Internationale lettriste no 3

Publié le par la Rédaction

Internationale lettriste no 3 – août 1953


Il faut recommencer la guerre en Espagne

Voilà déjà quinze ans que Franco s’accroche au pouvoir, salit cette part de notre avenir que nous avons laissé perdre avec l’Espagne. Les églises que nos amis ont brûlées dans ce pays sont reconstruites, et les bagnes refermés sur les meilleurs de nous. Le Moyen Âge commence à la frontière, et notre silence l’affermit.

Il faut cesser d’envisager cette situation d’une manière sentimentale, ne plus laisser les intellectuels de gauche s’en amuser. C’est uniquement une question de force.

Nous demandons aux partis révolutionnaires prolétariens d’organiser une intervention armée pour soutenir la nouvelle révolution dont on a vu récemment les prodromes à Barcelone, révolution qui devra cette fois ne pas être détournée de ses fins.

Pour l’Internationale lettriste : P.-JBerlé, Bull-DBrau, Hadj Mohamed Dahou, Guy-Ernest Debord, Gaëtan M. Langlais, Jean-Michel Mension, Gil J Wolman


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Pour en finir avec le confort nihiliste

Nous savons que toutes les réalités nouvelles sont elles-mêmes provisoires, et toujours trop peu pour nous suffire. Nous les défendons parce que nous ne nous connaissons rien de mieux à faire ; et parce que c’est, en somme, notre métier.

Mais l’indifférence ne nous est pas permise devant les étouffantes valeurs du présent ; quand elles sont garanties par une Société des prisons, et quand nous vivons devant les portes des prisons.

Nous ne voulons à aucun prix participer, accepter de nous taire, accepter.

Ne serait-ce que par orgueil, il nous déplaît de ressembler à trop de gens.

Le vin rouge et la négation dans les cafés, les vérités premières du désespoir ne seront pas l’aboutissement de ces vies si difficiles à défendre contre les pièges du silence, les cent manières de
SE RANGER.

Au-delà de ce manque toujours ressenti, au-delà de l’inévitable et inexcusable déperdition de tout ce que nous avons aimé, le jeu se joue encore, nous sommes. Toute forme de propagande sera donc bonne.

Nous avons à promouvoir une insurrection qui nous concerne, à la mesure de nos revendications.

Nous avons à témoigner d’une certaine idée du bonheur même si nous l’avons connue perdante, idée sur laquelle tout programme révolutionnaire devra d’abord s’aligner.

Guy-Ernest Debord

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Totem et tabou

Présenté le 11 février 1952 et immédiatement interdit par la Censure pour des motifs demeurés vagues, le premier film de Gil J Wolman L’Anticoncept n’a pu être revu, depuis, même en exploitation non commerciale.

Ce film qui marque un tournant décisif du Cinéma est défendu au public par une Commission composée de pères de famille et de colonels de gendarmerie.

Quand on ajoute à l’aveuglement professionnel du critique les pouvoirs du flic, les imbéciles interdisent ce qu’ils ne comprennent pas.

L’Anticoncept est en réalité plus chargé d’explosifs pour l’intelligence que l’ennuyeux camion du Salaire de Clouzot [Le Salaire de la peur, d’Henri-Georges Clouzot, sorti sur les écrans le 15 avril 1953] ; plus offensif aujourd’hui que les images d’Eisenstein dont on a eu si longtemps peur en Europe.

Mais le côté le plus ouvertement menaçant d’une telle œuvre est de contester absolument les critères et les périssables convenances de ces pères de famille et de ces colonels de gendarmerie ; de rester, à l’origine des troubles qui viendront, quand les censeurs fantoches seront oubliés.

Guy-Ernest Debord


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À la recherche de l’asymptote (Fragments)

Il y a quelques semaines, les journaux annonçaient en cinq ou six lignes qu’en étudiant des clichés obtenus dans certaines conditions, un groupe d’universitaires américains avait constaté que la vitesse de la lumière était variable.

