La grande manip'

Publié le par la Rédaction

 

Une fois de plus la machine à berner les citoyens et à bafouer la démocratie a rempli son office. On peut même dire que le déroulement de la bataille contre la réforme sarkozienne des retraites aura fourni une illustration exemplaire de la façon dont, dans une ploutocratie à façade démocratique, comme la France, on s’y prend pour contourner la résistance du peuple. Le mécanisme de la manipulation est relativement facile à décrire.

 

Dès qu’un mouvement social de quelque envergure semble s’amorcer, les médias dominants, tous au service de la puissance capitaliste, entreprennent d’une seule voix, comme si cela allait de soi, de le confier aux bons soins des grandes centrales syndicales et de l’opposition de «gauche», dont les dirigeants sont rappelés à leur rôle de «partenaires sociaux» titulaires et responsables, seuls interlocuteurs autorisés du pouvoir. Ainsi donc, d’emblée, la communication institutionnelle se charge-t-elle de placer le mouvement sous le signe de l’œcuménisme républicain et d’excommunier toute démarche, toute mobilisation qui ne s’effectuerait pas sous la houlette officielle de l’épiscopat syndical. Quiconque aurait des velléités de manifester son opposition par un autre canal s’exposerait à être dénoncé comme un ennemi de la République, un extrémiste voire un terroriste, et se verrait privé d’accès à la parole publique.

 

De leur côté, les hiérarques de la prétendue opposition politique et syndicale, forts du monopole de la représentation qui leur est reconnu, s’installent à la tête du mouvement pour y donner leur répertoire rituel. Le premier sketch, dit «de la feinte humilité démocratique», consiste à jouer les serviteurs du peuple et à s’abriter derrière la volonté alléguée des gens de la base : «Ce sont les salariés seuls qui décident» — ce qui permet de ne pas trop engager l’organisation. Si, comme ce fut le cas, on sent s’exprimer à la base une grande combativité, qui laisse augurer une mobilisation de grande ampleur et de longue durée, les directions passent au tableau suivant, dit «de la rodomontade», qui consiste à faire les bravaches — dans le registre «Nous n’accepterons jamais que…», «Nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout» et «Si le gouvernement refuse de nous entendre, alors…» —, tout en tempérant autant qu’elles peuvent l’ardeur de leurs troupes. À cette fin, le procédé le plus efficace, parce que le plus hypocrite, c’est de corseter le mouvement dans la camisole de l’agenda institutionnel, et de casser la dynamique offensive en subordonnant toute initiative aux échéances fixées par le pouvoir (rencontres avec des ministres, discussions au Parlement, déclarations du chef de l’État, etc.). L’ardeur des troupes étant ainsi constamment freinée par la pusillanimité des chefs, la grande bataille annoncée se réduit sans surprise à une succession de «journées d’action» consacrées pour l’essentiel à des défilés plan-plan et de journées d’inaction consacrées à polémiquer stérilement sur le nombre des manifestants et à guetter les symptômes d’un essoufflement annoncé jour après jour par les médias. Devant tant de mollesse et d’incurie chez des dirigeants visiblement vaincus avant de se battre, on ne sait plus s’il faut parler d’incompétence ou de connivence. Des deux sans doute, puisque la mascarade a, entre autres avantages, celui de ne pas bousculer les plans d’un PS qui préfère attendre paisiblement son retour aux affaires.

 

Pendant ce temps, le pouvoir poursuit imperturbablement sa sale besogne, pas le moins du monde impressionné par un mécontentement dont il sait n’avoir rigoureusement rien à redouter, assuré qu’il est du légalisme de «partenaires» acquis au respect inconditionnel du désordre établi, et du légitimisme d’un électorat trop borné pour comprendre qu’il est tombé dans la nasse où on voulait le faire entrer : une foule de gens atomisés, abêtis et domestiqués, qui se croient toujours des citoyens quand ils ne forment plus qu’une masse de manœuvre livrée aux manipulations politiciennes des deux fractions de la bourgeoisie régnante en concurrence pour le pouvoir.

 

Les moins pitoyables ne sont pas ceux qui, pour sauver la face, se donnent la satisfaction fantasmatique d’avoir «gagné la bataille de l’opinion» et se préparent à prendre leur «revanche» en 2012. En quoi faisant ? En élisant DSK qui milite inlassablement au FMI pour défendre les damnés de la Terre ?

 

Parions que cette menace épouvantable fait déjà pleurer les banquiers… de rire.

 

Alain Accardo
Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de décembre 2010.

 

Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009). Un recueil de textes Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) paraîtra en janvier 2011.

 


Publié dans Colère ouvrière

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