il fallait que le pouvoir, qui ce jour-là passait par la rue, n’y reste pas. La foule, assiégeant la police politique dans ses bâtiments et décidée à lui faire un mauvais sort, l’avait obligée à sortir de la «neutralité» dans laquelle elle n’attendait que de changer d’employeur, et les fusillers-marins à prendre parti contre la police. L’affaiblissement du nouvel État commençait avant même sa fondation. Ce sont les travailleurs et les soldats qui ont ainsi refusé dès le début les conditions que Spinola et les généraux de droite avaient posées à leur adhésion au coup des capitaines : la continuité de l’État, c’est-à-dire de sa police. (De même ne devaient être libérés que les prisonniers politiques staliniens et socialistes.) Finalement les tortionnaires de la P.I.D.E. durent être sauvés de la haine des masses par l’emprisonnement.

Chaque époque retrouve à sa fin la réalité de ce qui n’avait été que l’illusion de son commencement. Si le salazarisme mourait encerclé par la révolution et le désordre qu’il avait prétendu bannir pour toujours, la IIe République portugaise naissait dans l’illusion que sa «révolution» démocratique mettrait de l’ordre dans les luttes de classes et écarterait indéfiniment la guerre civile. Le 25 avril 1974, ils se sont rencontrés et croisés dans la même erreur. La naissance de la nouvelle république fut aussi irréelle que la mort de l’ancien régime, mais elle contenait déjà toutes les contradictions annonciatrices d’une fin bien réelle.

Dans cette fête de la démocratie que célébra le 25 avril, le nouveau pouvoir n’avait pas celui de choisir ses invités : il devait les tolérer tous pour être lui-même toléré. Le prolétariat de Lisbonne s’abandonna à la généreuse ivresse de la fraternité, mais il lui donna un contenu pratique qui débordait déjà les phrases redondantes sur «l’unité antifasciste» en fraternisant avec les soldats contre la hiérarchie militaire, commençant ainsi à libérer ses libérateurs. Tous les partis politiques se retrouvaient pour souscrire à la proclamation du nouvel État, s’acceptant mutuellement comme alliés sous la garantie collective du M.F.A., qui leur permettait de renoncer respectueusement à ce qu’ils n’avaient jamais voulu, à l’arme de la critique et à la critique des armes. Mais la fraternisation dans la rue avançait déjà la critique de l’armée, et l’armée était alors tout ce qui restait de l’État portugais.


L’époque qui s’ouvre alors a pour fondement l’extrême misère du pouvoir d’État au Portugal. Le fascisme était devenu inséparable d’une guerre perpétuelle aux colonies. L’intérêt du peuple et des combattants était d’arrêter la guerre, celui des colonialistes et des généraux était de la gagner. Le fascisme et ses institutions politiques archaïques étaient entourés dans la métropole par des conditions modernes d’exploitation capitaliste. L’intérêt des travailleurs était de détruire le capitalisme, celui des partis était de le maintenir en modernisant et démocratisant les institutions. Incapable de tout et même de durer, le régime de Caetano s’est suicidé par impuissance, laissant ainsi aux travailleurs la tare initiale de leur mouvement : le fait de ne pas l’avoir tué. Mais ceux qui volaient aux travailleurs le premier acte de leur révolution moderne leur économisaient le dernier acte de l’ancienne époque. Le prolétariat a pris son ticket d’entrée sur la scène historique des mains des militaires qui abandonnaient le théâtre d’opérations de la dernière guerre coloniale. Et la révolution portugaise commençait ainsi par ce qui est la nécessité ultime de la révolution dans tous les pays : la subversion de l’armée.

La guerre ruineuse que l’État salazariste avait menée en Afrique non seulement n’avait pu résoudre, bien évidemment, le problème colonial, mais elle avait exacerbé tous les autres. Elle avait paru permettre de conjurer deux dangers bien différents, que représentaient respectivement les étudiants et les chômeurs : l’opposition réformiste technocratique et l’opposition révolutionnaire prolétarienne à la dictature. Mais transporter ces contradictions au sein de l’armée ne servit qu’à les armer.

Parce que l’État portugais avait lié son sort à la guerre coloniale, il dépendait de l’armée. Parce que la hiérarchie militaire devait faire accepter aux soldats le combat contre une guérilla mieux armée qu’eux, elle dépendait du refus de la base de se battre dans de telles conditions. Les capitaines se sont imposés à la base comme sa représentation politique pour finir la guerre, et à la classe dominante, sous la couverture de Spinola, comme sa représentation sociale de substitution pour commencer la paix.

Les étudiants, qui voyaient leur emploi par une modernisation technocratique bloqué par le fascisme, rêvaient donc, comme leurs homologues des autres pays, mais avec de meilleures raisons, de prendre le raccourci bureaucratique de la «révolution». Si en règle générale les étudiants et les cadres au chômage adhèrent à une idéologie bureaucratique (gauchiste ou stalinienne) dans l’espoir d’accélérer leur promotion, et rêvent ainsi d’ouvriers armés dont ils seraient l’État-Major, au Portugal ils se sont trouvés effectivement transformés en officiers d’ouvriers et de paysans habillés en soldats. Voilà la première bizarrerie de la révolution portugaise, qui explique toutes les autres : l’extrémisme bureaucratique du gauchisme, partout ailleurs désarmé, a été ici armé par l’État. Les fils de la bourgeoise dont la promotion de cadre était interrompue par quatre années à travers le sang et la boue de l’Afrique, y retrouvant ceux qui de leur côté avaient choisi l’armée comme seule perspective de promotion, se sont constitués avec eux en «Mouvement des Forces Armées», se donnant pour but à la fois d’arrêter la guerre coloniale et de sauver l’économie portugaise.


