La bande à Pierre Carles allume les journalistes du club Le Siècle

Publié le par la Rédaction

 

Connivence, secret, entre-soi… Le documentariste et ses amis font la (mauvaise) pub de ceux qui dînent avec le pouvoir.

 

Emmanuel Chain est-il un vendu ? C'est, en substance, la question que pose (et à laquelle répond) le réalisateur Pierre Carles et ses amis qui font profession de dénoncer les accointances de certains journalistes avec le pouvoir.

 

Car tous les derniers mercredis du mois, Chain dîne avec des grands patrons et des hommes politiques. À 19 heures, il se rend à l'Automobile Club de France (à côté de l'hôtel Le Crillon). Il y rencontre les autres membres du club Le Siècle, qui regroupe les élites françaises. Depuis plus de soixante ans, cette association très privée organise des bavardages entre patrons, influents et puissants de ce pays.

 

Le producteur de «Capital» n'est pas le seul journaliste à participer à ces réunions mensuelles. Y viennent aussi, entre autres : David Pujadas (France 2), Michel Field (Europe 1), Arlette Chabot (Public Sénat), Laurent Joffrin (Libération), Alain-Gérard Slama (Figaro, France Culture), Claude Imbert (Le Point), Franz-Olivier Giesbert (Le Point, France 2).

 

Pas des petits poissons.

 

Le 27 octobre, un comité d'accueil et une caméra de Bakchich les attendaient. «Le but est de faire honte aux journalistes qui se mettent à plat ventre devant le pouvoir», nous explique Michel Fiszbin, coproducteur du documentaire Fin de concession de Pierre Carles (et mandaté par lui pour nous parler). Le 24 novembre prochain, ils ont prévu de venir à nouveau perturber les agapes.

 

 

«Ils nous ont pris en otages et certaines personnes ont été choquées. Plusieurs membres m'ont téléphoné ensuite, pour tenter de comprendre», réagit Étienne Lacour, secrétaire général du Siècle. «C'était pas vraiment méchant, mais un peu agressif», décrit Emmanuel Chain, chahuté à son arrivée.

 

«La manifestation était franchement bon enfant et festive. Nous avons lancé des cotillons et nous les avons traité de bouffons», relativise Michel Fiszbin :

«Nous voulons perturber ces réunions mensuelles et faire en sorte que les journalistes qui y participent soient encore plus obligés de se cacher.»

 

Voici, en quatre points, ce que les manifestants reprochent à la branche médias du Siècle.

 

1 La connivence

 

Selon Michel Fiszbin, Le Siècle est un «club occulte où les puissants se cooptent». Le producteur regrette que les journalistes entrent dans des relations «amicales» avec des patrons du CAC40 ou des hommes politiques. Selon lui, cela ne peut qu'influencer leur jugement et biaiser leur travail.

 

Les journalistes du Siècle répondent que cela fait partie de leur métier que de collecter des informations et de s'intéresser aux gens :

«C'est comme de dîner ou déjeuner avec un ministre. Cela fait partie du boulot», dit Étienne Lacour (aussi directeur de la rédaction de SGPresse). 
«Le Siècle permet de limiter les repas mondains. Avec huit dîners dans l'année, je croise un maximum de monde», renchérit Olivier Duhamel, juriste et chroniqueur radio.

 

Passées les portes de l'Automobile Club, les règles de déontologie ne se volatiliseraient pas :

«Il n'est pas question d'aller demander une interview à un patron dans ce cadre-là», dit Emmanuel Chain.

 

Olivier Duhamel, «au Siècle depuis un quart de siècle», admet :

«Il est vrai qu'il m'est arrivé de retrouver un supérieur hiérarchique au Siècle, comme Alexandre Bompard, qui est mon patron à Europe 1. Peut-être que mon appartenance au club me protège un peu.»

 

Jean-Jacques Bourdin, journaliste sur RMC, connu pour garder ses distances avec les puissants — c'est sa marque de fabrique — condamne ces journalistes :

«C'est simple, je trouve ça nul. C'est inadmissible que des journalistes participent à ce genre d'opération. 
Si on a besoin d'infos, on demande un rendez-vous et on fait son métier de journaliste. 
Si j'étais invité, je n'irais pas.»