En février 1950, Einstein écœuré par l’incertitude scientifique adoptait le dieu harmonisateur de Spinoza, déclarant dans la préface de la troisième édition de Meaning of relativity qu’il ne pouvait admettre que «Dieu joue aux dés avec le Cosmos».
Partant de la théorie des «quantas» Werner Heisenberg affirme le principe de l’incertitude, rejetant la trinité — immuable, pensait-on — de toute science : la continuité, le déterminisme et la causalité.
Le seul principe d’investigation scientifique est, en fin de compte, le calcul des probabilités. Les sciences dites exactes se voient violentées, après coup, à la suite de chaque découverte et acceptent l’humour détourné comme moyen de connaissance. (N’ont-elles pas eu leur Lautréamont en Évariste Gallois ?)
La biologie de Pavlov et la génétique mitchourinienne infirment toute règle et introduisent dans ces disciplines l’empirisme artisanal des plasticiens.
Chaque fois qu’une école littéraire apportait une idée nouvelle de la beauté, ses manifestes prêtaient à sourire alors qu’il ne s’agissait que de domaines — pouvait-on croire — rhétoriques. Quelle attitude sied-elle devant ce renversement des vérités ?
La philosophie, de combinaison d’idées est devenue combinaison de mots. «On ne pense plus, on compile. On ne crée plus, on collationne les mots vides. Les systèmes se traduisent les uns des autres par synonimie et truquage.» La philosophie est science morte.
Toute activité est d’Avant-Garde dans sa phase de valabilité. La consécration (phase de compréhension) est ponctuelle, passage immédiat de l’élaboré au consommé, de l’individuel au foulique.
L’Atonalisme de Schoenberg se retrouve dans les mambos d’Eddie Warner, l’éclatement de l’Objet par Picasso, dans les affiches de Colin et la poétique d’Éluard dans les slogans publicitaires.

Si tant est que, porteurs de certaines idées sur l’expression ou le comportement, nous avons investi l’Esthétique, ce ne fut pas par un choix arbitraire. Si les mathématiques ou la physique avaient gardé un peu de sérieux, nous aurions été mathématiciens ou physiciens.

Bull-D. Brau


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Le scandale n’est pas qu’on se tue, c’est qu’on nous fasse vivre comme ça.

Jean-Michel Mension


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Manifeste du Groupe algérien de l’Internationale lettriste

Nul ne meurt de faim, ni de soif, ni de vie. On ne meurt que de renoncement.

La société moderne est une société de flics. Nous sommes révolutionnaires parce que la police est la force suprême de cette société. Nous ne sommes pas pour une autre société parce que la police est la forme suprême de toute société. Nous ne sommes pas nihilistes parce que nous n’accordons aucun pouvoir au rien.

Nous sommes lettristes en attendant parce que, faute de mieux. Nous avons pris conscience du caractère éminemment régressif de tout travail salarié. La non-résolution de problèmes complexes détermine une période d’attente dans laquelle tout acte pragmatique constitue une lâcheté car la vie doit être asymptotique et bénévolente.

Nous sommes au demeurant des génies, sachez-le une fois pour toutes.

Alger, avril 1953 - Hadj Mohamed Dahou,
Cheik Ben Dhine, Ait Diafer


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Allez-y voir vous-mêmes

Après L’Anticoncept (Wolman), Hurlements en faveur de Sade (G.-E. Debord) et La Barque de la vie courante (Brau), l’Internationale lettriste tourne actuellement quatre nouveaux films :
Faut m’avoir ce mec et Oraison funèbre, de Gil J Wolman.
La Citadelle, de Bull-D. Brau.
La Belle Jeunesse, mis en scène par Guy-Ernest Debord, assisté Gaëtan Langlais.

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Dimensions du langage

Le récit se poursuit dans tous les sens. Après les premières ébauches de l’écriture métagraphique, une expression illimitée s’offre à nous, très au-delà de l’explosion verbale que James Joyce a menée à bien.

Écrit avec des photos et des fragments de journaux collés sur des bouteilles de rhum, le roman tridimensionnel de G.-E. Debord, Histoire des gestes, laisse au gré du lecteur la suite des idées, le fil perdu d’un labyrinthe d’anecdotes simultanées.