Le M.F.A. contenait ainsi la contradiction originelle de vouloir transformer l’État en ayant besoin en même temps de le défendre, puisque son programme ne pouvait être réalisé que par lui ; de se prétendre «révolutionnaire» pour avoir légalisé les contradictions sociales et de rester au centre de la médiation nécessaire à leur conservation ; de désirer que les Forces Armées soient le «moteur» de toutes les transformations sans se transformer elles-mêmes.

Dès le début, le M.F.A. n’a fait que ramasser le pouvoir qui tombait de tous les côtés, et par la suite il a dû chaque fois remplir le vide qui s’élargissait sans cesse au sommet de la société, avec les échecs successifs de la normalisation démocratique bourgeoise. Cette nouvelle version galonnée du pouvoir bureaucratique a du moins l’indéniable originalité de s’être édifiée malgré elle, contrainte et forcée. Les capitaines n’étaient que semi-gauchistes parce qu’ils étaient déjà dans le pouvoir de classe : leur Sierra Maestra avait été la jungle africaine, mais contre les guérilleros. Ils étaient cependant gauchistes dans la mesure où tout les poussait à devenir eux-mêmes le nouveau pouvoir de classe.

Mais on n’en était qu’au début. Les capitaines devaient recourir à Spinola pour être acceptés par la bourgeoisie réactionnaire, comme celle-ci devait les accepter pour avoir Spinola, qui portait tous ses espoirs. Et tous, unis par leur faiblesse face à la menace du prolétariat, savaient qu’ils ne pouvaient s’offrir le luxe nécessaire d’un Parti Communiste dans l’opposition. Les staliniens, de leur côté, n’hésitèrent pas sur les risques respectifs de défendre le pouvoir en y accédant ou en n’y accédant pas, car il s’agissait avant tout de lui permettre de se constituer en gagnant du temps auprès des masses. Spinola fut aussi pressé d’inviter Cunhal à siéger au gouvernement que celui-ci le fut d’accepter : ils l’étaient tous deux par le même ennemi.


Socialistes et communistes ont été appelés au premier Gouvernement Provisoire en temps que «représentants des masses» mais leur mandat et le peu de pouvoir qu’ils ont obtenu ne leur venait pas des masses mais de Spinola lui-même. Et ils ont en fait représenté Spinola auprès des masses bien plutôt que celles-ci auprès de Spinola, car ils voyaient dans sa personne la seule garantie de tolérance de la droite envers eux. Parents pauvres du pouvoir, mais en espérance d’héritage, ils l’assiégeaient respectueusement mais ne l’attaquaient pas. Au contraire ils le défendaient, car l’opportunité de diriger la vie politique dont ils avaient été exclus pendant quarante-huit ans n’était obtenue que parce qu’on leur avait permis de devenir visiblement ce qu’ils étaient déjà essentiellement : des partis de l’ordre. S’organisant à partir du terrain de l’État contre les luttes des travailleurs, ils se sont transformés en Junte de Salut de la «Junta de Salvação Nacional».


Avec la gauche comme alliée, le nouvel État risquait son présent par la tolérance de ce qui avait toujours été et serait à nouveau interdit, à seule fin d’assurer son avenir par la préparation de nouvelles lois anti-ouvrières et la création d’une structure de partis et de syndicats qui, sous le signe de «l’unité nationale antifasciste», aurait à construire la collaboration de classe.

Tous les pouvoirs d’Europe appaludissaient cette fausse jeunesse de l’idéologie bureaucratique ouvriériste, eux qui s’affolent de voir les mensonges syndicaux usés jusqu’à la trame et de plus en plus inutilisables. Mais déjà le 1er Mai à Lisbonne, au cours de la première manifestation de masse depuis un demi-siècle, alors que tout le monde était dans la rue et euphoriquement unanime, un ouvrier marchait seul avec cette pancarte, l’unique dont on se souvienne : «Attention, ouvriers ; vous avez maintenant trop d’amis !»


Car les faits ont la tête dure. Le fascisme avait congelé pendant quarante-huit ans les contradictions et les illusions à leur propos. Il a suffit de quarante-huit jours de démocratie pour que les contradictions murissent, et que les illusions pourrissent. Le vieil affrontement politique du fascisme et de l’antifascisme disparaissait de la scène, la question sociale revenait, dans sa vérité pratique toujours nouvelle.

Si un demi-siècle d’oppression salazariste avait pu faire croire aux travailleurs qu’elle ne finirait jamais, aussitôt qu’ils ont trouvé jour à en sortir ils ont été si surpris, si enthousiastes et si emportés qu’ils sont passés tout d’un coup à l’autre extrémité, et que, bien loin de considérer la révolution comme impossible, ils l’ont cru facile ; et cette disposition toute seule est quelquefois capable de la faire.

Dans l’euphorie de la libération, les travailleurs avaient signé un chèque en blanc au programme du M.F.A., mais on s’aperçut vite que c’était un chèque sans provision. Ils n’avaient reconnu à leurs ennemis le droit d’exister que pour pouvoir exister eux-mêmes, et leur renonciation formelle à leur autonomie de classe, ils la réfutaient journellement dans la pratique. Démontrant avoir bonne mémoire, et continuant la lutte qu’ils n’avaient jamais interrompue, ils commençaient seuls leurs luttes revendicatives. L’État gagnait du temps, ils brûlaient des étapes. Pendant la première vague de grèves, la majorité de la population s’est jointe au prolétariat urbain et rural dans un mouvement de contestation, d’arrêts de travail et d’occupations dont l’extension, mais surtout l’intensité et la forme, dépassait fin mai tout ce que la bourgeoisie avait pu attendre ou avait cru pouvoir supporter. Et le mieux était encore à venir.


