La girafe qui bouchait la Canebière !

Publié le par la Rédaction

 

La girafe ! Elle était arrivée il y a un peu plus d’un an, en haut de la Canebière, aux Allées de Meilhan. Nous autres du quartier, incultes et ignorants que nous sommes, on s’était demandé…

 

Et on avait fini par arriver à la conclusion que ça devait sûrement être une œuvre d’art conceptuel. Un ravan prétentieux qui vient occuper un espace public, cherchez pas, c’est de l’art conceptuel. En l’occurrence, une structure de métal léger en forme de girafe, entièrement habillée de livres usagés. L’ensemble dépassait même en hauteur les arbres des Allées. L’artiste s’était bien fait plaisir, avait touché son cachet et l’œuvre était restée. Et elle se posait un peu là, sa girafe !

 

Dimanche 16 mai, rassemblement sur le Vieux Port en l’honneur de l’OM (champion de France pour la première fois depuis 17 ans). Les CRS, comme toujours dans ces situations, mettent la pression et finissent par matraquer et gazer tout ce qui bouge un peu trop, se faisant copieusement allumer en retour. Les bandes de jeunes remontent la Canebière, suivis à distance par les bleus. Quelques vitrines tombent, quelques containers à bordille flambent. En haut, aux Allées de Meilhan, la girafe prend feu. Vraisemblablement une fusée d’artifice, comme on en tire tant dans ces occasions, est allée se planter en plein corps, et l’œuvre brûle dans l’allégresse générale. Des groupes de lacosteux hilares se font photographier devant le brasier, pour Facebook ou Youtube…

 

La girafe n’a pas fini de se consumer que débarque Mennucci, sanglé dans son costard croisé à rayures — c’est le maire du secteur, le petit copain à la Royal. Les caméras de la télé sont là, et que je t’exécute mon numero de démagogie sécuritaire : «Devrons-nous aller jusqu’à interdire les rassemblements d’après-match en ville ?» — Essaye un peu, rien que pour voir, tè ! Et, se tournant vers la girafe, de déplorer rien moins qu’un acte de barbarie qui nous renverrait au scénario de Farenheit 451. Autour de l’élu, des dizaines de jeunes qui le chahutent rappellent que la barbarie, c’est les brutalités policières désormais habituelles à chaque fois que la foule déboule en ville à la suite d’un match important.

 

Il est évident depuis longtemps que les condés n’aiment pas ces rassemblements spontanés et incontrôlables d’après-match. Voici vingt ou trente ans, c’était déjà comme ça. À Marseille, ces rassemblements sont aussi depuis longtemps l’occasion privilégiée d’exprimer une conflictualité qui en France s’exprime selon d’autres modalités. En novembre dernier, après l’annulation du match OM-PSG, puis au début de l’année à l’occasion des matchs Égypte-Algérie (pourtant joués sur le continent africain) : CRS attaqués, voitures de flics caillassées, Mac Donald saccagé, etc.

 

Le stade est un espace de conflit potentiel : sinon, comment expliquer la multiplication de tous ces dispositifs de clôture, de contrôle et de surveillance ?! Comme une usine, une station de métro, une galerie commerciale, le stade est avant tout un mode de gestion de la foule et des énergies qui l’habitent — et qui ne parvient jamais à clôturer parfaitement le champ d’expression de ces énergies. Partout où l’on rassemble la plèbe, le débordement menace et les dispositifs s’avèrent parfois impuissants à le neutraliser. L’après-match, dans la rue, s’offre précisément comme une échappée, dans laquelle toute une jeunesse s’engouffre.

 

Mais revenons à la girafe. En effet, si l’incendie a mis en joie pas mal de gens en ville, les réactions orchestrées par les élus et les médias locaux nous mettent déjà dans l’ambiance de «Marseille, capitale européenne de la culture». Trois ans avant 2013, l’affaire de la girafe donne le la : un mélange d’hypocrisie religieuse (le soi-disant respect du livre, sacralisé) et de Dysneylandisation (une girafe, la prochaine fois un hippopotame ?). Ou comment cette gigantesque entreprise d’entertainment qu’est devenue la culture opère une crétinisation pure et simple du public. Une forme de crétinisation d’autant plus effective qu’elle est considérée comme porteuse de valeurs — au contraire par exemple du football et autres divertissements de la plèbe considérés comme «opium du peuple» [Il n’est d’ailleurs pas fortuit que les bouquins constituant l’habillage de la girafe aient été principalement des ouvrages de la collection Arlequin et de la Série Noire — en somme, les livres lus par la plèbe. Ultime pied de nez aux gens du quartier. Le bo-bo passant devant la girafe se gaussait en lui-même des lectures de la plèbe inculte et ignorante — mais rira bien qui rira le dernier, hé hé…].

 

On voudrait nous culpabiliser avec le spectre de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Comme si un objet culturel devait bénéficier d’une immunité particulière, au contraire d’autres produits commerciaux. En réalité le livre ne reçoit le caractère d’un objet sacré que dans les théologies monothéistes : la Bible, ou le Petit Livre Rouge etc. Pour le reste, il n’est qu’un objet soumis à l’usage commun — en l’occurence celui de la lecture, rappelons-le à tout hasard… Quand l’artiste s’amuse à faire un collage de bouquins comme celui de la girafe, il retire le livre à cet usage. Et il serait alors facile d’objecter aux fiòlis scandalisés de l’incendie qu’après tout les livres ne sont pas faits pour permettre à un plasticien de nous infliger en pleine Canebière ses travaux d’écolier des Beaux Arts. En ce cas, il ne faut pas s’étonner que d’autres aient l’idée d’aller au bout de la performance. Il y a un humour somme toute assez dadaïste dans le geste d’incendier la girafe…

 

La plèbe marseillaise de jadis pouvait reconnaître les œuvres de Pierre Puget — un des leurs. Mais on nous a méthodiquement privé de tout langage dans lequel une œuvre pourrait à présent faire sens. Aujourd’hui, l’œuvre d’art tend à ne plus exprimer que l’intériorité égocentrique du créateur. Et nous percevons dans l’accumulation des œuvres non l’immanence de l’esprit mais l’extériorité pleine de suffisance de leur producteur, et l’arrogance des institutions qui les disposent dans l’espace urbain.