 

2 Le secret

 

L'acolyte de Pierre Carles fustige le secret qui entoure ces réunions :

«Pourquoi Laurent Joffrin ne fait-il pas un sujet dans Libération sur ces soirées, si elles sont si anodines ? N'importe quel bon journaliste s'empresserait de faire un papier.»

 

Le producteur rappelle qu'un député UMP, Alain Lambert, qui avait publié des images du dîner sur son blog, cet été, a été obligé de les retirer.

 

Étienne Lacour répond qu'il y a deux règles implicites au sein du Siècle : respecter le point de vue des autres membres et ne pas répéter leurs propos à l'extérieur.

«On veut que tout le monde puisse se sentir libre de parler librement pour ne pas fausser les débats. Les membres doivent pouvoir s'exprimer sans langue de bois.» 
«Les journalistes aiment avoir du off», ajoute Emmanuel Chain.

 

D'accord, mais pourquoi garder secrète la liste des membres ?

«Je ne vois pas au nom de quoi je vous dirais qui sont les invités. C'est comme si je vous demandais qui vous recevez à dîner ce soir», répond Étienne Lacour.

 

3 La prise de décision

Michel Fiszbin rappelle que Denis Kessler, «ex-numéro deux du Medef» et patron du réassureur Scor, est président du Siècle (il sera remplacé par Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT, le 1er janvier).

 

Le producteur est persuadé que c'est ici que se dessinent les grandes orientations politico-médiatiques du moment :

«C'est derrière ces portes que se décide l'unanimité médiatique à propos de la réforme des retraites ou du référendum européen en 2005.»

 

Rien de moins.

 

«On ne parle que d'actualité et de problèmes de société au sens large. Le but est que tout le monde participe. 
C'est une sorte d'auberge espagnole où tout le monde prend et apporte quelque chose. C'est d'ailleurs pour cela que l'exclusion du club a lieu au moment de la retraite», répond Étienne Lacour.

 

«C'est du fantasme. Nous ne faisons que la conversation», dit Olivier Duhamel :

«La dernière fois, nous avions à notre table un chercheur, Alain Fischer, qui a travaillé pendant vingt ans sur les “bébés-bulles”. Il nous a raconté son parcours et c'était passionnant.»

 

4 L'entre-soi

Étienne Lacour le jure : «Au Siècle, les membres sont d'horizons socio-économiques différents.» Pourtant, les extrêmes ne sont pas représentés :

«Nous ne souhaitons pas recevoir de lepénistes et je ne suis pas sûr que des gens d'extrême-gauche aient envie de dîner avec des grands patrons. Mais, pour l'extrême-gauche, la question ne s'est jamais posée», dit-il. 
«Mélenchon et Besancenot ne sont pas conviés au Siècle. Les gens qui sont invités ont montré patte blanche», s'énerve Michel Fiszbin.

 

Emmanuel Chain nuance :

«Il y a des gens de droite et de gauche, comme Laurent Joffrin. Mais c'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup de Noirs et d'Arabes. Et pendant longtemps, il n'y avait pas beaucoup de femmes. 
Beaucoup de gens au Siècle ont conscience que le renouvellement des élites est systématique et que l'ascenseur social est en panne. Ça, c'est un vrai sujet.»

 

Tandis qu'Olivier Duhamel rigole :

«C'est une blague. Et moi ? Je suis de centre-gauche, mais sur des sujets comme le Chili, je suis d'extrême-gauche.»

 

Lieu occulte de pouvoir ou réunion mondaine désuète, Le Siècle existe depuis 1944. Ce n'est pas un hasard si Pierre Carles le redécouvre maintenant.

«Dans un contexte de ras-le-bol, après l'affaire Woerth-Bettencourt, la colère est forte. On voit les personnalités apparaître sur le balcon, on ne pouvait pas trouver mieux comme symbole. La prochaine fois, je suis certain qu'il y aura encore plus de monde», dit Fiszbin.

 

Le secrétaire général du Siècle se montre soucieux de tant d'attentions qui viennent perturber la discrétion et l'entre-soi, qui font l'intérêt du club :

«Si ça continue, nous devrons réfléchir à une solution. Mais cela fait des dizaines d'années que le dîner se tient ici et je n'aimerais pas que cela change. Le droit de se réunir existe en France et c'est un drôle de principe que de le perturber.»

 

Nolwenn Le Blevennec - Rue89, 16 novembre 2010.

 


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patoche 16/11/2010 23:24



très bonne initiative, j'espère venir vous rejoindre !