Pour réorganiser et développer rapidement la production et moderniser les institutions, la nouvelle République du Capital avait besoin de la paix sociale. Pour l’obtenir elle avait d’abord compté sur son propre pacifisme. En avril, elle cherchait, donnant ceci comme son principal mérite, à n’effaroucher personne, s’effrayant elle-même continuellement, et pensant par sa mansuétude, sa vie passive, acquérir le droit à la vie et désarmer les résistances. Le fascisme est mort, tout le monde est démocrate, et «un peuple uni ne sera jamais vaincu»… Mais lorsque la fraternité des classes antagonistes dont l’une exploite l’autre, cette fraternité proclamée en avril, inscrite en grandes lettres au front de Lisbonne, trouva en mai son expression véritable, authentique, prosaïque, dans la guerre sociale qui commençait, alors le pouvoir, staliniens en tête, dut jouer le jeu dangereux de forcer la dose sur l’idéologie et, agitant le spectre du fascisme, d’évoquer à tout propos l’ennemi commun aux masses et à l’État pour que les masses croient avoir quelque chose de commun avec cet État. Du moins les staliniens espagnols, lorsqu’ils firent le même travail pour la République pendant la guerre civile, avaient-ils en l’espèce, avec le franquisme, un moyen de chantage effectivement redoutable. Le grand malheur des staliniens portugais a été de ne pas avoir d’ennemis à droite qui soient présentables, parce que ceux qu’ils avaient, ils les avaient eux-mêmes baptisés démocrates.

Comme le prolétariat n’avait pas paru depuis cinquante ans sur la scène historique, les bureaucrates avaient absolument cessé de croire qu’il pût jamais s’y montrer ; et effectivement ce n’est pas grâce à lui qu’ils obtinrent leurs ministères. À force de le voir insensible à leurs injonctions «démocratiques et nationales» ils le jugeaient sourd ; et eux qui avaient le plus à redouter sa colère s’entretenaient à haute voix en sa présence des injustices cruelles dont il avait toujours été victime. Emportés par la routine de leur faux langage, il leur est arrivé cette comique mésaventure de voir leur creuse phraséologie dotée d’un contenu contre eux. Au mépris outrecuidant des bureaucrates répondit cette ruse du prolétariat de s’avancer masqué, derrière les mots d’ordre mêmes de l’État et des partis. Le saneamento, l’épuration des fascistes, prise au pied de la lettre, devint le règlement des comptes avec toute la classe dirigeante, qui aurait pu déclarer en bloc comme ce policier de la P.I.D.E. : «Nous aussi nous sommes des démocrates. Nous voulions adhérer au 25 avril, mais on ne nous a pas laissés.» Les bureaucrates pouvaient facilement protéger les grands capitalistes et les politiciens compromis, dont en fait personne ne se souciait, mais pas les sous-fifres que les travailleurs avaient sous la main dans les usines ou dans les mairies ; or c’était précisément avec cette couche de cadres que la bureaucratie, agissant pour le compte du nouvel État, devait s’entendre au plus vite pour réorganiser l’exploitation.

Comme devaient l’écrire en septembre les travailleurs de la LISNAVE, les chantiers navals de Lisbonne, dans leur premier communiqué à la population, «en menant cette lutte politique, l’épuration, elle — la classe ouvrière — prend conscience de lutter non seulement pour la chute des structures fascistes dans la LISNAVE mais aussi contre toute la bourgeoisie exploiteuse.»

L’époque se déclarait emphatiquement révolutionnaire, les travailleurs le devenaient sans phrases. Utilisant les moyens de communication, momentanément débarrassés de la censure, mais surtout se reconnaissant à travers leurs actes, livrant le combat sur le terrain de la production et de la vente des marchandises, ils commençaient à toucher à leur racine pratique les mystères de l’économie politique. Lorsqu’ils dénonçaient tout ce qui existe en dehors d’eux dans l’organisation du travail comme «sabotage économique», ils découvraient en fait l’irrationalité fondamentale de l’économie, que tout aménagement bureaucratique ne fait que renforcer. Pour échapper définitivement à toute manipulation stalinienne, il leur fallait encore, comme tous les travailleurs du monde, connaître l’économie elle-même comme sabotage de la vie. Mais tout les y menait.

Un tel processus était bien fait pour effrayer les staliniens. Et il les effrayait en effet. Voilà le malheur des partis bureaucratiques dans cette époque : ils ne se font croire que quand ils font sentir la puissance des travailleurs et il est presque toujours de leur intérêt de la faire moins sentir que croire. Assurément le stalinisme ne peut que craindre la stupidité des masses tant qu’elles restent conservatrices, et leur intelligence dès qu’elles deviennent révolutionnaires. Sachant qu’ils seraient rendus responsables même de ce qui se faisait malgré eux, les staliniens devaient tout sacrifier pour défendre un État qui était disposé à les sacrifier tous, et ils ne pouvaient rien faire d’autre que travailler à créer la situation dans laquelle ils ne seraient plus nécessaires.