Les Nouvelles spatiales de Bull-D. Brau trouvent la composante des vecteurs de la dynamique conceptuelle. Les lettres cinématiques préfigurent le caractère ontologique de la réversibilité du concept, «il s’agit de discerner les lettres qualitatives qui sont le corps même du concept, au-delà de leur ordre accidentel d’assemblage» (Brau).

Gaëtan M. Langlais mettant en présence les différents paragraphes de Jolie Cousette avance vers celui de nos résultats sans doute le plus décisif pour l’avenir de la communication : le détournement des phrases.


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Acte additionnel à la constitution d’une Internationale lettriste

Au début de juin, le «Cercle international de recherches esthétiques Paul-Valéry» avait organisé au dancing Bagatelle une séance contradictoire au cours de laquelle Isou devait présenter sa défense. L’Internationale lettriste refusa d’engager le débat et fit lire la déclaration suivante, cependant qu’un piquet d’intervention interdisait l’entrée de la salle à l’Hervé Bazin de l’avant-garde.

Nous refusons la discussion qui nous est proposée maintenant. Les rapports humains doivent avoir la passion pour fondement, sinon la Terreur.

En se plaçant délibérément sur le terrain de la basse police, Isidore Isou a rendu tout dialogue impossible.

Nous avons reconnu la valeur de sa critique des arts, mais en suspectant ses mobiles mystico-giratoires.

Les problèmes dépassés que tente de remuer ce sous-kafka des urinoirs ne nous détourneront pas de notre but : un bouleversement définitif de l’Esthétique et, au-delà de l’Esthétique, de tout comportement.

Pour l’Internationale lettriste : Bull-D. Brau, Guy-Ernest Debord, Gaëtan M. Langlais, Gil J Wolman


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Les Chinoises pour Gaëtan.
Gaëtan M. Langlais


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Vagabondage spécial

Écœurants et fornicatoires comme un couple d’inspecteurs en civil, Dédé Breton et le Soulèvement de la jeunesse [Soulèvement de la jeunesse : «Magazine littéraire et cinématographique d’action apolitique» créé en juin 1952 par les lettristes François Dufrêne et Marc,O (Marc-Gilbert Guillaumin)] continuent un flirt assez poussé. Cela avait commencé par un article d’un certain François Du… dans le bulletin d’informations surréalistes [L’article de François Dufrêne, «Tuteurs à gages», avait paru dans Médium no 4, en février 1953] ; cela doit continuer par la collaboration de Dédé-les-Amourettes au Soulèvement.

Quand Beylot [Jean Beylot, préfet de police de Paris de 1951 à 1954] remplace Nadja, le voilà l’amour fou… En 1927, les surréalistes demandaient la liberté de Sacco et Vanzetti ; en 1953, ils se commettent avec une publication qui tire ses subsides des Renseignements généraux et de l’Ambassade américaine.

Les Lettristes écrivaient déjà en 1947 : «… d’ailleurs Breton n’a jamais prétendu être un bon stratège : il s’est offert, lui et sa génération, à toutes les croyances, à tous les espoirs, à toutes les boutiques. On n’a pas su le prendre et il est resté.»

Mais les faits et gestes du vieux beau sur le retour ne nous intéressent plus. Il n’est pas question de mettre en cause le Surréalisme de l’âge d’or. Il faut seulement séparer certaines valeurs déjà historiques de l’activité sénile du partisan chauve du maccarthysme, de l’actionnaire de l’assassinat des Rosenberg.

Internationale lettriste


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Principes d’un théâtre nouveau

Notre camarade Hadj Mohamed Dahou, dont on n’a pas oublié la courageuse intervention à propos des massacres de Sétif, achève actuellement dans le sud-algérien sa pièce La mite qui ne s’attaque qu’à la laine des orphelins, bouleversement total de la représentation théâtrale, où la phrase est considérée comme unité scénique.


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Tout article publié engage la responsabilité
de l’ensemble des collaborateurs de ce numéro.

Internationale Lettriste no 3 – Août 1953 – 50 francs.
Directeur-Gérant : B.-D. Brau ; Rédacteur en chef : G.-E. Debord
1, rue Racine - Paris (6e).
Dépôt légal 3e trim. 1953 ; Imp. Spéciale de l’Internationale lettriste.


Publié dans Debordiana

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