Un état de la menace policière

Publié le par la Rédaction

Terrorisme islamiste : des individus qui agissent seuls

Loïc Garnier dirige l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), radar qui scrute «létat de la menace». Entretien.

Quels sont aujourd’hui les «états de la menace terroriste» ?

Loïc Garnier, patron de l
Uclat : Sur la Corse et le Pays basque, la période est plutôt calme. En Corse, à cause des règlements de compte entre les deux gangs que sont la bande du Petit Bar [dAjaccio, ndlr] et celle de la Brise de Mer [de Bastia, ndlr]. À terme, le risque est de voir se profiler une dérive sectaire avec la radicalisation dun groupe nationaliste qui voudrait se singulariser par une action spectaculaire, comme le fut lassassinat du préfet Érignac. Mais sur le fond, le mouvement nationaliste sest étiolé.

Sur le Pays basque, on craignait un été avec des attentats spectaculaires, en raison du cinquantième anniversaire de la création d
ETA. Finalement, à cause des coups très durs portés contre lappareil politique et militaire de cette organisation, il ny a pas eu dattentats denvergure.

Transport d’un prisonnier suspecté d’appartenir à l’ETA,
à Montpellier le 13 octobre

À propos de radicalisation, quel bilan tirez-vous de l’affaire Tarnac, un an après… ?

Je n
aborderai pas cette affaire en particulier, qui fait lobjet dune instruction judiciaire. Ce quon peut dire, c’est que cette mouvance de lultra-gauche se radicalise depuis quelques années. Nous estimons quil ne faut pas lâcher prise, pour pouvoir détecter à temps une dérive sectaire.

Cette radicalisation remonte à quand ? Au CPE ?

Oui, le CPE fut un thermomètre qui a montré l
existence dune mouvance anarcho-autonome qui sétait endormie depuis les années 80. Concrètement, cela sest manifesté par de la violence et de la marginalisation, intellectuelle et matérielle. Par exemple avec le développement des squats où lon senferme dans un schéma ; on sisole du monde réel ; on na plus déchange intellectuel avec des gens ayant une autre opinion politique…

L
autre aspect, cest la violence, comme ce qui sest passé à Poitiers avec les dégâts commis contre des magasins. Matériellement, ce nest pas très différent dune fin de manifestation violente à Paris avec des casseurs. Mais il y a aussi une cohésion et une organisation du mouvement, qui nous font penser à un mouvement politique avec les prémices dune idéologie.

À combien de personnes estimez-vous cette mouvance ?

Entre 1000 et 3000 personnes. Mais les dernières manifestations, comme les camps «no border», n
ont pas mobilisé autant quils lespéraient.

Où en est-on de la menace islamiste ?

La principale menace est à l
extérieur de nos frontières, avec lAQMI (Al Qaeda au Magreb islamique) qui sest attaqué à des Français ou aux intérêts français, avec lattentat contre lambassade de France de Nouakchott (Mauritanie). Le pire est devant nous.

Sur le front intérieur, c
est très différent. Il ny a plus vraiment de réseaux islamistes — en dehors des filières de Djihad qui sont organisées à léchelle européenne — mais des individus qui entrent dans un phénomène dauto-radicalisation. Nous avons eu deux exemples récents :
— À Milan, un homme dorigine libyenne a eu les deux mains arrachées par lexplosion dune bombe artisanale quil voulait faire sauter devant une caserne ayant des soldats en Afghanistan ;
— Dans lIsère, le cas Adlène Hicheur, physicien nucléaire, qui préparait une action similaire contre le 27e Bataillon de Chasseurs alpins.

Dans les deux cas, ce sont des individus qui agissent seuls, avec un profil difficilement détectable, sans point commun en dehors de celui de leur radicalisation. Hicheur a des motivations religieuses, dans la logique du Djihad mondial avec une adhésion au fondamentalisme, s
appuyant sur une rancœur profonde à légard de lOccident.

Quel est votre méthode pour contrer ce genre de terrorisme ?

Si vous avez une recette, nous sommes preneurs. C
est très compliqué, car un individu qui nécrit pas sur les forums, ne voyage pas, na pas de contact avec les relais habituels de la mouvance islamiste… nous ne pouvons pas le détecter.

La meilleure méthode n’est-elle pas d’empêcher le passage à l’acte par des mesures politiques, économiques ou sociales (ce qu’on appelle le contre terrorisme par opposition à l’anti-terrorisme) ?

De ce point de vue, nous avons une approche très différente de celle des Anglo-Saxons, qui cultivent le dialogue religieux avec les communautés. On ne cherche pas à intégrer des communautés, mais des individus. Les Français cultivent deux choses :
— La laïcité : on ne rentre pas dans le dialogue religieux ;
— Lunicité de la Nation : je ne discute pas avec quelquun sur le critère religieux, mais parce quil est citoyen.

En matière de terrorisme, la ligne rouge c
est la commission de linfraction. La théorie est claire et elle a le mérite dexister. Nous essayons aussi de travailler avec les institutions. Par exemple, lUclat a interrogé l’Éducation nationale sur le phénomène de la radicalisation et les solutions pour la contrer.

Leur réponse est très intéressante : l
assimilation passe par la lutte contre léchec scolaire, car cest un facteur fort de radicalisation. Un jeune à qui on répète huit heures par jour quil est nul, il va chercher ailleurs (dans sa culture dorigine par exemple) des repères où il est valorisé.

Mi-novembre, vous avez annoncé la création d’un Comité de coordination des centres antiterroristes (CCCAT). Quel va être son rôle ?

En juin dernier, lorsque j
ai pris mes fonctions de chef de lUclat, je me suis rendu compte quon ne savait pas exactement quels pays européens étaient dotés dun centre autonome de lutte antiterroriste. En fait, il y en a 13.

L
idée du CCCAT est davoir un circuit informel déchange d'informations, par le biais dun réseau dédié et crypté (fax dont on change régulièrement les algorythmes de cryptage par exemple). Pas pour échanger des informations purement opérationnelles, mais pour se transmettre un état général de la menace et se voir au moins deux fois par an.

Leur presse (David Servenay, Rue 89), 22 décembre 2009.

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