Comme pouvait l’écrire dès le 26 mai les révolutionnaires les plus conscients : «Au contraire des bureaucrates bolcheviques, avec Lénine à leur tête, qui pour s’approprier le pouvoir étatique sont passés par l’élimination de Kérenski, le P.C.P. entre dans le pouvoir d’État avec Kérenski associé à Kornilov. Au contraire de ce qui est présenté apparemment comme une force de l’État portugais, le gouvernement provisoire est exactement le synonyme de sa fragilité réelle. Aucun parti, en particulier, ne peut s’approprier tout le pouvoir ; chacun est donc obligé de le partager. Les accords réels institués sont l’acceptation immédiate de la perspective de la démocratie bourgeoise, à grands pas sur la voie parlementaire, dans laquelle ils ont tous pour alliés ceux-là mêmes qui n’y tenaient pas. Si Mario Soares est un bon allié pour Spinola, celui-ci n’est cependant pas très présentable ni pour Alvaro Cunhal ni pour Mario Soares. Tous deux cherchent à se libérer de l’allié que l’histoire leur a donné, et c’est cela la véritable discussion entre eux, mais de peur de devoir accepter un Spinola encore plus autoritaire ce sont les masses qu’ils doivent désarmer immédiatement.» (Affiche du Conselho para o desenvolvimento da revolução social.)

Toutes les fractions au pouvoir, initialement d’accord pour désarmer le prolétariat afin de l’obliger à payer la «dette du fascisme», s’apercevant que le peu obtenu par les travailleurs, et surtout la façon dont ils l’avaient obtenu, était déjà trop, ont commencé à se diviser en s’accusant mutuellement, et avec raison, d’aggraver ou d’être incapables de résoudre la situation.

Mais la question centrale des divergences au sein de la coalition gouvernementale portait sur la manière de convaincre les capitalistes nationaux et étrangers de payer le «prix de la démocratie» : les coûteuses réformes nécessaires à la rationalisation et à la modernisation du capitalisme portugais. Les uns devaient respecter leurs anciens compromis, et les autres protégeaient leur électorat futur. En essayant de convaincre la bourgeoisie financière et industrielle, le nouveau pouvoir reconnaissait qu’elle dominait la situation, au-dedans et au-dehors du Portugal. S’étant refusé dès le début à abandonner sans résistance tout le pouvoir politique pour maintenir son pouvoir social, elle pratiquait le sabotage économique par la limitation du crédit et de l’emploi. Les capitalistes faisaient confiance à la promesse de Spinola de faire revenir la paix sociale plutôt que les soldats, et de conserver une grande partie de l’Afrique. Et de fait le salaire minimum a été le maximum que la bourgeoisie a accepté de donner pour sa propre cause.

L’empire «pluri-racial et pluri-continental» avait été l’espace vital démesuré et toujours en friche qui avait permis à la bourgeoisie portugaise de se maintenir dans son présent intemporel. (Un fait exprime au mieux ce recul de la bourgeoisie devant ses tâches modernes : en portugais le même mot sert à désigner à la fois l’exploration et l’exploitation.) Elle avait toujours voulu et réussi à ignorer le «mauvais côté» de son monde, organisant policièrement l’invisibilité du prolétariat et freinant arbitrairement, avec celui des conditions modernes de production, le développement de la pollution généralisée. Le coup du 25 avril, qui ne s’était pas fait contre elle mais à côté d’elle, lui annonçait ce qu’elle était obligée de devenir vite, et Spinola devait être le pont qui lui permettrait de franchir l’abîme qui la séparait de ses propres nécessités.

Ainsi la figure de Spinola dominait-elle la bourgeoisie de droite, qui ne pouvait accepter son avenir que sous les traits de son passé ; et c’est en ceci seulement que la sempiternelle comparaison journalistique avec De Gaulle était justifiée. Mimant De Gaulle dans des conditions bien plus difficiles, il ne pouvait l’être dans la mesure même où il lui aurait fallu pour réussir être à la fois le De Gaulle de 1944, de 1958, et de 1968. Il ne fut donc finalement que le De Gaulle piteux de 1969, cadavre politique digne pour toute épitaphe de ce trait de Retz : «Tout homme que la fortune seule a fait homme public devient presque toujours, avec un peu de temps, un particulier ridicule. L’on ne revient plus de cet état.»

Si l’image du Général-Président dominait la bourgeoisie de droite, lui-même était dominé par ce qu’il représentait au gouvernement : la continuité formelle de l’État. Pour tous il semblait identifier sa personne avec la cause de l’ordre, mais il identifiait en fait la cause de l’ordre à sa personne. Et si pour défendre l’ordre il dictait des lois et exigeait des pouvoirs, il n’était quelqu’un politiquement que pour avoir accepté, à un certain moment, de briser cet ordre. Ce rôle contradictoire de l’homme explique les contradictions de son gouvernement, ses tâtonnements confus, s’efforçant tantôt de gagner, tantôt d’humilier tel ou tel parti, et finissant pas les lancer tous en même temps contre lui. Manque d’assurance pratique qui contrastait comiquement avec le style présidentiel et catégorique de ses discours. Nationaliste émotif, Spinola voulait à tout prix la paix dans la métropole pour sauver ce qui pouvait l’être dans les colonies. Nationaliste cérébrale, la gauche voulait le contraire.

