"La Brique" no 26 - mars-avril 2011 - En kiosques

Publié le par la Rédaction

À qui le tour ?


Ça n’en finit pas, et c’est tant mieux. Jour après jour, le Maghreb et le Moyen-Orient s’enflamment davantage. À coups de pieds au cul, les Tunisiens ont viré Ben Ali. Plusieurs semaines d’occupation de la rue, de manifestations de masse et d’affrontements violents ont été nécessaires. Après trois semaines de siège de la capitale, le peuple égyptien vire Moubarak.

 

 

 

Dans les deux cas, des centaines de personnes l’ont payé de leur vie, puisque flics et militaires ont ouvert le feu sur les manifestant-es. Ces derniers ont opposé une résistance et une volonté exemplaires : commissariats, banques, supermarchés et bâtiments officiels ont cramé. Des pluies de pierres et de molotovs ont répondu à la matraque et au fusil. À l’heure où nous mettons sous presse, le pouvoir libyen et son tyran Kadhafi — que Sarko, Chirac et Mitterrand ont toujours ménagé pour raisons commerciales — va peut-être sombrer lui aussi. Encore une fois, la résistance du peuple est déterminée, et la répression sans pitié. Dans le même temps, la riposte populaire s’est déclarée dans nombre de pays voisins. Les situations sont diverses mais la liste s’allonge : Algérie, Yémen, Bahreïn, Jordanie, Iran, Liban, Maroc, Soudan…

 

Bien sûr, on se méfie des effets d’annonces. Ni «sociales», ni «communistes», ces révolutions resteraient à ce jour «démocratiques» — avec toutes les perversités que recouvre aujourd’hui ce terme. Les profiteurs sont toujours là, et guettent comme des vautours. Les jeux de chaises musicales au sommet du pouvoir ne trompent pas : les élites politiques retournent très vite leur veste et les bourgeoisies locales ne savent que trop bien conserver leurs acquis. Mais rien n’est joué. En Tunisie comme en Égypte, les grèves se multiplient, les manifestations continuent, et des revendications sociales et politiques sont mises en avant.

 

À propos de la Tunisie, les médias français ont parlé de «révolution du jasmin». Un épithète qui pue l’orientalisme et ses fantasmes coloniaux. Quant aux dirigeant-es occidentaux, notamment français, si certain-es comme MAM, Fillon ou Guigou ont été égratignés pour leurs liens avec Ben Ali ou Moubarak, cela n’a pas été plus loin. La honte, celle d’un État guerrier, raciste, policier qui n’a jamais hésité à s’allier avec ces dictatures pour échanger des armes contre des villas au soleil. Des relations néo-coloniales, à l’instar de la «Françafrique» dont on donne encore l’exemple ici avec la sale guerre oubliée de la France au Cameroun.

 

Les peuples africains ont en face d’eux des dictatures et des régimes autoritaires, corrompus, appuyés en coulisse par les États occidentaux. La meilleure solidarité qu’on puisse avoir ici même serait d’opposer à nos dirigeants une résistance digne des peuples du Maghreb. Il suffit néanmoins d’un coup d’œil sur ces derniers mois pour être rapidement ramenés à la réalité. La manif’ du 1er février au Caire, qui a participé à enterrer le régime Moubarak, a rassemblé un million de personnes. En comparaison des trois millions d’octobre 2010, du CPE ou des révoltes de 2005, on se dit qu’il y a matière à réflexion… Certains osent d’ailleurs ce parallèle : «Une croissance inégalitaire, un chômage élevé, des manifestations réprimées par des appareils policiers obèses, une jeunesse instruite et sans débouchés, des bourgeois parasites qui vivent en touristes dans leur propre pays» [Serge Halimi, «L’impossible arrive», Le Monde Diplomatique, février 2011.], les maux semblent similaires mais les brutalités quotidiennes n’ont pas les mêmes échelles. Ces régimes ne tenaient qu’à un fil : l’unique répression, sa force brutale et la peur qu’elle inspire. Une fois celle-ci mise en branle, tout l’édifice social tombe comme un château de cartes.

 

La Brique no 26, mars-avril 2011.

 

 

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