 

Nous voyons bien que moins les villes sont habitées, et plus elles sont couvertes d’œuvres. Nous avons beau être incultes et ignorants, il ne nous échappe pas que ceux qui pleurnichent aujourd’hui pour la girafe cramée n’avaient rien dit sur la disparition des bancs publics sur ces mêmes Allées de Meilhan — ces bancs où chômeurs et retraités se retrouvaient de longues heures à prendre le soleil, discuter le coup, fumer un joint ou sécher une bière — et peut-être même se lire une bonne Série Noire ?! Le chantier du tramway a permis d’enlever discrètement ces bancs d’infamie culturelle, tout comme il a permis de faire disparaître les kiosques de la Canebière et de Belsunce. Ces réaménagements apparemment insignifiants se multiplient, et un beau jour on réalise, stupéfait et impuissant, que notre ville n’a plus de figure. Et à la place des bancs, on trouve la girafe.

 

Un espace habité est ainsi transformé en espace aménagé. Mais arrive le jour tant redouté de la sanction populaire, et l’œuvre d’art qui légitime le passage au vide part en fumée… L’incendie de la girafe survient peu de temps après que les ouvriers de la réparation navale se soient physiquement opposés à ce que le Festival de Marseille [Structure d’animation culturelle à très gros budget qui, chaque année, organise des spectacles de chorégraphie, théâtre et musique dans différents sites.] vienne s’installer dans l’enceinte portuaire. La plèbe marseillaise ne s’en laisse pas imposer par la Culture.

Rebetiko no 6, été 2010
Chants de la plèbe.



*



Courriel reçu le 5 juillet :

 

Bonjour je suis du collectif qui à créé la girafe, je voudrais répondre à ce journaliste qui à de bonnes sources, pour écrire un truc un peu à coté, primo tous les dollars que l on à touché pour la girafe en 2009, ne dépassé pas au nombres d heures de matériel et transport le tarif femme de ménage, secundo l élite culturelle qui la construite s occupe d un lieu, terre blanque lieux autogéré depuis 15 ans à 20 km de toulouse, merci pour les amalgames, vous devriez mieux vous informer, voir nous voir on est encore 15 jours sur la canebiére.

 

sans rancunes mais quand méme l info vérifié svp

 

jean michel rubio

 


Publié dans Dépassement de l'art

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Antoine 06/09/2010 16:53



La girafe faite de livre a été construite par jean michel rubio pour le premier festival du livre de la canebière (2009). La sirène faite de livre a été construite par art book collectif, dont
fait parti jean michel rubio, pour le deuxième festival du livre de la canebière (2010). La nouvelle girafe faite de métal a été construite par art book collectif. Y a t-il vraiment eu appel
d'offre pour la construction de la seconde girafe et la sirène ? J'en doute fortement ! "L'anarchie" au service de Mennucci, c'est à mourrir de rire.



Blablabla 09/08/2010 17:44



Ce qui me fait le plus... enfin non ! cela ne me pas rire du tout !... mais pas du tou !... c'est d'entendre le Mennucci (entre autres) comparer les livres qui composés Zarafa avec les livres qui
ont été brulés par les nazis... c'est une honte de faire cette comparaison ! c'est une façon de dénigrer & nier ce qu'il c'est passé sous Hitler ! Honte à toi Mennucci ! & c'est une
marseillaise d'origine corse qui te le dit... pauvre con !



jurassien 07/07/2010 11:44



bah on lit dans l'article que "comme une usine, une station de métro, une galerie commerciale, le stade est avant tout un
mode de gestion de la foule et des énergies qui l’habitent", alors c'est un peu abusé de dire que l'auteur pleurerait la mise à sac du velodrome...


 


par contre on ne lit nulle part que les hooligans traceraient une "voie révolutionnaire". tout au plus il est fait
mention d'un "conflit potentiel"...


 


enfin, ce n'est pas "toujours le même discours" dans rebetiko, puisque dans un numéro précédent un article pointait
justement l'impasse où mène l'énergie qui se dégage des tribunes...


 


m'enfin, ça doit être la loi de la critique par commentaires sur internet qui implique ce genre de
raccourcis...



Rocheteau. 06/07/2010 23:26



J'ajoute que c'est toujours le même discours , avec des relents de surestimation du peuple, surtout le peuple marseillais capable de se fritter avec des Parisiens pour un match, qui revient. Un
discours hooliganiste qui cherche dans les manifestations les plus connes du "peuple" en tout cas des supporters plutot une "voie révolutionnaire". Les jeunes pauvres crameraient la Plaine qu'ils
y verraient la plus haute expression de leur anti boboisme.


La girafe n'était pas la vitrine culturelle d'une ville qui ne propose rien d'autre que l'OM. Mais sa disparition peine ceux qui pensent que si par hasard quelqu'un brulait le stade vélodrome,
alors un deuil de 8 jours serait prononcé par les élites dénoncés avec le soutien populaire. 


Rebetiko toujours plus loin dans les rapprochements incertains.