Mais il faut dire que Spinola n’avait rien d’extraordinaire, même dans son imbécillité : son incohérence était celle du pouvoir étatique dans une telle situation. Acculé à la «neutralité» par sa condition contradictoire de représentant des intérêts supérieurs du capitalisme portugais et d’agent de la «révolution démocratique», l’État devait arbitrer le corps à corps des patrons et des ouvriers, et intervenir partout pour maintenir le statu quo. Mais sans police syndicale et même sans police du tout, cette dure nécessité l’a obligé à s’en remettre chaque fois plus aux partis qui parlaient au nom de la classe ouvrière, à leur abandonner toujours plus, avec les besognes de basse police répressive et de haute police idéologique, la réalité de l’État.

Calomnies, mensonges, provocations et manœuvres de division des staliniens se sont jetés sur les travailleurs comme jadis la police de choc et la gendarmerie de Salazar. Et ceci a appris en accéléré aux prolétaires portugais ce que leurs camarades des pays plus avancés ont dû apprendre en cinquante années de contre-révolution permanente.

Qu’est-ce qu’un État qui ne disposerait pas de «détachements spéciaux d’hommes armés» ? Le Portugal nous a montré ce malheureux prodige. Il avait bien fallu mettre la P.I.D.E.-D.G.S. à l’ombre, les autres forces de police étaient négligeables, et surtout risquaient, à être trop vite remises à l’ouvrage, de devoir subir le même sort que la P.I.D.E. Spinola avait nommé à la tête de la commission pour le «démantèlement» de la P.I.D.E.-D.G.S. le général Galvao Melo. Qu’il suffise de dire pour caractériser ce triste sbire, limogé le 28 septembre et arrêté le 11 mars, qu’il compara froidement, au cours d’un voyage officiel au Brésil, le 25 avril au coup d’État militaire de mars 1964 contre Goulart. Pour donner corps sans doute à cette thèse très spéciale, il fit tout son possible dès le début pour sauver ce qui pouvait l’être de la P.I.D.E. Quant aux bureaucrates de la gauche, chargés de dépouiller dans le plus grand secret les innombrables dossiers de l’ancienne police politique, ils se mirent vite d’accord pour ne pas les publier, et surtout pour en dissimuler l’essentiel : le réseau d’informateurs qui avait assuré à la P.I.D.E. son efficacité. Certaines «révélations» furent utilisées dans les luttes entre gangs bureaucratiques, mais, sous le contrôle des staliniens, la commission de démantèlement de la P.I.D.E. se transforma progressivement en commission d’organisation de la future police politique.


En attendant, il fallut bien, pour les nécessités brûlantes de l’ordre public, avoir recours aux troupes régulières, qui après le 25 avril jouissaient d’un grand prestige auprès des masses. Mais ce prestige ambigu avait pour base la fraternisation, il impliquait le respect du dialogue, la libre discussion des problèmes. Ainsi, en mêlant l’armée à tous les conflits, le pouvoir la rendait de moins en moins sûre : ce n’était pas tant l’armée qui ramenait le calme que le désordre qui gagnait l’armée. Les soldats n’utilisaient pas leurs armes, ils parlaient ; et comme ils parlaient, ils écoutaient aussi, et s’imprégnaient chaque fois plus de l’esprit de liberté et de contestation des travailleurs.

La classe ouvrière portugaise avait occupé le terrain que la démocratie lui avait ouvert sans avoir eu le temps de l’aménager pour l’y contrôler : le terrain du syndicalisme, mais vide de syndicats. Les travailleurs ont ainsi pris dès le début l’habitude et le goût de la démocratie directe, et si leurs revendications n’avaient d’abord rien de particulièrement subversif, la manière dont ils les formulaient l’était sans aucun doute déjà. Lorsque les syndicats, ces écoles de la passivité, furent institués par en haut, en reprenant les structures corporatistes fascistes, ils se trouvèrent avoir affaire à des travailleurs qui s’étaient déjà transfromés et éduqués eux-mêmes dans l’organisation de leurs luttes, se réunissant à la base en assemblées générales, élisant leurs délégués et leurs comités de grève. La peur et la haine des bureaucrates devant ce mouvement spontané éclate chez ce stalinien qui ultérieurement déclara carrément qu’il allait éviter les assemblées générales où «les manipulations sont faciles vu la très faible politisation de la base» (Le Monde du 30-31 mars 1975). Le même autoritarisme idéologique, qui appelle manipulation la libre discussion et politisation la soumission aux appareils, avait déjà amené le stalinien espagnol J. Hernandez à expliquer ainsi en mars 1937 la «manie de la socialisation et des saisies» qui s’était emparée des masses : «Pourquoi les travailleurs sont-ils tombés dans ces erreurs ? En premier lieu, par méconnaissance du moment politique dans lequel nous vivons, qui les a amenés à croire que nous étions en pleine révolution sociale.» On sait que ce genre d’interprétations ne précède généralement que de peu sa démonstration à coups de fusils : comme à Cronstadt, comme à Barcelone.

Ce furent évidemment des militants socialistes et surtout staliniens qui occupèrent les postes syndicaux, lorsqu’ils n’y étaient pas déjà infiltrés pendant le fascisme ; mais ceux qui ne furent pas dégoûtés par leur nouveau travail n’y gagnèrent que de démontrer plus vite leur ignominie. Leur difficulté à arrêter le mouvement de grèves ou de menaces de grèves qui frappait toutes les usines du pays, ou du moins à limiter les dégâts, fut pour le pouvoir le premier signe que le nouvel ordre était bâti sur le sable, et que ce sable était mouvant. Après la première vague du mois de mai, le salaire minimum de 3300 Escudos (pendant la clandestinité le P.C.P. en exigeait 6000) avait été décrété à la hâte pour acheter la tranquillité. Les travailleurs, qui avaient d’abord découvert leur force dans la faiblesse de leurs ennemis, apprenaient maintenant combien elle était révolutionnaire par la haine et la calomnie des patrons et de tous les partis. La gauche combattait maintenant ouvertement ce qu’elle avait d’abord dû tolérer.

