L'horreur faite fête

Publié le par la Rédaction

 

Extrait de la Voix sans maître spéciale anti-Noël du 24 décembre 2010, écoutable et téléchargeable sur Radio Campus Lille, rubrique «Les programmes» / «Le vendredi» / «20h, Voix sans maître».

 

Nous y voilà, chaque année l’affreuse coutume revient avec son implacable cyclicité. C’est de saison. Dans le centre-ville, le marché de Noël déverse sa «magie des fêtes» à qui veut bien vider son porte-monnaie, les gamins et les gamines réclament des tours de manège à leurs parents, les badauds se prennent en photo devant des caches-misères en carton pâte et les différents dispensaires du divertissement nous rejouent la symphonie des tiroir-caisses. Partout ça se bouscule, ça se presse, ça s’agglutine et les marchand-es sont content-es. Les sourires hypocrites précèdent toujours une note à régler. Peu importe si leurs babioles se retrouvent oubliées dans un tiroir d’ici trois semaines, peu importe si, au final, l’industrie du divertissement ne fera qu’alimenter un peu plus les décharges publiques déjà saturées de nos produits à l’obsolescence programmée ou simplement passés de mode. Au moins, Coca-Cola, les studios Disney et les autres auront rempli leur mission : remplir les poches de leurs actionnaires.

 

Mais à quel prix ! Celui du plus grand mensonge jamais orchestré. Le mensonge capitaliste couplé au mensonge familial. Si l’argent ne fait pas le bonheur de tout le monde, les pauvres se consoleront d’avoir encore de la famille autour d’eux. Mensonge ! Et puis chantage aussi, à l’image de ce bon vieux Père Noël qui, on l’oublie trop souvent, se transforme à l’occasion en Père Fouettard pour mieux tenir les gamins turbulents. Le Père Noël et son pote le Père Fouettard, voilà bien les deux aspects de la figure patriarcale traditionnelle : celui qui récompense et celui qui punit… Dieu en version de cheminée. Et pendant ce temps-là, la Mère Noël attend bien sagement dans son chalet de pouvoir abreuver les rennes de monsieur son mari.

 

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. C’est la traditionnelle «trêve des confiseurs», les bourgeois-es mettent au rencart leurs joutes politiques, les marchés boursiers se calment pour un temps, l’Église catholique ordonne la fin des rixes guerrières ; bref, la paix sociale instaure son silence imposant. Alors on convoque la famille et là aussi, l’on s’attend à ce que les relations soient pacifiées. Pas d’esclandre surtout. Oui tonton est raciste, mais l’esprit de Noël veille à ce que surtout, on ne le reprenne pas. Et puis le repas sera servi par ces dames, pendant que ces messieurs échangeront des bons mots autour de l’actualité sportive, cinématographique ou politique. Autour de la table, vont se rejouer une énième fois toutes les hiérarchies structurant l’organisation familiale. Du premier rôle à la simple figuration, chacun-e peut allègrement évaluer la place qu’il occupe au regard de son genre, de sa race et de la génération à laquelle il appartient. Et pour ceux et celles qui sont encore trop jeunes pour avoir un rôle attitré, l’apprentissage ne tardera pas : nos jolis petits cadeaux prépareront garçons et filles aux rôles socialement prescrits par leur sexe biologique.

 

Pour le reste, le repas sera forcément démesuré : gavez-vous jusqu’à en transpirer, et surtout n’oubliez pas les mets de circonstance : le saumon écossais en voie d’extinction et notre fameux foie gras réalisé à partir d’animaux malades. Face à cette orgie quelque peu scandaleuse, on ira se soulager en famille, à minuit à la messe ou simplement en ayant une petite pensée pour les plus démuni-es et pour les pauvres qui, dès le lendemain se régaleront de nos restes retrouvés dans la poubelle. Loin de la chaleur du cocon familial, d’autres passent des fêtes bien plus calmes bien tranquillement à l’ombre. Dans les prisons, dans la clandestinité ou simplement dans la rue. Le poids de la marginalisation se fait double à cette période de l’année. Tandis que chacun-e regagne son compartiment familial, les exclu-es de la fête, invisibles et plus que jamais isolé-es, mesurent de leurs planques le dédain avec lequel la bourgeoisie les contemple. Le règne de l’exploitation lui, ne saurait tolérer de parenthèses. Pendant que certain-es se réunissent «par habitude» ou «pour faire comme les autres», d’autres trinquent à leur triomphe de tous les instants.

 

Si nous voyons dans Noël la consécration de l’ordre social dominant, nous nous refusons à apparaître défaitiste pour autant. Se retrouver entre ami-es, cesser le travail pour trouver un peu de repos n’a bien évidemment rien de compromettant. Au contraire. Notre position est purement stratégique. S’il y a quelque chose de grisant, à cette période de l’année tout particulièrement, à tenir le rôle du triste-sire, c’est d’abord et surtout pour refuser d’alimenter une hypocrisie lourde de sens. Que ce soit le jour de Noël ou à un autre moment, il s’agit de réaffirmer que nous n’avons besoin d’aucune tradition, soit-elle millénaire, ni d’aucune autorité de quelque sorte pour nous réunir et festoyer. Au-delà nous réaffirmons ceci : nous ferons véritablement la fête quand le cœur y sera. Nous ferons la fête sur les cendres du vieux monde, de son économie marchande et de ses normes patriarcales et racistes.

 

Ni maître ni Dieu Ni juge au-dessus des hommes,

La fête n’attend plus, Nunc est bibendum.

 

Indymedia Lille, 25 décembre 2010.

 


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