L'art de continuer une grève

Publié le par la Rédaction

Que faut-il retenir du mouvement social contre la réforme des retraites ? Soit, la concrétisation du projet gouvernemental fait mal. Très mal. D’autant plus que les conditions nécessaires à un recul du gouvernement sur ces questions semblaient réunies. Pour autant, il semble bien qu’à Lille comme ailleurs, ces trois mois d’agitation furent l’occasion de questionnements et d’initiatives de luttes prometteuses. Pourvu que le souffle de la contestation sache se mettre en veille sans s’éteindre…

 

Pour évaluer l’ampleur d’une mobilisation, il y a bien sûr les chiffres. Le 12 octobre, au plus fort du mouvement, plus de 30'000 personnes défilaient à Lille, 13'000 à Dunkerque, 10'000 à Valenciennes, 6000 à Douai, un petit millier à Armentières… et plus de trois millions en France. Le même jour, les lycéen-nes de Montreuil-sur-Mer et de Berck, dans le Pas-De-Calais, bloquaient leurs établissements. Cinq autres étaient bloqués à Lille. Le premier enseignement est là : on n’avait pas vu les jeunes, les cheminot-es et les ouvrièr-es des raffineries marcher ensemble depuis… mai 68. Mais constat évident : ce n’est pas la longueur des cortèges qui compte mais bien la manière de les reconduire. Or, sur ce point, la difficulté de dépasser la logique des «Grandes Journées» de mobilisation fut criante, tant l’inter-syndicale (qui réunissaient toutes les confédérations nationales de la CFDT à Solidaires, à l’exception de FO et de la CNT), fut frileuse à l’idée d’entériner le principe d’une grève reconductible, malgré la forte demande de la base.

 

Puzzle syndical : sur qui compter ?

 

Il a donc fallu s’en remettre aux unions locales (sections syndicales de base) et aux assemblées générales de salarié-es, de lycéen-nes, de chômeur-euses et précaires, d’étudiant-es et de retraités pour espérer obtenir un mouvement plus combatif. De ce point vue, les résultats obtenus poussent à l’optimisme tant les «secteurs» clés de l’économie ont été mis à mal : les travailleur-euses des raffineries et autres dockers, cheminot-es et routier-es ont fait leur job. Dans la région, les résultats sont cependant très inégaux. À Lille, la section locale CGT boude les actions de blocage économique, stigmatise la frange plus radicale des manifestant-es et boude toute tentative de travail commun avec SUD, la CNT et les individu-es non syndiqué-es (souvent étudiant-es ou chômeur-ses). Rien à voir avec l’union locale «historique» de la CGT Douai qui écrit sur son blog, le 20 octobre «Le jaune Chérèque prêt à se vendre, Thibaut est attentif, Mailly a des réserves : Allez les réformards, expliquez aux plus de 3 millions de grévistes comment vous allez les vendre !»

 

Débordement par la base

 

S’appuyant sur le constat d’une nécessaire radicalisation du mouvement et refusant d’attendre les mots d’ordre des centrales syndicales, des assemblées générales «de base» sont donc nées un peu partout en France. Quand les médias, l’État et les centrales appellent à la reprise du travail en diffusant largement que la défaite est acquise (ou que le mouvement continuera sous «d’autres formes»), les AG ainsi que de nombreuses unions locales prennent le relais, et maintiennent fermement le cap sur les blocages économiques. Qu’on n’avait pas vus depuis 1995 sous Juppé. Parmi les actions menées dans la région, on peut noter le blocage de la plate-forme multi-modale Delta III et l’opération péage gratuit à Fresnes-lès-Montauban, à l’appel des AG de Boulogne-sur-Mer et d’Arras. Ont aussi été bloqués (en vrac), le Marché d’Intérêt National (MIN) de Lomme, les gares Lille Flandres et Lille Europe, la Zone Industrielle de Seclin, le port de Santes, ainsi que l’une des imprimeries du Groupe Voix du Nord, comme toujours porte-parole du sacro-saint «retour à la normale». Dépassant le simple phénomène local, l’existence de ces AG (qu’elles soient dites «de lutte», de «base» ou «interprofessionnelles») est en fait d’ampleur nationale. Et alors que les actions de blocage se multiplient partout en France  [Voir notamment le site du journal patchwork éphémère Jusqu’Ici, qui résume ce qui s’est passé dans différentes villes pendant le mouvement.], la coordination nationale des AG de lutte, réunie le 6 novembre dernier à Tours, vient appuyer le mot d’ordre incisif : «l’heure n’est pas à la résignation !»  [Il s’agit en fait du titre de l’appel de la rencontre nationale de Tours du 6 novembre, visible notamment sur http://www.lautreprogres.org. La prochaine coordination des AG de lutte aura lieu le 22 janvier à Chambéry.].

 

Encore un effort…

 

Sur la métropole, ces assemblées qui réuniront jusqu’à quatre-vingts personnes au temps fort du mouvement, se prolongent encore aujourd’hui  [Pour plus d’info vous pouvez écrire.]. C’est qu’il s’agit de maintenir les liens noués pendant la lutte et d’élargir les mots d’ordre. Au-delà de la réforme des retraites, ces AG s’opposent en effet à la politique de précarisation généralisée menée, aujourd’hui par le gouvernement Sarkozy, demain par la gauche capitaliste. Pour ces AG de lutte, il s’agit principalement de ne pas retomber dans le piège des grandes centrales qui bricolent trois arrangements avec Sarkozy et qui ont la mainmise sur l’orientation des mouvements. L’idée est de rester en lien localement et nationalement pour anticiper l’organisation des luttes à venir. Et pour demain, quand l’occasion se présentera, être capable d’enfoncer le clou.

 

La Brique no 25, janvier-février 2011.

 


Publié dans Colère ouvrière

Commenter cet article