L’époque des grèves dures commençait, les occupations où la production continuait sans patrons, sans administrateurs, l’épuration des cadres fascistes, c’est-à-dire presque tous, la vente sauvage au public et aux autres entreprises, la prolifération des journaux de grèves, l’organisation de liaisons entre les usines. Ce tournant fut marqué par la grève des Postes (C.T.T.), où les staliniens utilisaient toutes leurs armes, et où les grévistes commencèrent à forger les leurs en communiquant la vérité de leur lutte. Ils avaient compris que, comme le disait un tract d’agitation sur le moment, «le prix pour pouvoir exiger librement ses revendications est de savoir y renoncer “librement”» (19 juin 1974).

Le durcissement des grèves à partir de juin a conduit tout droit à la crise gouvernementale de juillet, mais il a surtout marqué dans le mouvement des travailleurs le début d’une formulation autonome de ses tâches, qui devait bien évidemment ridiculiser ce qui avait toujours été insignifiant : le gauchisme organisé. Parti de rien, il est très vite parvenu à la misère. Condamnés à être toujours doublé à droite par les staliniens et à gauche par les travailleurs, les gauchistes sont restés stupides avec leur faucille entre le marteau et l’enclume, remâchant amèrement leurs bribes d’orthodoxie sans emploi et même sans prestige dans une telle époque. Après avoir proféré leurs derniers bredouillis sur la juste lutte des mouvements de libération africains, leur seule perspective aurait pu être de faire, face aux staliniens au gouvernement, ce que les staliniens font quand ils ne sont pas au gouvernement. Mais si les staliniens les combattaient, les travailleurs les méprisaient. Arrivés trop vieux dans un monde trop jeune, ils n’ont fait que suivre. Et leur dernière arriération consiste à croire qu’ils sont arrivés trop tôt.

Incarnant la réalité bureaucratique dont le gauchisme ne détenait que l’illusion intempestive, le P.C.P. était sorti de la plus longue des clandestinités comme le dernier parti stalinien maintenant l’idéologie du bolchevisme et s’appuyant sur une base essentiellement ouvrière. Sautant cinquante ans en quelques mois, comme le mouvement réel, il devait être le premier à montrer le visage contre-révolutionnaire moderne du stalinisme, à l’heure du «compromis historique». S’il y a perdu les plus combattifs de ses militants dans la classe ouvrière, il y a gagné chez les étudiants, les journalistes, les employés et les officiers ceux qui peuvent être ses meilleurs soutiens dans son nouveau rôle d’idéologue actif du maintien de la domination de classe contre chaque classe particulière. Car ce n’est plus le stalinisme qui se décompose, mais la société qui, en se décomposant, devient stalinienne.

Spinola, quant à lui, fut victime jusqu’à la fin du seul procédé d’intimidation par lequel la droite réactionnaire, bien que minoritaire, imposait sa politique au gouvernement : le mythe du Parti communiste travaillant à s’emparer du pouvoir. Le P.C.P., qui ne travaillait d’aucune manière à cela, s’était bien plutôt mis au service du pouvoir sans jamais arriver à lui imposer sa politique. Les staliniens ont voulu jusqu’à la fin sauver Spinola, mais celui-ci croyait qu’il lui était possible et nécessaire de se sauver sans eux : il ne faut pas négliger le rôle de la bêtise dans l’histoire.

En expulsant spectaculairement ses adjoints socialistes et communistes du premier Gouvernement Provisoire en juillet, Spinola leur reprochait bruyamment de ne pas avoir bien accompli leur tâche de neutraliser les travailleurs, tandis que la gauche reprochait discrètement au Président de n’avoir pas bien accompli, et d’avoir retardé, le compromis avec les mouvements de libération, nécessaire pour assurer l’ouverture internationale du Portugal et la neutralisation des masses africaines. La guerre coloniale continuait et la guerre sociale ne faisait que commencer.

Solidaires jusque-là du secret étatique, sur la question coloniale et le reste, les ministres de gauche chassés se sont vus obligés de prendre l’initiative, non pas tant parce qu’ils voulaient éliminer la droite, mais parce que la droite n’avait pas pu les éliminer. Un peu plus intelligent que Spinola, Vasco Gonçalves, qui représentait la gauche du M.F.A., vit bien que ces faibles bureaucrates étaient encore les meilleurs défenseurs de la société actuelle, donc indispensables. Mais ce qui détermina le soutien du M.F.A. à la gauche et produisit, avec la perte du premier ministre Palma Carlos, l’affaiblissement de Spinola, ce fut surtout la question coloniale : plus proche de la réalité que les plans de Spinola pour cinquante ans de fédéralisme avant l’indépendance totale des colonies, le M.F.A. était bien conscient du fait qu’un mois de plus de guerre aurait achevé la décomposition de l’armée, et donc de l’État. On avait déjà dû arrêter des compagnies entières qui, leurs officiers en tête, se refusaient à embarquer pour l’Afrique, et chaque départ était marqué par des manifestations de protestation dans les aéroports militaires.

Avec les mouvements de libération, auxquels Spinola niait toute autre autorité que celle de cesser le combat, l’alliance, non seulement était souhaitable, mais possible et urgente : car eux-mêmes étaient obligés de s’allier à l’État portugais pour la répression de la révolte des masses africaines et des grèves qui menaçaient les projets de tous. Ils devaient montrer au monde leur capacité à construire et gérer de nouveaux États, sacrifiant les masses révoltées pour proclamer, avant même d’être effectivement indépendants, leur indépendance vis-à-vis d’elles.

Le M.F.A. ne pouvait donc qu’appuyer la gauche et s’opposer à Palma Carlos et celui-ci, après quelques jours de crise secrète, dut démissionner le 9 juillet, provoquant une autre semaine de crise publique, mais dont personne ne connaissait l’origine. Le 17 Vasco Gonçalves était nommé premier ministre.

Le deuxième Gouvernement Provisoire a été présenté comme une victoire du M.F.A., mais en prenant cette précaution de ne pas dire sur qui : l’opération de Spinola avait raté, mais le modus vivendi et le secret sur les divergences au sein du gouvernement furent reconduits en prenant le malheureux Palma Carlos comme bouc émissaire. Si la victoire des partis de gauche et des capitaines du M.F.A. dans cette crise gouvernementale marque la fin réelle de la guerre coloniale au Mozambique et en Guinée, obligeant Spinola à accepter les mouvements de libération comme alliés et comme «mal nécessaire» pour arrêter la guerre civile qui menaçait en Afrique, ce fut en fait une victoire défensive des deux côtés, c’est-à-dire une victoire que tout le monde acceptait, mais que personne n’avait voulue.

La seule mesure offensive du M.F.A. à ce moment a été la création du COPCON (Commandement Opérationnel du Continent), destiné à garantir en actes toute la politique du deuxième Gouvernement Provisoire. Créé officiellement pour le maintien de l’ordre interne et pour coordonner la défense contre une hypothétique agression extérieure, le COPCON a trouvé dès le début son ennemi intérieur en défendant le gouvernement contre la réaction et le M.F.A. contre la réaction dans le gouvernement, les défendant tous contre le prolétariat, véritable ennemi extérieur campé aux portes du «Portugal novo».

Commandement spécial coiffant les compagnies jugées les plus sûres dans les différentes armes, le COPCON était une mesure d’autorité, et le premier signe d’une restauration de l’État à partir du M.F.A., mais c’était une mesure qui montrait bien la faiblesse et la timidité d’une autorité qui ne peut pas se doter de corps spécialisés dans la répression, en les prélevant dans les troupes et en leur donnant un entraînement spécial, parce qu’il lui faut avant tout maintenir la fiction de «l’armée démocratique». Et il restait à savoir, puisque l’armée était tout ce qui restait de «sûr» au Portugal, et le COPCON tout ce qui restait de «sûr» dans l’armée, qui allait s’assurer du COPCON, et pour faire quoi. Le commandement du COPCON fut attribué à Otelo Saraiva de Carvalho, jeune capitaine nommé immédiatement brigadier-général, en même temps que gouverneur militaire de Lisbonne, et qui avait été l’organisateur sur le plan militaire du coup du 25 avril. Dès le début, il ne cacha pas son mépris pour les généraux de droite, affiché dans ses déclarations comme dans ses actes. Face à Spinola, Carvalho allait incarner l’alternative militaire de gauche, et son étoile commençait à briller dans la mesure même où l’autoritarisme policier de la droite devait céder la place à l’autoritarisme idéologique de la gauche.


Le COPCON assurait d’une part une protection opérationnelle réelle au M.F.A. dans une armée qui était déjà, comme on le verrait plus tard, aussi divisée que le reste du pays ; il institutionnalisait d’autre part la division du travail répressif qui, pour interrompre les luttes les plus menaçantes des travailleurs, ne nécessitait pour le moment qu’une poignée de militaires et la caution morale du P.C.P. Dès la fin août, on vit les uns et les autres en action contre la grève de la T.A.P. (transports aériens). Parallèlement — le 27 août — le nouvel État se dotait d’une législation anti-ouvrière avec la loi sur la grève (interdite en dehors des périodes de renouvellement des contrats collectifs, pour des motifs politiques et par solidarité ; interdites aussi les occupations) qui donnait aux patrons le droit au lock-out. Si le 28 août le travail reprend partiellement, sous contrôle militaire, à la T.A.P., l’agitation s’étend néanmoins dans les jours suivants, grâce aux liaisons autonomes qui commencent dès lors à s’organiser. Le 19 septembre six mille ouvriers de la LISNAVE sortent dans les rues manifester, contre les consignes de l’Intersyndicale stalinienne, et malgré la présence de troupes du COPCON aux portes des chantiers navals, destinées à leur interdire la sortie : les fusillers-marins, puis les parachutistes, cèdent devant la détermination des ouvriers. Ceux-ci distribuent dans Lisbonne leur premier communiqué des travailleurs de la LISNAVE à la population, qui affirme leur solidarité avec toutes les grèves et leur détermination de lutter contre toutes les lois anti-ouvrières.

L’Intersyndicale et les staliniens ont été désavoués, le COPCON a montré sa faiblesse : une police qui croit à l’idéologie du «peuple uni» est qui salue les ouvriers le poing levé, n’acceptera pas facilement de tirer les premiers coups de fusil sur les grévistes. Le programme de répression de la gauche s’avérant apparemment insuffisant, c’est donc l’heure pour la droite de montrer ce qu’elle sait faire. Et elle pense faire mieux : les staliniens essayèrent jusqu’à la fin de lui faire accepter leurs avances, mais elle persista dans son intransigeance minérale, comptant sur la réussite facile de sa conspiration. Le deuxième Gouvernement Provisoire devait donc aussi s’effondrer.

Le violent discours anticommuniste de Spinola le 10 septembre fut la voix de la mauvaise conscience de l’État, dont la bonne conscience était le M.F.A. Convenablement appuyé par la droite légale du P.P.D. et des «démocrates-chrétiens», c’était l’appel du Général-Président à la «majorité silencieuse» pour lui donner la caution nécessaire à un coup dans l’État, mais auquel ne répondit pratiquement que la «lumpen-bourgeoisie», les fascistes et la droite illégale, désireuse d’intervenir légalement dans le pouvoir. Que Spinola, après le fiasco de la ridicule manifestation de ses partisans le 10 juin, ait encore compté sur ses mauvais alliés de droite pour la difficile tâche d’éliminer ses mauvais alliés de gauche, cela ne peut s’expliquer, à part les hautes complicités qu’il escomptait, que parce qu’étant leur chef il devait les suivre…


Quand l’extrême-droite passa à l’offensive, comme tout le monde s’y attendait, les masses étaient ignorantes de ce qui se passait réellement et de la position du Général-Président, les moyens d’information capitaliste et les partis ayant suivi leur tendance naturelle à tout faire pour dissimuler le danger et l’agonie interne du Gouvernement à la majorité de la population. Celle-ci, indifférente devant la fausse alternative électorale future entre la droite modérée et la modération d’un Front Populaire plutôt utopique, ne voyait d’une part que les pronunciamientos de la droite extrémiste qui se succédaient et de l’autre les pronunciamientos du P.C.P. pour la droite qui se multipliaient. Dans une course pour voir qui était le plus prudent, le chef du COPCON et le ministre du Travail assuraient à l’ambassadeur américain et aux sociétés multinationales que leurs intérêts seraient «énergiquement garantis» ; la gauche officielle réprimait tout hors de l’appareil étatique et soutenait tout au-dedans, se plaignant hypocritement et lâchement, jusqu’à être démentie par Spinola lui-même, de «l’usage abusif du nom du Président de la République» par les fascistes. Le P.C.P., quoique directement menacé, dénonçait tout «affrontement direct» qui altèrerait une légalité qui, d’après ses éditorialistes, garantissait «une marge large et sûre».

L’honneur que la jeune République n’avait pas pour elle-même, a été sauvé contre elle par les seuls travailleurs : défiant ouvertement les lois anti-grève et anti-réunion, ils ont montré à la partie indécise de la bourgeoisie et de l’armée qu’elle devait compter avec un adversaire puissant. Imitant ces exemples de courage, les partis et les syndicats pouvaient encore jusqu’au dernier jour renverser la situation et passer à l’offensive en appelant à la grève générale, mais cela leur paraissait bien plus dangereux encore que la menace fasciste. Même quand Spinola s’est ouvertement compromis, toute la gauche de l’État appelait les masses à arrêter «la marche sur Lisbonne du monstre fasciste», sans dire que la tête était dans la ville, au cœur du gouvernement.

C’est la classe ouvrière elle-même qui a visiblement découvert cette crise secrète. C’est la descente dans la rue des masses populaires, la nuit du 27 au 28 septembre, même désarmées et sans informations au moment critique, qui a rendu public ce qui jusqu’alors était resté caché, et forcé par sa présence le développement ultérieur des interventions successives de la gauche et du M.F.A. Si le 25 avril la classe oubliée de l’Histoire se trouvait derrière le M.F.A., le 28 septembre la classe qui n’oublie pas l’Histoire se trouvait devant lui, obligeant les capitaines semi-gauchistes qui, au début, entouraient seulement les généraux, à se retrouver soudainement encerclés à leur tour par les soldats, les marins et les masses. Et celles-ci n’étaient plus celles du 25 avril, elles intervenaient d’une autre façon et avec une autre conscience.

Si tout au Portugal s’était jusqu’ici modifié dans le dos des travailleurs, le 28 septembre, pour la preière fois, tout commença par leur force, mais pour finir au profit de ceux qui n’étaient que les ennemis de leurs ennemis. La détermination et la vitesse avec laquelle les travailleurs ont répondu à l’appel des partis et des syndicats ont montré qu’ils méritaient autre chose : ce qu’ils ne peuvent se donner qu’eux-mêmes. Mais le fait qu’ils ne se soient pas mobilisés avant l’appel explique pourquoi les barrages n’étaient pas des barricades, et pourquoi ils n’ont été dressés que hors des villes et vers l’extérieur. Et si, à ces barrages, on a bien vu que la récompense du soldat pauvre c’est le riche désarmé, la désobéissance initiale et générale des soldats et des travailleurs aux ordres de Spinola et de ses généraux n’empêcha pas l’obéissance finale aux capitaines, qui quoique «saluant de la main gauche», continuaient à saluer les généraux.

La tragédie d’honneur que tous attendaient du premier coup de l’extrême droite se réduisit, par l’impéritie et le manque de préparation des uns et des autres, à une comédie des erreurs dont le seul résultat visible fut la démission de Spinola et son adieu-déclaration de guerre. Avec lui sortirent du gouvernement ceux qui croyaient que, comme pendant la Restauration, on devait encore au Portugal attaquer les apparences pour justifier les réalités, et pas le contraire.


Publié dans Debordiana

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